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TERRITOIRES ET ACTIONS

De bénéficiaires à coopérants : sortir des conflits de perception au Sahel

Bakary Sambé – Timbuktu Institute. 03 juin 2020

 À quoi bon vouloir réinventer la roue dans des zones de conflits sur lesquelles on projette un regard figé dans le temps alors que les populations elles-mêmes innovent et apportent des solutions ? se demande le chercheur Bakary Sambé du Timbuktu Institute.https://ideas4development.org/uploads/2020/06/000_1FA77F.jpg
Un militaire français de l’opération antiterroriste Barkhane dans le Sahel s’entretient avec un commerçant, dans la ville de Gossi (centre du Mali), le 25 mars 2019. Daphné BENOIT / AFP 
« Un seul doigt ne peut ramasser un caillou ! », rappelle la sagesse africaine qui, à sa manière, insiste sur la nécessité de co-construire la solidarité et la coopération internationale en mettant le respect et la dignité au cœur. Pour cheminer vers un monde en commun, il faudra nécessairement en avoir une vision qui, à défaut d’être commune, sera la moins conflictuelle qui soit.
Or, ces dernières années, la coopération internationale a buté sur des conflits de perception entre les conceptions d’en haut et les compréhensions – ou incompréhensions – locales des actions mises en place par les opérateurs sur le terrain. L’idéal serait que celui que l’on désigne souvent comme « bénéficiaire » devienne un « coopérant ». On était jusqu’ici habitué à voir le « coopérant » comme cet apporteur de solutions parfois préconçues depuis l’étranger. Dans la logique de co-construction en tant qu’antidote aux incompréhensions fossoyeuses de l’esprit de solidarité, il doit nécessairement évoluer vers la posture d’un partenaire de conception.
La présente réflexion vise à montrer comment les solutions préconçues ne prenant pas en compte les réalités locales et la créativité des populations bénéficiaires peuvent passer à côté d’énormes possibilités de réussites partagées, mais aussi d’adhésion des destinataires aux politiques de coopération.

Prendre en compte la créativité des populations du Sahel

Dans la crise sahélienne, le fossé existant entre l’approche internationale et les perceptions locales, qui a parfois gravement nui à l’esprit même de la coopération, est précisément dû à l’absence de rupture paradigmatique qu’imposent les évolutions d’une région en pleine mutation. Cette rupture pourrait s’amorcer par la valorisation des stratégies endogènes et des capacités des populations locales à innover, même en pleine crise, en plus d’une communication sociale efficiente et porteuse de sens auprès d’elles.
D’importants partenaires internationaux du Sahel continuent à payer le prix de ce défaut de communication, avec parfois un investissement conséquent en moyens financiers comme en vies humaines. Il en a résulté des effets indésirables pour leur image et même leurs intérêts stratégiques.

La France, qui s’est pleinement investie depuis l’opération Serval (2013), puis à travers l’opération Barkhane (depuis 2014) dans le cadre de la coopération sécuritaire avec les pays du Sahel, n’a pas réussi jusqu’ici à mieux faire comprendre le sens de son action. Les populations locales, notamment frontalières, ne comprennent pas toujours le fait de devoir subir les conditions draconiennes de sécurité qui régissent leur quotidien, tout en ayant le sentiment de vivre dans l’insécurité quotidienne.

De la même manière qu’il a jusqu’ici manqué une dimension civilo-militaire dans cette coopération, certains projets de l’Union européenne non expliqués (ou pas assez) aux populations de la région de Diffa (Niger) ont fini par être désignés « projets poussière » par ces dernières. Car celles-ci n’en aperçoivent, de manière réductrice, que les déplacements incessants de voitures 4 x 4 dont elles ignorent la mission pourtant essentielle à l’adduction d’eau et à la sécurité alimentaire.

Face aux conflits, les communautés réinventent le lien social

À quoi bon vouloir réinventer la roue dans des zones de conflits sur lesquelles on projette un regard figé dans le temps alors que les populations elles-mêmes innovent et apportent des solutions ? C’est le cas, par exemple, dans la zone des « trois frontières » (aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso), avec la création de cadres de concertation transfrontaliers visant à gérer les conflits communautaires. Dans la médiation des conflits et dans les processus de stabilisation, on oublie, parfois, que les populations locales disposent de mécanismes traditionnels qui leur sont propres et qui ont du sens pour elles. Cela va du « cousinage à plaisanterie » à la revivification de pactes entre les communautés facilitant le dialogue et le dépassement des conflits, parfois en dehors des seuls cadres institutionnels « importés ».
Par la valorisation de telles pratiques, ne faudrait-il pas apposer un cachet local à la coopération dans des zones souvent déconnectées des schémas édictés par les fonctionnaires de la capitale et s’imprégner davantage des réalités vécues par les populations ? Les communautés vivant dans la province de Kossi (Burkina Faso) et dans le cercle de Tominian (Mali) ont compris, à leur manière, tous les enjeux de l’intégration des initiatives transfrontalières pour transformer ces espaces de conflits autour des ressources (pâturages, bourgoutières) en zones où se construisent des initiatives de dialogue intercommunautaire.

Dans le Sahel, valoriser les ressources endogènes

Ces initiatives qui ont su anticiper sur les conflits récurrents entre éleveurs et agriculteurs ont permis de rallier des populations voisines au-delà des frontières nationales (seules prises en compte dans les projets de coopération) jusque dans le cercle de Bankass et du Sourou, au Burkina Faso. Le projet ainsi porté par les populations locales s’appuie sur le partage des moyens (humains et culturels) pour la résolution de problèmes communs et la médiation à travers, par exemple, l’implication des « forgerons » qui sont, culturellement, les seuls habilités à intercéder entre les populations des Mossi et des Peuls.
Ce mécanisme de régulation communautaire est basé sur des alliances ancestrales entre les castes et empêche tout conflit entre des populations qui s’y reconnaissent davantage que dans les autres approches institutionnelles adoptées dans le cadre de processus classiques de stabilisation. Des initiatives similaires sont menées par les communautés des zones transfrontalières du Burkina Faso et du Mali afin de juguler les conflits liés à la gestion des ressources (pâturages, forages, etc.) parfois instrumentalisés par les groupes terroristes.
Pourtant, la gestion sécuritaire des espaces transfrontaliers par l’État pourrait percevoir, à tort, cette opportunité de brassages et d’échanges comme une menace, au point d’y mettre un terme ou malheureusement de l’entraver.

Le levier sous-exploité de la culture

C’est que, jusqu’ici, le poids de la culture et de ses ressources a été ignoré dans les politiques dites de stabilisation, tout comme l’apport des actions culturelles qui ont pourtant du sens auprès des populations locales.
Ainsi, à cause d’un tel biais, l’on n’arrive pas à tirer un grand bénéfice en termes d’adhésion du festival musical de Gorom-Gorom, commune urbaine du Burkina Faso (province de l’Oudalan), qui inclut aussi des villages du Mali et du Niger. Ce festival a mobilisé de nombreux participants dans cette commune qui a beaucoup souffert des attaques terroristes et des conflits intercommunautaires. Pour ses promoteurs, cet événement culturel est organisé à titre préventif afin de dissiper les tensions communautaires, comme en témoigne un participant burkinabé interrogé récemment par nos soins : pour ce dernier, il s’agit d’« un canal de sensibilisation à la coexistence, à la cohésion sociale et à la cohabitation pacifique des populations dans le cadre de la promotion de la culture des peuples du Liptako Gourma ».
Ces activités s’accompagnent aussi de caravanes de la paix communes dans cette région carrefour entre le Niger, le Burkina Faso et le Mali. Mais celles-ci peuvent cependant être entravées, à tout moment, par les mesures sécuritaires draconiennes imposées soit par les États, soit par les forces étrangères déployées dans le Sahel au nom d’une sécurisation qui ne tient pas compte d’autres mécanismes de construction et de consolidation de la paix.

L’action des femmes contre les conflits : de « victimes » à actrices de paix

Le plus souvent vues comme de « simples victimes de conflits » au point d’ignorer leur statut d’actrices de paix et de piliers essentiels de la résilience des communautés, des organisations de femmes paysannes s’activent dans le bassin du lac Tchad afin d’amoindrir les effets des crises alimentaires dans les zones affectées par les incursions de Boko Haram.
S’attaquant au problème presque structurel de l’accès des femmes aux terres cultivables, une initiative portée par les organisations de femmes de la région de Bol (province du lac Tchad) a pu ainsi aider les populations à mieux survivre, à la suite de séries d’attaques terroristes ayant gravement impacté la production vivrière et provoqué une crise de malnutrition et un exode. Cette meilleure résilience des populations face aux situations d’insécurité participe aussi à la prévention de l’enrôlement des jeunes dans les rangs de Boko Haram, qui souvent rejoignent ce groupe afin de gagner de l’argent et d’aider ainsi financièrement leur famille.
Bien que de telles initiatives échappent aux données macroéconomiques qui orientent les interventions et politiques de développement, elles ont toute leur pertinence dans la province du lac Tchad, très enclavée et isolée des grands centres économiques du pays, tout en étant soumise aux incursions de Boko Haram et au développement de l’économie criminelle.

Soutenir le rôle des femmes dans la prévention de l’extrémisme au Sahel

Les femmes sont en première ligne dans nombre de conflits et crises qui affectent les pays de la région comme porteuses de solutions et de stratégies de résilience face aux crises multiformes de l’extrémisme violent aux conflits intercommunautaires.
D’après les témoignages recueillis sur le terrain et communiqués lors d’un atelier de consultation régionale en mai 2019 sur la résilience communautaire dans les pays du G5 Sahel (pas encore publiés), cette région du lac Tchad est particulièrement marquée par une grande pauvreté touchant essentiellement les femmes.
C’est pour cela que des organisations féminines comme l’Association des femmes prédicatrices ont opté pour une prise en charge précoce afin que les filles restent scolarisées. Avec le double objectif de vaincre l’ignorance propice à l’endoctrinement, mais aussi afin de leur éviter, par la suite, une plus forte marginalisation sociale due à l’absence de qualification.
Ces femmes sillonnent les villages et îles de la province du lac Tchad, se saisissant du débat théologique au lieu de le subir, afin de déconstruire la propagande et l’idéologie de Boko Haram. Connaissant parfaitement les codes culturels et ayant accès à toutes les communautés, elles développent des supports de contre-discours aussi bien en kanembou qu’en arabe.
Ce rôle des femmes dans la prévention de l’extrémisme devrait être davantage soutenu : elles ont été aux avant-postes de la lutte contre l’intégrisme religieux qui menaçait déjà leurs droits avant de devenir un enjeu sécuritaire mobilisateur avec les attaques terroristes.

Griots et « tantes du quartier », des relais efficaces

Toutes ces histoires quotidiennes d’acteurs « anonymes » sont absentes des récits institutionnels ou des rapports de mission. Pourtant, ces actions s’inscrivent en complémentarité avec les politiques publiques étatiques qui ont besoin de plus d’ancrage social. Dans ce travail indispensable de communication qui ne se réduit pas aux seuls supports classiques, les relais communautaires (griots, communicateurs traditionnels, leaders religieux, « tantes du quartier ») ont un rôle important pour faciliter l’adhésion préalable à la pleine implication des populations.
Les actions décrites plus haut se basent sur des pratiques ayant une signification sociale forte, en adéquation avec le référentiel culturel des populations destinataires. À l’inverse, l’exclusion des approches valorisant les ressources de l’anthropologie, dans le sens d’une prise en compte de la perspective et de la compréhension des acteurs avec lesquels on interagit lors de l’implantation des projets de coopération, risque de priver les opérateurs de leviers efficaces sur le terrain.

Ce défaut d’écoute du terrain et de ses acteurs, qui privilégie les approches d’en haut (top down), expliquerait en partie l’inefficacité de certaines politiques de coopération « in vitro ». N’est-ce pas là aussi que se trouvent nichés tous les germes du conflit de perception qui fausse l’esprit des coopérations aussi bien sécuritaires qu’humanitaires?

Quelles sont les solutions pour mettre fin aux conflits ?

Quelques initiatives récentes, toutefois, vont de plus en plus dans le sens de cette implication des communautés et des populations locales et même d’une prise en compte des leviers efficaces.
Ainsi le Projet de résilience pour la cohésion culturelle et sociale en Mauritanie (CORIM) a su s’appuyer efficacement sur les leaders religieux et la société civile locale après avoir renforcé leurs capacités en matière de prévention de la radicalisation violente.
Autre exemple : la Fondation Hirondelle a bien compris l’importance du rôle des femmes dans la consolidation de la paix et a su, via les médias et le concours de l’Association des professionnelles africaines de la communication (APAC Niger), mobiliser les communautés devenues actrices à part entière de la sensibilisation à la paix.
Dans le cadre d’une approche holistique et inclusive, les initiatives devraient davantage prendre en compte la nécessité d’agir sur les déterminants des crises. Renforcer les partenariats stratégiques, par une implication plus importante aussi bien des acteurs locaux que des autres parties prenantes, pourrait, aussi, offrir de réelles pistes en matière de co-construction pour atténuer sensiblement ce sentiment de conflit de perceptions.
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