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TERRITOIRES ET ACTIONS

Au Niger, les refoulés d’Algérie racontent la « chasse à l’homme noir »

Le Monde- Julia Pascual-09-01-2019

Migrants : terminus Niger (1/8). En 2018, l’Algérie a expulsé de son territoire plus de 25 000 migrants ouest-africains, abandonnés à la frontière avec le Niger, en plein désert.

Leurs visages noirs ont pris une teinte ocre. Le sable a déposé ses grains en fine couche sur chacun de leurs cils, le moindre de leurs cheveux. Leurs vêtements ont été jaunis par la poussière du Sahara où ils ont été « lâchés » la veille, au milieu de la nuit.

Arrivée au centre de l’Organisation internationale des migrations d’Arlit (Niger), de 166 personnes refoulées d’Algérie, le 8 décembre 2018. Arrivée au centre de l’Organisation internationale des migrations d’Arlit (Niger), de 166 personnes refoulées d’Algérie, le 8 décembre 2018. BACHIR POUR « LE MONDE »

Descendus de camions à bétail, quelque part près du « point zéro », qui marque la frontière entre l’Algérie et le Niger, ils ont été invités par des militaires algériens, d’un « bye bye » comminatoire, à ne pas rebrousser chemin. Alors, ils ont marché pendant des heures, guidés par la lumière d’une antenne de télécommunication. Le groupe de 200 personnes s’est disloqué, peu à peu, les plus vaillants distançant ceux qui faisaient escale derrière une dune pour s’abriter du froid.

Un camion près du centre de l’Organisation internationale des migrations (OIM), à Arlit (nord du Niger). Cent soixante-six personnes refoulées par les autorités algériennes viennent d’arriver au centre. Un camion près du centre de l’Organisation internationale des migrations (OIM), à Arlit (nord du Niger). Cent soixante-six personnes refoulées par les autorités algériennes viennent d’arriver au centre. BACHIR POUR « LE MONDE »

Une quinzaine de kilomètres plus loin, alors que le jour se levait, les premiers ont atteint Assamaka, au Niger, hameau d’étape sec et poussiéreux. Là, après une nuit sous un hangar, d’autres camions à bétail, cette fois affrétés par l’Organisation internationale pour les migrations des Nations unies (OIM), les ont pris en charge et brinquebalés sur une route à l’asphalte tellement défoncé que, pour parcourir 200 kilomètres, il leur a fallu huit heures, pendant lesquelles ils ont encore mangé la poussière du Sahel. Enfin, ils sont arrivés à Arlit, au crépuscule, épuisés et surtout furieux de ce qu’ils venaient de vivre.

Chaque semaine, à raison d’un à trois convois, des centaines de migrants sont expulsés d’Algérie, abandonnés dans le désert et dans le dénuement le plus total. Ce phénomène, observé par l’OIM à partir de septembre 2017, s’accélère.

A l’origine, les autorités algériennes ne déportaient que des Nigériens, dans le cadre d’une entente avec ce pays voisin, en vigueur depuis 2014, visant les femmes et les enfants venus mendier en Algérie, puis des hommes venus travailler. Peu à peu ont également été expulsés des migrants venus de toute l’Afrique de l’Ouest. Sans que la protestation de Niamey y change grand-chose.

« Une violation du droit international »

Si les autorités nigériennes prennent en charge leurs ressortissants à la frontière – plus de 14 000 ont été déportés en 2018, deux fois plus qu’en 2017 –, les non-Nigériens, eux, sont laissés à la responsabilité de l’OIM qui, grâce à un financement de l’Union européenne (UE), les secourt et leur propose une « aide au retour volontaire » dans leur pays d’origine.

En 2017, 1 871 Ouest-Africains ont été déposés à la frontière. Fin 2018, selon l’OIM, ils étaient six fois plus nombreux soit 11 238 Maliens, Guinéens, Camerounais, Sénégalais, Ivoiriens, Nigérians… Le rapporteur spécial des Nations unies (ONU) sur les droits de l’homme des migrants, Felipe Gonzalez Morales, a eu beau protester : « Ces expulsions collectives de l’Algérie vers le Niger constituent une violation flagrante du droit international », le message est resté sans effets.

Mère de trois enfants , cette femme nigérienne originaire de Matamèye, au sud du Niger, a été expulsée d'Algérie alors qu’elle mendiait à Laghouat. Mère de trois enfants , cette femme nigérienne originaire de Matamèye, au sud du Niger, a été expulsée d’Algérie alors qu’elle mendiait à Laghouat. BACHIR POUR « LE MONDE »

A peine débarqués des bétaillères, à Arlit, les refoulés du 7 décembre s’empressent de témoigner de la « chasse à l’homme noir » qui sévit dans les rues des villes algériennes. « Même la protection civile » participe aux arrestations, assure l’un d’eux. « C’est les civils qui attrapent maintenant, jure un autre. Chaque Noir, chaque Black, ils vont te donner 2 000 dinars si tu les ramènes à la police. »

« Pourtant, lentreprise algérienne a besoin de nous », soutient Barry, un Guinéen de 24 ans qui dénonce les mauvais traitements réservés aux Subsahariens : « On n’a pas de logement, on dort sur les chantiers, on nous paye un mois sur deux ; au bout de trois ans, on ne connaît toujours pas Alger. Et quand on monte dans un bus, les gens se pincent le nez. »

La plupart sont maçon, conducteur d’engin, manœuvre, peintre, carreleur et travaillent à la construction de l’Algérie de demain, sur des chantiers de logements publics, celui de la future grande mosquée, pour des particuliers, à Oran ou dans les quartiers algérois de Birkhadem, Cheraga, Draria, Saoula, Ouled Fayet, Zeralda ou encore Douera. Sako, un grand Malien qui parle français avec un accent algérien, était installé depuis trois ans et demi dans le pays et travaillait comme conducteur de chantier pour 60 000 dinars par mois (445 euros).

« Ils nous ont giflés et tout pris »

Certains ont été arrêtés sur leur lieu de travail, comme ce conducteur de bétonnière, qui porte encore ses bottes de chantier, ou cet agent d’entretien dans une salle de fête, en tenue lui aussi. Le patron du premier, un Chinois, a essayé de négocier que son employé soit relâché, « mais le gendarme demandait 200 000 dinars et il n’en proposait que 100 000 ».

Amin vivait sur son lieu de travail. Il venait de finir sa journée. « J’allais me laver, je suis arrivé dans la chambre et mon patron m’a dit : “Amin, sors !” Il y avait un gendarme. J’ai couru, ils m’ont rattrapé dans le caniveau ». Seth et Steven, deux maçons ghanéens en Algérie depuis plus de deux ans, expliquent que la police a défoncé la porte de leur logement : « Ils nous ont giflés et ont tout pris. » Une situation dénoncée par Felipe Gonzalez Morales :

« Ces migrants, victimes d’intimidation raciale, de discrimination et de persécution en Algérie, n’ont même pas la possibilité de s’habiller, de prendre leurs affaires et de récupérer leurs économies d’une vie avant d’être expulsés. »

Maloumané, 22 ans, sénégalais, s’est fait arrêter à Tamanrasset, en Algérie, en novembre. Les policiers ont pris son argent et son téléphone. Il souhaite rentrer chez lui, en Casamance. Maloumané, 22 ans, sénégalais, s’est fait arrêter à Tamanrasset, en Algérie, en novembre. Les policiers ont pris son argent et son téléphone. Il souhaite rentrer chez lui, en Casamance. BACHIR POUR « LE MONDE »

Avant d’être conduits à la frontière, ils sont placés en détention. Un homme assure ainsi avoir passé huit jours dans le sous-sol du commissariat de Chlef, à 200 kilomètres au sud-ouest d’Alger. Ceux qui viennent de la capitale disent avoir été enfermés plusieurs jours dans un centre pour sans domicile fixe du Samusocial, dans le quartier de Dely Ibrahim. Rassemblés dans des bus, ils ont ensuite été convoyés 2 000 kilomètres plus au sud par le Croissant-Rouge, sous escorte militaire. Arrivés à Tamanrasset, à l’extrême sud, ils ont passé une nuit dans un centre avant d’être transférés dans des camions à bétail et lâchés dans le Sahara, 400 kilomètres plus au sud.

Sollicitées par Le Monde, les autorités algériennes n’ont pas donné suite mais certains observateurs voient dans la politique de refoulement l’œuvre du premier ministre Ahmed Ouyahia, qui avait déclaré peu avant sa nomination à l’été 2017 : « Les étrangers en séjour irrégulier amènent le crime, la drogue et plusieurs autres fléaux. »

Par-delà les enjeux de politique intérieure, à quelques mois de l’élection présidentielle, l’activisme d’Alger peut aussi se lire à la lumière de la crispation en Europe autour de l’immigration et de l’évolution des flux d’arrivées vers le Vieux Continent. Face au chaos libyen et au blocage de la route de la Méditerranée centrale, ces flux se sont pour partie reportés vers la Méditerranée occidentale.

« Nous savons que beaucoup de migrants sont bloqués au sud de l’Europe et au nord de l’Afrique, souligne Martin Wyss, chef de mission de l’OIM au Niger. Il y a un reflux des personnes depuis le Nord vers le Sud d’une manière générale et cela commence avant l’Algérie. »

Un migrant blessé après avoir été frappé au visage lors de son interpellation à Alger, dans le centre d’accueil de l’OIM d’Arlit (Niger), le 8 décembre. Un migrant blessé après avoir été frappé au visage lors de son interpellation à Alger, dans le centre d’accueil de l’OIM d’Arlit (Niger), le 8 décembre. BACHIR POUR « LE MONDE »

En juin, le premier ministre algérien avait d’ailleurs considéré que « parce que l’Algérie n’accepte pas d’être un centre de rétention des migrants africains au bénéfice de l’Europe, elle est la cible d’attaques d’organisations extérieures qui osent même l’accuser de racisme ». Le ministre de l’intérieur, Noureddine Bedoui, a lui assuré que les rapatriements des « clandestins » se font « dans le respect de leur droit et dignité humaine ».

Plusieurs décès, des rafles brutales

Les conditions de leur transport et de leur abandon indiquent pourtant le contraire. Parmi les personnes refoulées interrogées, un jeune Guinéen de 18 ans explique avoir vu une personne « menottée et enfermée dans le coffre d’une voiture militaire » alors qu’elle avait tenté de s’échapper du convoi. Yvette, une Camerounaise, dit avoir été expulsée malgré un diabète élevé. « A Alger, un médecin s’est fâché mais le policier a refusé que je sois hospitalisée parce qu’il voulait que je voyage, rapporte-t-elle. A Tamanrasset, j’ai été hospitalisée deux jours, j’avais 22 de tension et ma glycémie était à 4,64. »

Guediouma, un Malien de 24 ans, se souvient d’un Guinéen qui a sauté du 4e étage de son chantier lorsque la police est venue l’arrêter : « Il avait un plâtre au pied et une ceinture de maintien au niveau du dos. Dans le désert, il a fallu que les gens le portent. »

Si aucune statistique publique n’existe à ce sujet, il arrive évidemment que des personnes décèdent lors de ces refoulements. L’OIM a constaté en juillet la mort de deux Nigériens. Débarqués d’un convoi de migrants ouest-africains, ils s’étaient vraisemblablement perdus dans le désert, à sept kilomètres d’Assamaka. En mai, lors d’une opération de recherche de l’OIM dans la zone, deux corps ont également été retrouvés dans les sables.

Les refoulés décrivent aussi des rafles brutales qui s’abattent de façon indistincte sur les personnes de couleur noire. Le plus souvent, sans contrôle de leur situation administrative.

Dans un français très académique, Michel, un Congolais, voudrait balayer d’une formule l’humiliation subie : « Tel que vous me voyez, je suis méconnaissable », assure-t-il, dans un sursaut d’orgueil mais encore tout chiffonné d’avoir voyagé plusieurs jours « comme des vaches dans des camions ». Il raconte avoir été « poussé dans un bus » alors qu’il faisait valoir son statut d’étudiant. « Ils ont refusé de me laisser appeler mon ambassade, nous ont menottés comme des voleurs, affirme-t-il. L’Algérie a bafoué mes droits parce que je suis noir. Je dénonce ce racisme. »

Plus étranges encore sont les cas d’Alphonse ou d’Abdoulaye. Le premier, 19 ans, brandit ses billets d’avion. Arrêté à l’aéroport alors qu’il s’apprêtait à rentrer en Guinée. « Ils ne m’ont pas laissé parler et m’ont giflé », assure le jeune homme. Le second a lui aussi son billet en main : il a été arrêté avant de monter dans son avion pour Bamako, à l’aéroport, le 26 novembre. Abderazak tend à son tour des tickets : « Ils m’ont pris à la gare routière d’Alger centre alors que je partais au Togo. »

Documents d’identité confisqués

Parmi les refoulés, on rencontre aussi plusieurs Maliens détenteurs de passeports qui leur permettent, en théorie, de circuler en Algérie sans visa. « Je suis réfugié ! », revendique Moussa. Cet homme de 33 ans, originaire de Kidal, au nord du Mali, a été expulsé alors que sa femme et son enfant sont toujours à Alger. Il tend une carte du HCR. Puis s’approchent un Centrafricain, un Ivoirien, un Guinéen, un Nigérian détenteurs de cartes de demandeurs d’asile du HCR. Ce qui aurait dû, en théorie, les protéger d’une expulsion. Sollicité, le HCR au Niger explique avoir répertorié vingt-deux cas de personnes refoulées qui avaient un statut de réfugié, obtenu en Algérie dans la plupart des cas.

De nombreux migrants expliquent en outre que les autorités ont gardé leurs documents d’identité. De cette vie au Maghreb, ils ne conservent qu’un bout de papier. Un étrange coupon intitulé « labo photo numérique », détaché d’une pochette dans laquelle les Algériens ont glissé les téléphones et l’argent qu’ils avaient sur eux. Ils n’ont jamais récupéré la pochette mais conservent le reçu bidon. Preuve de leur spoliation.

Tous la sortent régulièrement de leur poche et la tendent, montrant les notes qui y figurent, Samsung Galaxy ou C8, iPhone 6 ou Condor, Wiko, Doogee, Sony… et aussi 20 850 dinars (153 euros), 49 500 dinars (363 euros), 50 euros, 28 000 dinars (205 euros), 58 000 dinars (426 euros), 150 000 dinars (1 100 euros)…

« Ce sont des braqueurs, s’insurge Mamadou, un Malien. Ils te volent, ils te frappent. » Ousmane montre la poche gousset de son jeans : « J’avais 400 euros là. » Plus rien. Un Nigérian s’emporte : « Comment peuvent-ils nous voler nos propriétés, nos téléphones ? J’ai perdu vingt ans de contacts. » « Ils nous avaient promis de nous rendre nos affaires à Tamanrasset », certifie Amin, qui avait pu réunir un sac d’habits lors de son arrestation. Confisqué.

De nombreux migrants expliquent que les autorités ont gardé leurs documents d’identité. De cette vie au Maghreb, ils ne conservent qu’un bout de papier. Un étrange coupon intitulé « labo photo numérique », détaché d’une pochette dans laquelle les Algériens ont glissé les téléphones et l’argent qu’ils avaient sur eux. Ils n’ont jamais récupéré la pochette mais conservent le reçu bidon. Preuve de leur spoliation. De nombreux migrants expliquent que les autorités ont gardé leurs documents d’identité. De cette vie au Maghreb, ils ne conservent qu’un bout de papier. Un étrange coupon intitulé « labo photo numérique », détaché d’une pochette dans laquelle les Algériens ont glissé les téléphones et l’argent qu’ils avaient sur eux. Ils n’ont jamais récupéré la pochette mais conservent le reçu bidon. Preuve de leur spoliation. BACHIR POUR « LE MONDE »

Idrisse s’avance. Avec ses traits tirés par les années, ce Béninois détonne au milieu des hommes plutôt jeunes. Il a 52 ans et la typhoïde. Pour l’interpeller, quatre policiers sont entrés dans la pharmacie du quartier chic algérois de Sidi Yahia où il venait acheter son traitement. Les médicaments y sont restés.

Alors que la nuit tombe, une poignée de vendeurs ambulants commencent à s’installer devant le centre de l’OIM à Arlit, proposant des tongs, du mouton grillé, des cigarettes, de la lessive… Une femme maquillée, en tenue de soirée, se poste devant l’entrée et y jette un coup d’œil curieux. Les gens observent ces convois qui ne font que passer, une drôle de caravane dont quelques-uns parviennent à tirer un petit pécule.

Dans la ville sablonneuse et aride née dans les années 1960 de l’exploitation des gisements d’uranium par Areva, « il n’y a pas de travail pour la jeunesse », répètent les habitants. La chute du cours du combustible nucléaire a hypothéqué l’activité minière. Dans l’unique hôtel, les classeurs des grands comptes alignés sur les étagères de la réception disent à eux seuls la réalité économique du coin.

En dehors des entreprises nationales d’électricité ou de téléphone, on lit une succession d’acronymes d’ONG, d’agences de l’UE ou de l’ONU. La région, enclavée et classée zone rouge par la diplomatie française en raison de la présence d’Al-Qaida au Maghreb islamique, désespère d’attirer les touristes. Ici, les Blancs ne se déplacent que sous escorte militaire. Longtemps, le transport des migrants a généré une activité fructueuse, mise à mal depuis le vote, en 2015, d’une loi qui entend précisément le rendre illicite. Et l’emploi drainé par les sites aurifères ouverts ces dernières années ne compense pas cette perte.

Programme de « retours volontaires »

Au total, 166 des 210 migrants secourus dans le désert le 7 décembre ont accepté d’être pris en charge par l’OIM. Les autres veulent repartir au plus vite. Il leur faudra « frauder », trouver un pick-up et payer le conducteur qui, la nuit venue, chargé à bloc, contournera la route à travers brousse.

Ceux qui acceptent le programme de « retours volontaires » de l’OIM sont transportés à Arlit puis Agadez. Pour atteindre la capitale régionale, il faut emprunter sur 250 kilomètres la route de l’uranium, tellement dégradée qu’elle en est presque impraticable. Ce jour-là, on y croise un camion benne à l’arrêt, immatriculé en Algérie et siglé Croissant-Rouge. Il fait partie du convoi qui redescend sous escorte militaire les Nigériens déportés. Un pneu a crevé.

Tandis que des hommes s’abritent du soleil sous la benne, deux enfants de 5 ans et 2 ans attendent à l’intérieur avec leur mère. Ça sent l’urine. Assise par terre, la mère soulève la couverture posée sur ses jambes pour nous présenter Mariam, son plus jeune enfant. Elle a 7 jours. Née dans un commissariat de Laghouat, à 400 kilomètres au sud d’Alger. Parti à 6 heures d’Arlit, le convoi des Nigériens arrivera à la nuit tombée à Agadez. Dès le lendemain, tous seront renvoyés dans leur région d’origine.

Panne d’un camion, à 80 kilomètres d'Agadez. Il a été affrété par le Croissant-Rouge algérien depuis Tamanrasset en Algérie. Onze Nigériens ainsi qu’une femme accompagnée de ses trois enfants sont installés à l'intérieur de la remorque. Panne d’un camion, à 80 kilomètres d’Agadez. Il a été affrété par le Croissant-Rouge algérien depuis Tamanrasset en Algérie. Onze Nigériens ainsi qu’une femme accompagnée de ses trois enfants sont installés à l’intérieur de la remorque. BACHIR POUR » LE MONDE »

A l’inverse, les migrants ouest-africains endurent, eux, une escale prolongée, à l’intérieur du centre de l’OIM. Mi-décembre, plus de 600 personnes attendaient d’être réacheminées vers leur pays d’origine. « L’obtention des documents de voyage délivrés par les ambassades et consulats prend souvent beaucoup trop de temps, regrette Martin Wyss. Nos centres sont pleins, cela peut générer des émeutes parce que les gens en ont marre d’attendre. »

A cette tension – les migrants disent ne pas même avoir eu de couverture – s’ajoute la frustration d’une situation subie. L’acceptation du « retour volontaire », qui conditionne la prise en charge des personnes par l’OIM, est « la seule option disponible pour ceux qui ont été expulsés, remarquait Felipe Gonzalez Morales. « On est ici parce qu’on n’a nulle part où aller », reconnaît Sano, un Guinéen de 32 ans rencontré non loin du centre.

« Sans rien, sans eau, avec les enfants, les femmes… »

Une minorité décide d’ailleurs de jouer finalement une autre carte et de gagner les foyers clandestins de la ville. Derrière un mur de ciment ou de latérite, dans une cour ou, à l’abri, dans une petite bâtisse, le quotidien s’organise alors sur une natte en plastique, avec l’espoir d’un transfert d’argent ou d’un petit boulot qui financera un nouveau départ. Dans un de ces foyers, Esther et Lovetta, une Nigériane et une Libérienne, et leurs enfants de 1 et 2 ans, tuent le temps sans argent pour payer un retour en Algérie mais sans autre option envisageable. « On ne peut pas rentrer chez nous sans rien », justifient-elles.

Doukouri, un Guinéen de 18 ans, cherche aussi un moyen de « poursuivre l’aventure ». D’une voix fluette, il raconte cette « aventure », entreprise avec son petit frère Karim, 14 ans et, à l’origine aussi, son frère aîné. Projet d’Europe. Traversée du Mali. Arrivée en Algérie… Après, il y a eu cinq mois d’attente à la frontière libyenne, dans un foyer clandestin à Debdeb.

Doukouri, 18 ans (à droite) et son frère Karim, 14 ans, originaires de Guinée, sont arrivés depuis quelques jours à Agadez (nord du Niger). Ils habitent dans un ghetto du quartier Malboro.Interpellés à Debdeb, ville frontalière entre l’Algérie et la Libye, après cinq mois passés entre Conakry, Gao, Tamanrasset et Debdeb. Leur grand frère a accepté le programme de retour volontaire proposé par l’Organisation internationale des migrations. Doukouri, 18 ans (à droite) et son frère Karim, 14 ans, originaires de Guinée, sont arrivés depuis quelques jours à Agadez (nord du Niger). Ils habitent dans un ghetto du quartier Malboro.Interpellés à Debdeb, ville frontalière entre l’Algérie et la Libye, après cinq mois passés entre Conakry, Gao, Tamanrasset et Debdeb. Leur grand frère a accepté le programme de retour volontaire proposé par l’Organisation internationale des migrations. BACHIR POUR « LE MONDE »

Sur place, ils croisent beaucoup de gens revenus de Libye. « On nous a dit que c’est un pays de crime. On a vu qu’il n’y avait plus de route pour l’Italie. On a finalement décidé d’aller à Oran. » Mais la police les arrête avant qu’ils concrétisent leur projet.

Envoyé à Illizi puis à Tamanrasset, Doukouri se souvient des gens du Croissant-Rouge qui « ne nous parlaient pas », « des militaires qui frappent les gens », du genou fracturé de son grand frère, de la marche dans le désert « sans rien, sans eau, avec les enfants, les femmes, les vieux… ». Le jeune homme paraît choqué. Son frère aîné a finalement choisi de rentrer en Guinée pour se faire soigner. « Il nous a dit de ne pas nous décourager. Lui, il ne peut plus continuer son aventure. »

Depuis trois semaines, Doukouri et son petit frère attendent à Agadez. « Ça se passe très mal, reconnaît-il. Je ne trouve pas de travail ni même à manger. » Quelques jours plus tard, à bout, il conduira Karim au centre de l’OIM. Accepter le retour volontaire, pour pouvoir se nourrir. Lui n’a pas encore renoncé. « Maman sera fatiguée dans quelques années et je ne sais pas ce qu’on va devenir, confie-t-il. J’ai deux petits frères au pays. A chaque fois que je me couche, je pense à eux et je n’arrive pas à dormir. » Il a bien essayé de joindre une connaissance en France, mais « depuis que je lui ai dit que j’avais besoin d’aide, il ne répond plus au téléphone ».

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Sommaire de notre série « Migrants : terminus Niger »

Notre journaliste Julia Pascual et notre photographe Bachir se sont rendus au Niger, où des dizaines de milliers de migrants subsahariens, pour la plupart expulsés de l’Algérie voisine, transitent en attendant de retenter l’aventure, de rentrer chez eux ou d’obtenir l’asile dans un autre pays.

Episode 1 Refoulés d’Algérie : une « chasse à l’homme noir »

Episode 2 « On nous a abandonnés dans le désert » : des migrants africains témoignent

Julia Pascual Arlit, envoyée spéciale, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/01/09/les-refoules-d-algerie-chasse-a-l-homme-noir_5406913_3212.html

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