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TERRITOIRES ET ACTIONS

Zannah Mustapha : « Grâce à nos écoles, les élèves peuvent échapper à la radicalisation »

Le Point Afrique-Publié le 

ENTRETIEN. Libérateur des filles de Chibok, l’avocat qui vient d’être distingué du prix Nansen du HCR, s’est confié sur le sens de son combat.

Propos recueillis par SOPHIE DOUCE

Le médiateur qui a participé à la libération des lycéennes de Chibok enlevées par Boko Haram, Zannah Mustapha, a remporté la distinction Nansen du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) le 18 septembre dernier. À 58 ans, cet avocat et enseignant nigérian a été récompensé pour son engagement à défendre le « droit à une éducation de qualité des enfants déplacés » au cœur de la région minée par l’insurrection armée de Boko Haram, dans le nord-est du Nigeria. Le groupe terroriste a déjà causé la mort d’au moins 20 000 personnes et plus de 2,3 millions de réfugiés et de déplacés dans la région du lac Tchad.

En 2007, Zannah Mustapha a fondé « l’École de la Fondation islamique des prouesses futures » à Maiduguri, fournissant une éducation, un repas, un uniforme et des soins de santé gratuits aux orphelins des combattants de Boko Haram et de l’armée nigériane. L’école, qui n’était qu’une classe unique de 36 élèves il y a dix ans, accueille désormais 540 écoliers. Fort de son succès, un second établissement scolaire a ouvert en 2016 à quelques kilomètres du premier. Avant de se rendre à Genève, le 2 octobre prochain pour la remise du prix Nansen, il s’est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : qu’avez-vous ressenti en apprenant que vous avez remporté ce prix récompensant des actions humanitaires en faveur des réfugiés ?

Zannah Mustapha : beaucoup de joie et de reconnaissance. Je suis très heureux de faire partie des lauréats qui ont consacré leur vie à défendre un combat. Comme Eleanor Roosevelt, par exemple, l’épouse du président des États-Unis F. D. Roosevelt, qui a été la première présidente de la Commission des droits de l’homme des Nations unies (Eleanor Roosevelt est la première lauréate du prix Nansen en 1954, NDLR).

Comment est né ce projet de construire une école gratuite pour les enfants déplacés et les orphelins des deux parties du conflit avec Boko Haram ?

J’ai grandi à Maiduguri. J’ai eu la chance d’aller à l’école et à l’université dans cette région. Je sentais qu’il était temps pour moi de rendre à la société ce qu’elle m’a donné. Je me suis dit que je pouvais avoir un rôle de modèle pour ces enfants. À l’époque, en 2007, j’ai fondé une école pour les orphelins à Maiduguri. Peu après, en 2009, Boko Haram a lancé son insurrection armée dans la région. De plus en plus d’enfants se sont retrouvés livrés à eux-mêmes à errer tout seuls dans les rues. Nous voulions recueillir ces jeunes vulnérables, et cela quelles que soient leur origine, leur communauté, leur religion ou leur famille. En aucun cas, un enfant ne devrait être une victime. Nous souhaitions réunir dans la même école les orphelins des combattants de Boko Haram et des soldats de l’armée nigériane. Mais pour moi ce n’était pas encore complet : il fallait aussi intégrer les veuves au programme. Vous savez dans la plupart des sociétés africaines, où le rôle d’épouse est très important, quand un mari meurt, la veuve est autant en détresse que l’orphelin. Il fallait aussi aider ces femmes. Nous les avons investies pleinement dans le projet. Elles font partie de l’organe décisionnel de l’école.

 © Rahima Gambo

Comme les garçons, les filles bénéficient de cours d’éducation physique. © Rahima Gambo

Sur quels principes fonctionnent ces deux écoles que vous avez créées ?

Nous fournissons gratuitement une éducation, un repas, un uniforme et des soins à ces enfants, orphelins ou déplacés à cause des violences dans l’État du Borno. Nous voulons donner un avenir à ces jeunes. L’idée de départ était de créer un programme fondé sur les principes de l’inclusion, de l’autonomie et de la pluralité des points de vue. Il n’a jamais été question de blâmer ou de dire « c’est pas bien », « tu ne peux pas ». Nous regardons tous ces écoliers comme nos propres enfants, sans faire de distinction, peu importe leur « camp » ou leur origine. Ici, chaque enfant compte. Vous savez, dans le conflit avec Boko Haram, le problème au fond c’est l’irruption de tensions raciales dans leur propre culture. Réunir ces orphelins ensemble, c’est permettre de les réintégrer dans les communautés, en évitant toute forme de stigmatisation. C’est favoriser une coexistence pacifique au sein de la société.

Comment faites-vous participer les enfants et les veuves au sein du programme ?

Nous veillons à ce que ce soit eux qui proposent. Nous sommes là pour eux. Par exemple, ce sont les familles qui ont choisi l’uniforme des enfants. Les veuves voulaient que les filles portent le hijab, nous les avons écoutées. Elles cuisinent pour les enseignants et les enfants aussi. Il était important de leur expliquer notre démarche. Les veuves et les écoliers voient cela comme une preuve de sincérité de la part des professeurs. Parce que si vous arrivez en classe, que vous êtes assis là à leur dire « Ok je veux vous apprendre ça et ça », cela ne peut pas marcher. L’idée n’a jamais été de vouloir leur imposer notre propre vision, nous voulons plutôt écouter la leur.

Beaucoup d’écoliers sont orphelins, presque tous ont assisté à des scènes de grande violence, comment travaillez-vous avec ces jeunes traumatisés ?

La plupart de nos écoliers ont vu leurs parents mourir. Ces traumatismes psychologiques marqueront pour toujours ces enfants. Il faut comprendre cela, à partir de ce constat nous pouvons les accompagner grâce à une aide psychologique et des soins. Nous avons pu développer une plateforme en collaboration avec l’ambassade suisse pour mettre en place des ateliers spéciaux. Le sport et la présence des autres enfants les aident également.

Pourquoi avoir choisi de baptiser votre établissement « l’École de la Fondation islamique des prouesses futures » ?

Pour vous répondre, je prendrais l’exemple de ce petit garçon, l’un des premiers orphelins à avoir intégré l’école. Son père qui était officier dans l’armée est mort en se sacrifiant pour la nation. Nous avons secouru son fils alors qu’il fuyait la région. Ce garçon est parti de rien, au plus bas, mais bientôt, quand il sera grand, nous admirerons ses prouesses, son talent et son courage. Qu’avons-nous dans chacun de ces enfants ? Ils ont quelque chose qui vous surprendra à l’avenir. Peut-être même que ce seront ces mêmes orphelins qui parviendront à un règlement à l’amiable du conflit, qui sait ?

 © Rahima Gambo
© Rahima Gambo

Votre école enseigne l’anglais, le français et les mathématiques. Avez-vous déjà reçu des menaces ou des réprimandes de la secte Boko Haram qui rejette toute influence occidentale ?

Nous n’avons jamais été menacés ou intimidés par Boko Haram. Je ne suis en opposition avec personne. Tout ce que je veux, c’est garder cette position d’impartialité. Je n’ai jamais dit que je voulais imposer ma propre éducation à ces enfants, je souhaite seulement leur offrir ce qu’ils veulent, comme ils veulent. Tout ce que nous faisons, c’est s’occuper de ces orphelins, nous les instruisons et leur transmettons des valeurs positives, comme le vivre-ensemble. Alors je ne vois pas pourquoi on nous attaquerait.

Pourriez-vous estimer combien d’enfants ne peuvent pas aller à l’école dans la région ?

Douze millions d’enfants ne vont pas à l’école et errent dans les rues dans le nord-est du Nigeria. Il y a eu un désintérêt total pour l’éducation dans l’État du Borno pendant longtemps. Tu peux aller dans une dizaine de villages ici sans même trouver d’écoles. Tout a été brûlé par Boko Haram. Les collèges aussi ont tous été fermés il y a cinq ans. Le manque d’éducation conduit les gens à l’ignorance, à une manière de pensée archaïque et répugnante. Il faut donner à ces enfants la meilleure éducation pour qu’ils puissent devenir ceux qu’ils veulent être. Grâce nos écoles, les élèves peuvent échapper à la radicalisation et vivre comme des écoliers « normaux ».

En octobre 2016, puis en mai dernier, vous avez permis la libération d’une centaine de lycéennes de Chibok détenues pendant trois ans par Boko Haram, comment négocie-t-on avec ce groupe terroriste ?

J’ai participé comme médiateur aux négociations. Tout cela n’aurait jamais été possible si le président du Nigeria Muhammadu Buhari ne s’était pas positionné en faveur d’une négociation avec Boko Haram pour la libération des filles. Il croyait en la médiation. Cent trois des filles ont pu être libérées, je suis confiant pour les autres. Nous y arriverons, nous avançons pas à pas, il faut être patient. Le processus de cessation des hostilités n’est possible que grâce à la médiation.

 © Rahima Gambo
Zannah Mustapha et quelques élèves de l’Ecole des prouesses futures, dans l’État du Borno, Nigéria. © Rahima Gambo

Avec le prix Nansen, vous recevez une dotation de 150 000 dollars (environ 125 000 euros), comment allez-vous utiliser cette somme ?

Cet argent permettra de financer les bourses d’études des étudiants et l’arrivée de nouveaux élèves. Nous recevons beaucoup de demandes d’inscription, 2 000 enfants sont sur liste d’attente. Il nous faudrait encore plus d’argent pour poursuivre ce que nous avons commencé. Nous avons besoin d’aide de la population et de la communauté internationale pour développer nos écoles au-delà des frontières et que tous les enfants puissent aller à l’école.

Vos élèves savent que vous avez gagné ce prix ?

Oui bien sûr, ils sont au courant ! « Notre mentor est devenu un vrai héros », m’ont-ils félicité.

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