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TERRITOIRES ET ACTIONS

Réseaux sociaux : la pente glissante de l’indignation permanente

Olivier ClairouinLE MONDE |

Pour les producteurs de contenus, sur Facebook, pousser le lecteur à s’indigner est devenu le moyen le plus sûr d’atteindre son public. Ce qui n’est pas sans risque pour la pratique journalistique, analyse le chef du pôle vidéo du « Monde » Olivier Clairouin.

 Même s’il semble aujourd’hui moins les porter dans son cœur, Facebook a tout fait ces dernières années pour attirer les médias dans ses filets. Mise en avant des contenus vidéos, subventions massives pour produire des Facebook Live (vidéos en direct), « Instant articles » (un format spécial réservé aux médias)…

Objectif : donner à l’utilisateur tout ce dont il peut avoir besoin, dont des contenus d’actualité, pour qu’il ne quitte jamais la plate-forme. Résultat : en France, plus d’un tiers des personnes s’informent désormais en priorité sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur Facebook. Ce qui a un impact très concret sur la manière dont les rédactions produisent leurs contenus.

Une grammaire adaptée à Facebook

Prenons l’exemple de la vidéo : interviews face caméra, déclaration ou image forte dans les trois premières secondes pour retenir l’attention, phrases courtes et percutantes incrustées directement dans l’image, musique rythmée et animations à gogo, formats de type édito en vertical

Les vidéos publiées en ligne n’ont, dans leur grammaire, plus rien à voir avec celles publiées il y a à peine deux ans. Inventé et codifié par les médias dont la stratégie économique repose entièrement sur les réseaux sociaux (ni NowThis, ni Brut n’ont de sites Internet), ce modèle a depuis été imité par l’intégralité des médias en ligne. Et, parfois, moqué pour son manque de profondeur :

Parce que leur morphologie s’est adaptée aux contraintes du réseau social, ces contenus sont incontestablement plus « efficaces » que leurs prédécesseurs pour capter l’attention de l’internaute. Mais ils incarnent aussi une nouvelle logique : celle qui vise en priorité à être liké, commenté et partagé directement sur le réseau social, davantage qu’à être lu sur un site tiers.

Or rien ne provoque mieux cet effet que l’indignation. Comme le relève Molly Crockett, professeure en psychologie à l’université Yale, l’indignation est le carburant de ces réseaux sociaux, qui « exacerbent la façon dont on [l’]exprime, en gonflant les stimulus déclencheurs, en réduisant son coût et en amplifiant les bénéfices personnels que l’on en tire ». En clair, s’indigner en ligne, c’est flatter son ego en collectionnant les likes et les cœurs.

Pour les producteurs de contenus, le plus infaillible est donc de parler de ce qui peut énerver le lecteur : « les clichés sexistes dans les pubs », les réactions à une énième ineptie de Donald Trump, les « énormités proférées dans les médias » par les signataires d’une tribune parue dans Le Monde, un montage larmoyant montrant les militants écologistes assassinés en 2017…

Une tendance qui présente des risques

Comme le note le Financial Times, ce phénomène peut conduire à une forme de surenchère continue. Mais on peut discerner au moins trois autres conséquences :

1. D’abord, on fait des raccourcis.

C’est ce que décrivent la sociologue Sarah Sobieraj et le professeur de sciences politiques Jeffrey Berry dans The Outrage Industry : Political Opinion Media and the New Incivility, paru en 2014. Dans leur ouvrage, les auteurs prennent l’exemple d’une vidéo montrant un policier arrosant des manifestants de bombe au poivre dans le cadre du mouvement Occupy Wall Street, en 2011.

Même si de nombreuses zones d’ombres subsistaient quant au contexte, un certain nombre de médias ont très vite fait le lien entre cette séquence et des épisodes passés de violences policières. Et poussé les spectateurs à s’indigner de ce que cette mise en parallèle désignait, de fait, comme « un nouvel épisode » de violence gratuite de la part des forces de l’ordre.

Même chose avec l’affaire Keaton Jones, plus récente. Le 9 décembre 2017, la mère de ce jeune garçon publie une vidéo dans laquelle, en pleurs, il explique faire l’objet de harcèlement à l’école. Très vite la toile bruisse de messages de soutien et les plus grandes stars, comme Rihanna ou Justin Bieber, lui témoignent leur affection. De très nombreux médias récupèrent ces images touchantes – et donc susceptibles de faire réagir le public – et les mettent en perspective avec le fléau, bien réel, du harcèlement à l’école. Bilan par exemple sur ce montage : 3,3 millions de vues sur Facebook.

Las, il s’agissait d’un cas typique de « canard au milkshake » : ce qui semblait au début être une histoire émouvante en cache une moins rose – le comportement du garçon n’était lui-même pas exemplaire, et des clichés de sa mère posant près d’un drapeau confédéré ont très vite ressurgi. Ce qui a poussé les mêmes médias à raconter la suite de la polémique.

2. Cela met en danger l’équilibre déjà fragile de la hiérarchie de l’information, qui finit par s’aplatir.

Ainsi la mort d’un seul lion, tué par un braconnier, finit par occulter les maux d’un pays tout entier. Et les performances acrobatiques d’un éditorialiste ou la dernière saillie ridicule du chef d’Etat américain occupent autant les esprits qu’une potentielle révolution en Iran ou l’évasion fiscale massive de multinationales bien connues. Privilégier l’indignation comme moyen d’expression, c’est finir par ne plus être en mesure de discerner l’anecdote de l’essentiel.

3. Enfin, on peut à terme porter préjudice aux causes dont on pensait se faire l’écho.

Bien avant l’arrivée des réseaux sociaux, on a pu constater que des thématiques, relayées massivement par les médias parce qu’elles suscitaient l’intérêt du public, pouvaient se voir infliger un « retour de bâton » (backlash).

Aujourd’hui, les thèmes de plus en plus traités le sont précisément parce qu’ils font réagir

Théorisé par la journaliste américaine Susan Faludi, ce concept s’applique à l’origine à la lutte pour l’égalité hommes-femmes. Après une certaine avancée dans les années 1970, aux Etats-Unis, le féminisme a connu selon elle un backlash dans la décennie suivante. Dans un premier temps, la presse a massivement relayé l’image de la working girl forte et indépendante. Puis, voyant que tout n’était pas forcément plus rose dans la vie des femmes malgré certaines avancées sur le plan social, cette même presse a, selon Faludi, « retouché l’image d’une femme accomplie et déclaré : “Vous voyez, elle est malheureuse. Cela doit être parce que les femmes sont trop libérées.” »

Or, aujourd’hui le féminisme, mais aussi l’écologie par exemple, sont des thèmes de plus en plus traités, précisément parce qu’ils font réagir. Il est forcément risqué de jouer les devins, mais on peut tout de même retenir un enseignement de l’analyse de Faludi : il existe un risque, dès lors qu’une thématique devient tendance et infuse dans le discours médiatique général, de voir apparaître un backlash.

Quelles conséquences pour les médias ?

Certes, choquer a toujours fait partie des armes à disposition des médias pour attirer l’attention sur un sujet. La photo du vautour et de l’enfant de Kevin Carter a permis de mettre en lumière la famine au Soudan et celle du petit Aylan Kurdi de sensibiliser l’opinion au sort des migrants. Pousser à l’indignation, c’est libérer le discours.

Mais le risque aujourd’hui est que cette « technique » devienne systématique. Comme l’explique le philosophe Laurent de Sutter dans une vidéo tournée par France Culture : « L’indignation est devenue le seul mode d’expression que l’on se donne […] sans que l’on réalise par là la nécessité de redescendre sur Terre et de faire suivre ce scandale d’une action quelle qu’elle soit. »

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/20/reseaux-sociaux-la-pente-glissante-de-l-indignation-permanente_5244472_3232.html#bhbzlhvq7HcPwhmZ.99

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