L’extension du Sahara augure des perspectives inquiétantes

Crédit image: Flickr / Igor Mujika

Sur la base de l’analyse des précipitations enregistrées en Afrique entre 1920 et 2013, Natalie Thomas et Sumant Nigam du département des sciences atmosphériques et océaniques de l’université du Maryland (Etats-Unis) sont parvenus à la conclusion selon laquelle le désert du Sahara est en train de s’agrandir.

Les auteurs de l’étude en veulent pour preuve le lac Tchad dont l’assèchement continu est devenu un sujet de préoccupation majeure pour les Etats qui l’entourent.

Selon ces chercheurs, cet agrandissement du Sahara qui est de l’ordre de 11 à 18% en fonction de la saison, et de 10% lorsqu’on s’appuie sur les précipitations annuelles, s’explique simultanément par des causes naturelles et les activités humaines qui génèrent des gaz à effet de serre.

“Les manifestations les plus inquiétantes sont la régularité des crises et phénomènes extrêmes qui sont les séquences sèches et les inondations”

Felix Watang Zieba, géographe, université de Maroua, Cameroun

« Notre analyse montre qu’environ deux tiers de l’expansion sont imputables aux cycles naturels de variabilité du climat, à l’instar de l’oscillation atlantique multidécennale[1] (AMO, en anglais). Le tiers restant étant dû au changement climatique causé par l’homme », explique Natalie Thomas à SciDev.Net.

« L’AMO a un cycle de 50-80 ans et lorsqu’il est en phase négative, il y a moins de précipitations que la normale sur la région du Sahel. L’AMO est revenue à sa phase positive à la fin des années 1990, ce qui correspond à une augmentation des précipitations dans le Sahel », explique la co-auteure de l’étude.

Cette répartition des responsabilités ne trouve cependant pas l’assentiment du géographe camerounais Félix Watang Zieba pour qui « ce changement est top rapide, si on se réfère aux cycles précédents, pour qu’on puisse le considérer comme étant naturel ».

« L’on ne peut plus négliger la responsabilité de l’homme dans la perturbation de l’équilibre des écosystèmes en général. Car depuis les transformations techniques et scientifiques, il prélève plus qu’il n’en a besoin, sans penser aux générations futures », dit-il.

Ce chercheur approuve cependant l’étude et ses conclusions. Car, dit-il, « elles confirment celles menées depuis plusieurs années par d’autres chercheurs à des échelles plus fines ».

Cette extension du désert du Sahara n’est évidemment pas sans conséquence pour les populations vivant dans cette zone et ses environs.

Phénomènes extrêmes

« Bien que notre étude n’aborde pas explicitement les conséquences sociétales de cette expansion du désert, nous croyons qu’elle aura de fortes implications sur l’agriculture, la sécurité alimentaire et les ressources en eau dans les pays touchés », indique Natalie Thomas.

Felix Watang Zieba qui enseigne à l’université de Maroua dans l’extrême-nord du Cameroun, en plein Sahel et en bordure du désert du Sahara, le confirme : « Les manifestations les plus inquiétantes sont la régularité des crises et phénomènes extrêmes qui sont les séquences sèches et les inondations. Les unes comme les autres ont un impact direct sur les populations locales : sécurité alimentaire, santé, investissements ruraux et urbains. »

A en croire les auteurs de l’étude, quelques-uns des pays les plus touchés par cette expansion du désert du Sahara sont le Soudan, le Tchad et la Mauritanie.

Pour autant, les conclusions de ces travaux semblent trancher avec celles d’une autre étude, publiée en 2015, et selon laquelle on assistait plutôt à un reverdissement du Sahel.

« Cette étude de 2015 utilise le modèle HadGEM3[2]. Or, se défend Natalie Thomas, les principaux modèles climatiques que nous avons examinés ont des problèmes avec les tendances du 20e siècle en matière de température et de précipitations en Afrique ; et nous pensons qu’ils devraient être utilisés avec prudence dans les prévisions futures. »

Reverdissement

Quant à Félix Watang Zieba, il trouve qu’il n’y a pas de contradiction en tant que telle entre les deux études.

« Le reverdissement prend en compte les données biogéographiques en général et relatives au couvert végétal en particulier. Celui-ci est la conséquence de plusieurs paramètres climatiques et anthropiques », dit-il.

Pour lui, les deux résultats sont plutôt les conclusions de deux approches différentes. « Il est clair que la tendance générale est le reverdissement », conclut-il.

Au final, pour les auteurs de l’étude, l’avenir du désert du Sahara et du Sahel dépendra des deux facteurs que sont l’AMO et les activités humaines.

« La projection des précipitations dans le Sahel et de l’étendue du Sahara dépend de la durée pendant laquelle l’AMO restera dans sa phase positive actuelle, ainsi que de la façon dont les changements climatiques liés aux causes humaines seront abordés », souligne Natalie Thomas.

https://www.scidev.net/afrique-sub-saharienne/changements-climatiques/actualites/extension-sahara-augure-perspectives-inquietantes.html

Références

[1] Dans sa thèse sur « L’Analyse de la variabilité naturelle du climat » soutenue en 2014 à l’université de Liège (Belgique), Georges Mabille écrit que l’oscillation atlantique multidécennale (AMO en anglais) est « un mode de la variabilité du climat révélé par des cycles de très basses fréquences présents dans les séries temporelles de la température de la surface mesurée au nord de l’océan Atlantique. Ces cycles de l’Atlantic multidecadal oscillation (AMO) s’étendent sur plusieurs décennies (60-90 ans) ».