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TERRITOIRES ET ACTIONS

Raymond Depardon : “le désert, c’est là où je trouve toutes mes inspirations”

FG avec Christian Darveuville

Les 9èmes rencontres sahariennes d’Auvergne se sont déroulées du 25 au 28 Juillet 2019 à Saint-Poncy et à Saint-Flour (Cantal). L’invité d’honneur, le photographe et cinéaste Raymond Depardon a livré à Christian Darneuville son regard sur l’évènement et sur le désert …

Raymond Depardon était l'invité d'honneur des 9èmes rencontres sahariennes, à Saint-Poncy (Cantal) / © France 3 Auvergne Raymond Depardon était l’invité d’honneur des 9èmes rencontres sahariennes, à Saint-Poncy (Cantal) / © France 3 Auvergne

Les rencontres sahariennes d’Auvergne

« Ici, vous avez des gens comme ça, un peu modestes mais il y en a qui sont des grands sahariens. Ce sont des fous du désert et ce qui est paradoxal, c’est de les retrouver ici, en plein milieu de la nature, dans ce Cantal, ici, dans ce petit village de Saint-Poncy. C’est formidable que ça existe et qu’il y ait encore des gens comme ça passionnés qui se rencontrent et qui sont nombreux. Vous vous rendez compte, ils sont plus de 500 ! Il échangent, ils se donnent des nouvelles.

Au départ, c’était surtout des anciens méharistes ou des fils de militaires, il y a eu des gens du Paris – Dakar, mais maintenant, ce sont d’autres passionnés. C’est formidable qu’il y ait comme ça des relais avec des gens qui reviennent, des scientifiques, des amateurs … C’est quand même une chose incroyable.  »

La première rencontre avec le désert

« Lors de ma première rencontre avec le désert, j’étais très jeune. J’avais 18 ans. J’étais un jeune photographe pigiste dans une agence, j’arrivais de la ferme de mes parents de la vallée de la Saône et un jour, au mois d’août 1960, j’ai remplacé un photographe qui était parti au Congo et je suis parti faire des photos d’une expédition sur la résistance du corps humain. C’était en pleine guerre d’Algérie et j’ai eu un choc. Je ne sais pas … ça m’a plu, le désert. Je me suis senti à l’aise et ça m’a surtout porté chance parce que j’ai fait 20 pages dans Paris Match. A chaque fois que je touchais le désert, il y a avait des parutions. Je m’y sentais bien, je ne sais pas si c’est par rapport à mes ascendances rurales, de mes parents. Je retrouvais des éleveurs. Au fond, est-ce qu’il y a énormément de différences entre les charolais et les chameaux ? On peut se poser la question …

Puis j’y suis retourné. J’ai fait beaucoup de photos, de films au Tchad. Il y a eu l’affaire Claustre dans les années 74-75 et puis j’y retourne de temps en temps. Malheureusement, c’est de plus en plus difficile car il n’y a plus d’accès, c’est très dangereux. C’est pas tellement moi qui suis en danger, mais je suis bien obligé d’avoir une voiture et c’est la voiture qui est désirée … Donc on ne sait plus où aller. On est un peu décontenancés et hier on en a parlé à Saint-Flour. On se demande ce qu’il faut faire. »

Le désert, royaume du minéral et du silence

« Ce qui me fascine dans le désert ,c’est le silence … C’est là où je trouve toutes mes inspirations. C’est dans le désert que je me dis : « tiens, il faut faire un film sur un tribunal, sur un journal, sur un homme politique … » C’est là que ça m’apparaît ! Le désert, c’est une retraite, un retrait du monde, et de cette retraite m’apparaissent des idées. J’ai encore quelques années puisque j’ai 78 ans, je suis encore en bonne santé et je me dis qu’il faut que je retourne à tel endroit, que je fasse un film sur tel endroit. Par exemple, je me souviens, dans les années 70, j’avais fait un film sur la police à Paris pour France 3 et je me suis dit : « tiens, il faut continuer au tribunal correctionnel », et c’est dans le désert que ça m’est apparu. Il y en a qui voient autre chose, Allah ou la Sainte Vierge, moi je vois des films à faire dans le désert. Et ça m’apparaît simple !

Le désert, ça dégage l’esprit

Peut-être qu’on voit trop de choses dans la ville ou dans les campagnes ici en Europe. Là-bas, ça dégage le regard, ça dégage l’esprit. On est un peu comme si on arrivait de Mars et qu’on était un passager, un voyageur … Il y a beaucoup de similitudes avec Mars dans le désert ! Il y a des endroits comme le nord du Tchad que l’on connaît moins bien que Mars. J’ai vu quelques photos de la Nasa, c’est exactement ça. Il y a des rochers, des volcans, et là, en plein milieu de ces volcans, vivent des gens. Et moi, ça m’est arrivé de rester longtemps là-bas, plusieurs mois … C’est un peu comme si je revenais de la planète Mars quand je reviens à Paris ! Ça n’est plus un dépaysement comme on peut trouver en Amérique du Sud, en Asie, là, c’est vraiment un voyage planétaire. Le désert, c’est le minéral. »

Les gens du désert

« Dans le désert, il y a aussi des populations qui sont extrêmement attachantes, et en plus, souvent francophones. Souvent, comme ça, ils me disent : « si tu reviens, ramène-moi un livre en français. » Les gars, ils te parlent français, il n’ont jamais vu de livre en français et c’est très impressionnant.

Il y a des points communs avec l’Auvergne

Quand j’ai commencé dans les années 60 comme photographe, je suis arrivé à la décolonisation. Je suis de la génération où je ne suis pas responsable, je ne suis pas fils de colon, je ne suis pas fils de militaire … On m’a envoyé en Afrique, c’était l’indépendance et puis d’un coup, j’ai découvert des gens qui parlaient français très bien. Ils utilisaient même un français assez beau, un petit peu comme les paysans. Il y a des points communs avec l’Auvergne … Ils sont déjà dans la décroissance, ils ne croient déjà plus au progrès aveugle. Ils disent : « allons doucement, soyons prudents ». C’est un peu l’esprit auvergnat, cet esprit de prudence, bien les pieds sur terre ! Les sahariens sont un peu comme ça : ce sont des gens concrets. »

La situation aujourd’hui

« Maintenant, peut-être qu’il y a des téléphones dans les palmeraies, bien sûr … mais il n’y a plus de touristes ! On revient avant le siècle dernier, c’est quand même impressionnant. Moi j’y suis allé il n’y a pas très longtemps, il n’y a plus personne. C’est le port des jihadistes, c’est dangereux. Le Sahel est vraiment dans une situation épouvantable. C’est un territoire immense, gagné par le désert. Les populations ne sont pas adaptées comme dans le désert, ce ne sont pas des nomades, ce sont des sédentaires. Et maintenant, ce sont des populations qui se tuent les unes les autres. Les Dogons, les Peuls …

Le désert n’est pas à la mode en ce moment

Moi j’ai très peur qu’un jour, un pays ou deux basculent, deviennent jihadistes. Et la France ne peut pas tout faire ! Elle est la seule, un peu, à se battre. Le désert n’est pas à la mode en ce moment, on s’en fout … Et en même temps, les Américains s’installent avec une base de 1000 GIs à Agadès…

Les populations ne peuvent pas se défendre. Elles ne peuvent pas faire face aux djihadistes qui arrivent en Toyota pick-up ou en moto avec leurs méthodes de commandos. Les gens des villages, sédentaires, ne sont pas du tout habitués à ça. Il y a beaucoup de tueries et moi je suis un peu effondré. On est quelques photographes à s’échanger nos informations, on est les seuls à y aller … On se demande « qu’est-ce-qu’on fait ? » Moi je dis : « retournons-y le plus possible ! On y était sur place il n’y a pas longtemps avec Claudine (Nougaret, collaboratrice de Raymond Depardon sur ses films NDLR), et il y a des gens qui n’avaient jamais vu de blancs. On revient à un point zéro…

Le désert et la ville

Je connais beaucoup de rebelles. Ils ont pris le pouvoir, ils sont partis dans les villes, dans les capitales et ils oublient d’où ils viennent, un peu comme le fils de paysans que je suis qui est monté à Paris dans les années 50 et qui revenait de moins en moins souvent voir ses parents parce que c’étaient des paysans, parce qu’on se moquait de moi parce que j’étais un fils de paysan, parce que j’avais l’accent, parce que je parlais avec les mains, parce que je resterai toute ma vie un fils de paysan.

C’est un peu la même chose en Afrique, c’est toujours le problème « rural / villes ». Il est éternel, ce problème. En France, on a un peu changé de point de vue, on se dit maintenant que quand même, ce territoire rural, cette Auvergne, ce Cantal, on en a peut-être besoin. On revient à ça, aux essentiels, à la terre natale. J’ai fait beaucoup de films sur les paysans, au début, avant l’an 2000 et on me disait : « ça n’existe plus, laisse tomber ». Et je voyais encore beaucoup de toiles cirées, de gens formidables. Il y avait quelque chose, une modernité dans leurs propos qui disaient « attention, il peut y avoir un retour de manivelle ! », la prudence du Massif Central.

Je retrouve beaucoup de similitudes dans la métaphore entre le monde paysan et la ville et je la retrouve en Afrique … On entend « peut-être que ça sert pas à grand chose, ce désert », mais finalement on se dit : « peut-être qu’il a des ressources ! » C’est l’éternel problème des populations qui sont peut-être minoritaires mais qui représentent beaucoup pour notre civilisation.

https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/cantal/raymond-depardon-desert-c-est-je-trouve-toutes-mes-inspirations-1704878.html

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  • Le Vieux de la Vieille Garde Saharienne

    « Puisque rien ne dure. Une brève histoire du sable (2/4) Habiter le désert », in LES NUITS DE FRANCE CULTURE;
    25/06/2019

    De Sijilmassa à Tombouctou, en passant par les oasis égyptiennes de Kharga et Dakhla en Egypte, La Fabrique et ses trois invités vous invitent à parcourir les sables du Grand aride, du Big Dry, du Néolithique à l’empire Songhaï, et à déconstruire au passage quelques idées reçues sur le Sahara.

    Le désert de sable, un espace dépeuplé, caractérisé par une morne aridité, un « territoire du vide » ? Un espace solide ou liquide ? Un espace fluide irrigué d’un vaste réseau de routes ? Les espaces sahariens sont-ils tous similaires ? Les oasis se ressemblent-elles ? Peut-on faire naufrage dans le désert ? Comment s’y orienter ? Voici quelques unes des questions qu’Emmanuel Laurentin posera à ses trois invités, Gaëlle Tallet, maîtresse de conférences en histoire grecque à l’Université de Limoges et directrice de la Mission archéologique d’El-Deir (oasis de Kharga, Égypte), Abdel Wedoud Ould Cheikh, anthropologue, professeur émérite de l’université de Lorraine, spécialiste de la Mauritanie, et Michel Barbaza, professeur émérite d’archéologie à l’Université de Toulouse.

    Le désert, un espace fluide ? Si on coupe une route, la circulation reprend ailleurs ?

    Abdel Wedoud Ould Cheikh : L’image de l’Internet est une bonne image pour décrire le Sahara. Ces espaces sont en réalité très connectés : la circulation des informations est très rapide – si un poème est dit du côté de Goulimine (Guelmim) dans le sud du Maroc, il est connu deux jours plus tard dans l’extrême sud-est de la Mauritanie – les modes s’y propagent rapidement, comme on le voit avec la mode du Melhfa, un vêtement que porte les femmes maures dans l’espace ouest-saharien. Quand un tronçon de ce réseau de mouvements caravaniers s’éteint en raison une épidémie, d’une sécheresse ou d’une guerre, il renaît ailleurs.

    Gaëlle Tallet : Dans l’Antiquité, il n’y a pas de traversée directe du désert mais tout un réseau d’oasis qui fonctionnent comme des entrepôts, des lieux d’accueil où l’on s’arrête pour décharger sa caravane, où l’on vend ou acquiert de nouvelles denrées : c’est une circulation complexe, qui ne traverse pas forcément le désert d’un bout à l’autre. Et l’on est frappé par la sophistication de la culture qui se déploie dans ces oasis égyptiennes, notamment dans ces riches villas romaines avec des peintures à fresque qui à la fois témoignent d’une appartenance très connectée à l’empire romain – une intégration que l’on exhibe en utilisant la même céramique sigillée que partout ailleurs dans l’empire – et en même temps la revendication que l’on reste saharien, au travers d’une série de motifs et de thématiques qui apparaissent dans l’art de ces villas et qui sont proprement égyptiens ou libyens.

    Michel Barbaza : Cette importance des réseaux et de la communication est un phénomène déjà attesté dès 5 000 ans avant notre ère. Dans ce Sahara néolithique, on a la preuve que des récits mythologiques circulaient déjà entre des populations pourtant très éloignées. Dans l’art rupestre saharien, on retrouve ainsi des thèmes similaires : comme par exemple ces bœufs gravés dans la pierre, typiques du style bovidien et que l’on retrouve dans l’ensemble du Sahara, et jusque dans le nord de la Mauritanie.

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