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TERRITOIRES ET ACTIONS

Sur la route de l’uranium avec les Touaregs

  -Info Sept-— 29.03.2016

D’abord, il y a la route sans fin avec ses pièges, ses dangers et ses «nids-de-chameau». Puis, les mines et leurs conditions terribles pour les travailleurs et l’environnement. Le tout au milieu d’un désert sans fin du Niger où s’entrechoquent misère, isolement et violence. Où survivent aussi la culture et les traditions touaregs. Reportage.Sur la route de l’uranium avec les Touaregs

La route du yellowcake serpente depuis la ville portuaire de Cotonou, au Bénin, jusque dans les profondeurs éclatantes du Sahara, se désintégrant lentement en chemin. Quand les camions atteignent la ville minière d’Arlit, où est extrait le minerai d’uranium dans des mines à ciel ouvert avant d’être traité en yellowcake (concentré d’uranium, poudre grossière non soluble dans l’eau qui contient environ 80% d’uraninite et fond à 2’878 degrés; il s’agit du produit final du procédé d’extraction de l’uranium, ndlr), il y a alors plus de trous sur la route que de goudron.

Les trous dans les portions les plus isolées sont si profonds que les habitants de la région surnomment «nids-de-chameau» ce que nous appelons habituellement des nids-de-poule. Les camions roulent au pas dans un bruit assourdissant sur les plaines épineuses et ensablées du Sahara, pour livrer de la dynamite aux mineurs et retourner au port, chargés de barils de yellowcake. Arlit et ses installations minières forment un îlot industriel difficile à protéger dans cet océan désertique, qui était aux mains de la rébellion à peine cinq ans plus tôt. Les djihadistes du Sahara l’ont attaquée trois fois depuis 2010.

Il nous aura fallu vingt heures étalées sur deux jours pour parcourir les 965 kilomètres de route délabrée qui mènent de Niamey, la capitale du Niger, jusqu’à la ville minière. J’ai voyagé dans un Land Cruiser des années 1990 avec une équipe de journalistes venus du sud du Niger pour réaliser un reportage sur les conditions de travail atroces dans les mines à ciel ouvert, et couvrir les célébrations qui ont lieu dans le massif de l’Aïr, piliers de la culture et de la tradition touaregs.

«C’est l’endroit le plus dangereux. C’est toujours là que les rebelles ATTAQUENT!»

A mesure que nous nous enfoncions dans le nord du désert, les journalistes devenaient de plus en plus méfiants. Sadou, le cameraman, nous faisait peur avec ses histoires de rebelles touaregs et de marabouts démoniaques. Le chemin coupait à travers des lits de rivières asséchées, aux rives pentues.

«C’est l’endroit le plus dangereux, disait Sadou. C’est toujours là que les rebelles ATTAQUENT!» Il avait appuyé ce dernier mot avec un claquement des cinq doigts.

La chaîne hi-fi crachait des morceaux MP3 bourrés d’Auto-Tune en langue haoussa, signés Maradi et Zinder. Dans ce qui ressemblait plus ou moins à du gangsta rap, l’un des chanteurs menaçait de tabasser quiconque piraterait ses chansons. «Il a été la cause de pas mal de divorces, a dit Sadou. Des femmes mariées ont escaladé les murs de leurs maisons pour aller le voir chanter. C’est pour ça que les marabouts prient pour qu’il meure jeune.»

A quelques centaines de mètres de la route, des nomades touaregs chevauchaient des ânes transportant des bonbonnes d’eau. Il ne nous ont pas adressé un regard.

Le Land Cruiser a continué sa progression hasardeuse sur le chemin cabossé, dépassant des carcasses de voitures qui avaient explosé il y a peu. La route de l’uranium longe les lignes électriques, rappelant qu’il s’agit des seules infrastructures mises en place par l’Etat à des centaines de kilomètres à la ronde, dans les deux directions. Des avions privés des compagnies minières font la navette pour les Européens de passage. Tout le reste est transporté par camion, y compris le minerai d’uranium raffiné, celui qu’on appelle yellowcake.

Nous sommes passés devant un camion en panne, rempli de dynamite, bien gardé par un pick-up équipé d’une mitrailleuse de calibre 12,7 et par huit gendarmes. Les autres camions transportent de tout, des mangues aux chameaux en passant par les denrées alimentaires de base venues du sud du Niger: rien ne pousse autour d’Arlit, à part les broussailles qui nourrissent les bêtes de somme des nomades.

Le yellowcake du Niger est envoyé depuis Cotonou jusqu’en France.

Les camions venant des villes du nord du Niger comme Kano ou Kaduna apportent des objets made in China, des piles de chaises en plastique débordant de toutes parts, attachées par des cordes et des filets. Les poids lourds transportant les produits chimiques utilisés dans le raffinage de l’uranium sont tellement vétustes qu’ils recrachent régulièrement leur contenu sur la route.

Nous avons aperçu plusieurs petites collines de poudre jaune que les journalistes affirmaient être du soufre; et un liquide de refroidissement appelé pyralin se déverse souvent sur la route: chaque sol qu’il touche sera asséché pour au moins cinquante ans.

Le yellowcake du Niger est envoyé depuis Cotonou jusqu’en France, où 75% de l’énergie est produite par le nucléaire: il représente à peu près 40% de l’approvisionnement d’Areva. Même si le processus est considéré comme de l’énergie «propre» en Europe, l’extraction et le transport au Niger se révèlent désastreux pour l’environnement.

Alhacen Almoustapha, opérateur dans une mine de yellowcake et responsable politique, se rappelle d’au moins trois fuites de yellowcake au cours des quinze dernières années. Les deux premières ont engendré des chutes de yellowcake dans les rues. Depuis, le minerai traité, hautement radioactif, n’est plus seulement transporté dans de grosses caisses, mais il est également emballé trois fois et enfermé hermétiquement avant d’être chargé dans les camions. Ainsi, quand un camion chargé de yellowcake s’est retrouvé les quatre roues en l’air en 2011 à Tchirozerein, le minerai ne s’est pas répandu dans la nature.

Le Niger est devenu un exemple d’intégration réussie et d’harmonie entre ses différentes ethnies.

Nous avons passé la nuit à interroger des mineurs. Certains sont malades à cause de l’exposition aux radiations, d’autres ont été licenciés parce qu’ils avaient souhaité former un syndicat. Nous avons quitté Arlit tôt le matin suivant, prenant place dans un convoi se dirigeant vers le massif de l’Aïr où se tiendraient bientôt les célébrations de la culture touareg les plus importantes de l’année – et du pays. Cette fois, il n’y avait tout simplement plus de route, et les 4×4 et autres puissants véhicules ont traversé les plaines sableuses du désert en se tractant sur des piles de pierres, soulevant d’énormes nuages de poussière.

Cavalier.

Cavalier.

Notre destination, la minuscule oasis touareg connue sous le nom d’Iférouane, servait de base de repli pour les rebelles touaregs qui cherchaient une autonomie politique dans les années 1990, ainsi que des parts dans le commerce de l’uranium. Après cette rébellion et celle qui a suivi en 2007, la ville était la plus saturée de mines terrestres du pays, en plus d’être la plus isolée. Aujourd’hui, avec Brigi Raffini, leader touareg né à Iférouane nommé Premier ministre, le Niger est devenu un exemple d’intégration réussie et d’harmonie entre ses différentes ethnies.

Un facteur explique peut-être la stabilité du Niger alors que des conflits font rage dans trois de ses cinq pays frontaliers (le sud de la Libye, le nord du Mali et le nord du Nigeria): les politiques de décentralisation des zones sahéliennes, qui ont donné du pouvoir à des acteurs locaux dans des coins coupés de tout. Une campagne massive de déminage a été lancée à l’approche des festivités, initiative qui a été perçu comme une première dans la reconnaissance de l’importance d’Iférouane comme centre de la culture touareg à l’échelle nationale.

L’ambiance s’est progressivement détendue et les paysages s’embellissaient à mesure que notre convoi progressait au nord d’Arlit, rempli d’officiers militaires, de mineurs d’uranium, d’élus nigériens du nord du pays – resplendissants dans leurs boubous traditionnels, malgré la chaleur accablante et les nuages de poussière – et d’équipes de cameramans venus du Sud. Nous nous arrêtions fréquemment pour faire des réparations express sur les véhicules brûlants, ou prendre en photo des filles nomades, avec des fouets et des jupes, tirant de l’eau des puits.

«On vit à Arlit, on travaille à Arlit et on meurt à Arlit.»

Les Touaregs n’ont besoin de rien d’autre que d’une grosse pierre et de quelques pompes à air pour réparer à peu près n’importe quoi sur un véhicule à quatre roues. Mes compagnons du sud du Niger n’étaient pas aussi à l’aise sur ce terrain. Vers 11 heures, nous avons percuté un rocher: mauvais angle, l’axe de la roue avant gauche s’est plié. Ils ont décidé de laisser le Land Cruiser derrière eux et m’ont fait monter dans le premier véhicule du convoi où il restait une place pour un passager.

Mauvais virage.

Mauvais virage.

Prise en sandwich entre deux mineurs d’uranium ivres, sur le siège arrière d’un Land Cruiser tout droit venu des années 1980, j’ai lutté pour trouver mes marques. «Vous vivez à Arlit?», ai-je demandé. «On vit à Arlit, on travaille à Arlit et on meurt à Arlit», a crié l’un d’eux, alors qu’un autre lançait: «Où est la bière? Voyager sans bière, c’est haram!» Ils ont alors sorti de nulle part deux bières Niger froides. Lorsqu’ils ont appris que je venais de Miami, ils m’ont crié dans les oreilles: «50 Cent», «Rihanna», «Ferrari».

Après avoir descendu deux bières chacun, les deux mineurs ont sombré d’un coup dans un sommeil si profond que même les chocs qu’accusaient leurs têtes projetées contre les vitres, causés par les sursauts du Cruiser sur la route pleine d’embûches que nous dévalions, ne suffisaient pas à les réveiller. Le conducteur, sobre, m’a décrit son travail: il recyclait et réhabilitait l’eau de pluie tombant dans les carrières. Contaminée, elle est utilisée dans le traitement du minerai.

Quand nous sommes finalement arrivés à l’oasis idyllique d’Iférouane, sales et épuisés, nos corps fourbus par la route, je savais que je ne pourrais compter ni sur les courageux cameramans, ni sur les mineurs alcoolisés pour me trouver un abri et une douche de fortune.

Ils m’ont abreuvée d’histoires sur les rébellions, la corruption, le banditisme, leurs petites amies, leurs femmes, les terroristes…

«Des flingues et pas d’alcool», ai-je pensé, en acceptant l’invitation qui m’était faite d’entrer dans un Land Cruiser climatisé, piloté par un brave ex-rebelle touareg devenu agent des douanes. Ils avaient réquisitionné quatre tentes non loin du festival qu’ils avaient baptisé «la Cité douanière», et m’en ont alloué une avant de me conduire dans un magasin pour acheter des seaux d’eau et une éponge.

Nous avons passé une soirée fort agréable, à boire du thé en contemplant les draperies d’étoiles au-dessus de nos têtes. J’ai aidé l’un de mes hôtes à répondre à un SMS romantique en anglais envoyé par sa petite amie, qu’il avait rencontrée il y a quelques mois alors qu’il fouillait un bus à la recherche de produits de contrebande. Il l’avait trouvée tellement belle qu’il lui avait demandé si elle souhaitait sortir pour lui donner son numéro de téléphone.

«Tu me manques, mon amour», lui avait-elle envoyé par SMS, affichant fièrement sa maîtrise de l’anglais. «Tu me manques aussi, je suis impatient de revoir ton visage si doux», ai-je écrit à sa place en guise de réponse. Elle devait arriver le jour suivant: l’officier en charge des frontières avait engagé un chauffeur pour qu’il amène au festival trois de ses petites amies dans le même véhicule.

Touaregs dans le massif de l’Aïr.

Touaregs dans le massif de l’Aïr.

Un autre m’a montré une photo de son bébé, prénommé Muajo, qui était né le dernier jour de l’attaque du groupe MUJAO – lié à Al-Qaïda – contre les mines de la SOMAÏR à Arlit. Les dégâts avaient été si importants qu’il avait fallu cesser l’exploitation pendant six mois. Les agents des douanes s’inclinaient comme des seigneurs alors que les exhalaisons de théine flottaient dans les airs et que des artisans nous servaient de nouveau du thé. Ils m’ont abreuvée d’histoires sur les rébellions, la corruption politique, le banditisme qu’on trouvait aux frontières, leurs petites amies, leurs femmes, les terroristes… j’étais trop fatiguée pour toutes les retenir.

Les célébrations respiraient la paix et l’unité.

Reposée et en forme le lendemain matin, je suis passée par le stand de déminage pour discuter avec d’anciens rebelles et des militaires qui avaient mené des opérations ensemble. De nobles dames à la peau pâle, tout en rondeurs, brillaient dans des tenues indigo aux reflets d’or. Des groupes de femmes jouaient du tambour et clamaient des poèmes, immortalisant les actions héroïques des guerriers. Des Land Cruiser et des Toyota Hilux arrivaient sur le champ et déposaient de gros hommes enturbannés. Pendant la cérémonie d’ouverture, chaque commune du massif de l’Aïr paradait devant des dirigeants, installés dans une tribune.

Il y avait les Touaregs de Timia, transportant des oranges et du raisin qui poussent dans leur oasis saharienne. Les femmes touaregs de Gougaram étaient si bien en chair et rayonnantes qu’elles ont déclenché des tonnerres d’applaudissements. Le programme a été annoncé: il y aurait des courses de chameaux et de la lutte traditionnelle, un sport de combat d’Afrique de l’Ouest qui se pratique presque nu et est devenu le sport national du Niger. Les hommes touaregs se retiennent, par pudeur, d’y participer. Les célébrations respiraient la paix et l’unité.

Il faisait 40° C, les villageois auraient pu rester bien trop longtemps debout au soleil, des véhicules auraient pu tomber de la falaise à chaque nouvelle arrivée sur la route périlleuse, mais qu’importe, nous étions là, célébrant la beauté de la culture et des terres touaregs, ainsi que leur rôle central au Niger, en tant que pays et en tant qu’Etat.

«Aujourd’hui, nous sommes en paix. La paix est revenue», a lancé Mohamed Anoko, l’un des leaders de la rébellion des années 1990, avant de lire à haute voix une liste des choses qui devaient être faites pour consolider et préserver cette paix. En premier lieu, il fallait réparer les routes. Les discours de la cérémonie d’ouverture se sont poursuivis à mesure que le soleil s’élevait à l’horizon.

Les festivités se sont poursuivies dans la joie, accueillant des milliers de personnes.

Soudain, une explosion – la tribune, les orateurs et la foule réduits au silence.

Camion renversé dans le désert.

Camion renversé dans le désert.

Un pick-up militaire embarquant des forces spéciales s’est dirigé vers l’endroit d’où semblait venir le bruit. Nous apprendrions plus tard qu’un véhicule avait roulé sur une mine. Officiellement, il s’agissait d’une arme laissée là par l’ancienne rébellion. Officieusement, certains responsables de la sécurité bien informés se sont demandé si elle n’avait pas été placée là plus récemment…

Les festivités se sont poursuivies dans la joie, accueillant des milliers de personnes. Et pourtant, certains ont affirmé qu’une ombre avait été jetée sur la célébration.

Traduit de l’anglais par Julien Cadot  pour ulyces.co d’après l’article «The Yellowcake Road», paru dans Roads & Kingdoms.

 http://www.sept.info/luranium-des-touaregs/

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