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TERRITOIRES ET ACTIONS

La Libye ne doit plus être un pays de transit pour les migrants

Azadeh Dastyari, Deputy Director of the Castan Centre for Human Rights Law, Senior Lecturer in the Faculty of Law, Monash University

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Slate Afrique-mis à jour le

De nombreux cas de tortures et de violences sont rapportés contre les migrants en Libye. Un pays qui est tout sauf un point de passage idéal pour eux.

Le mois dernier, les chefs d’État libyen, nigérien, tchadien, italien, allemand et espagnol se réunissaient à Paris à l’invitation du Président Emmanuel Macron. À l’ordre du jour: trouver une solution afin d’endiguer le flux d’immigrants illégaux et de réfugiés dans les pays de transit. Les chefs d’État ont ainsi envisagé la création, à travers l’Afrique du Nord, de centres temporaires d’accueil afin d’identifier les demandeurs d’asile et les distinguer des réfugiés économiques. Et, éventuellement, de rapatrier ceux ne pouvant prétendre à un dispositif d’accueil dans les pays membres de l’Union européenne (UE).

Ces discussions se tiennent deux ans après qu’un million de personnes environ ont débarqué en Europe. Les trois quarts étaient issus des pays produisant le plus de réfugiés au monde, tels que la Syrie, l’Afghanistan et Irak.

Les chiffres de 2017 sont très différents. Au 12 septembre, 129.002 personnes avaient entrepris un tel voyage vers l’Europe. Le déclin dans le nombre de migrants n’est cependant pas suffisant pour l’UE. La montée de l’extrême droite en Europe a d’autant plus eu d’impact sur la pression aux frontières, visant à limiter le nombre d’immigrants illégaux, de réfugiés, que certains soupçonnent d’être directement ou indirectement liés à des réseaux terroristes.

Des réfugiés recueillis par des gardes-côtés italiens au large de la Libye, le 6 août 2017. ANGELOS TZORTZINIS / AFPDes réfugiés recueillis par des gardes-côtés italiens au large de la Libye, le 6 août 2017. ANGELOS TZORTZINIS / AFP

 

«Protection» ou «détention»?

Emmanuel Macron a tout d’abord proposé l’idée de ces centres de transit ou «hot spots» en Libye, requalifiés rapidement de «missions de protection», en juillet dernier, affirmant que la France serait prête à mettre en place ces centres seule si l’UE ne souhaitait pas soutenir financièrement le projet.

Sa proposition a été immédiatement remise en question par des ONG telle qu’Oxfam et a considérablement excédé le ministre des Affaires étrangères italien qui a critiqué la France pour avoir improvisé sans avoir consulté personne. À la suite de ces diverses réactions, la France a décidé de prendre un peu de distance avec le projet et d’inclure désormais ses partenaires européens afin d’en discuter avec les différents pays concernés, à savoir la Libye, le Niger et le Tchad.

Le succès de cette entreprise reste sujet à caution et, pour l’instant, nous ne savons pas à quoi vont ressembler ces «missions». La déclaration jointe faite à l’issue de la réunion se référait très vaguement à des «nouveaux instruments pour intensifier et faciliter les retours volontaires et la réintégration, en complément de ceux déjà existants au niveau national […].»

Ce que nous savons, cependant, de l’expérience australienne et américaine est que la plupart des centres installés dans un pays tiers prennent la forme de lieux de détention. Et, dans ces lieux, il est commun d’observer de nombreuses violations des droits de l’Homme, incluant la détention arbitraire de personnes, des traitements cruels, dégradants et inhumains, la maltraitance des enfants, la torture et même la mort.

La mauvaise gestion de ces sites a contraint de nombreux réfugiés et d’autres personnes vulnérables à rentrer dans des pays où ils savent être voués à d’innombrables dangers.

Rien n’indique que les centres prévus en Afrique du Nord soient différents. Au contraire, il existe des inquiétudes tout à fait légitimes quant au bien-fondé de ces centres, qui, pour endiguer l’immigration illégale, vont inévitablement «soutenir des forces peu respectueuses des droits de l’Homme», comme le rapporte le Washington Post.

Ces forces sont particulièrement présentes en Libye.

Le rôle dangereux de la Libye

Le nombre d’immigrés illégaux et de réfugiés voyageant de la Libye à l’Italie a chuté de 87 % entre 2016 et 2017. Ce déclin s’explique notamment par le recours systématique à la violence contre les migrants de la part de toute sorte de trafiquants, de milices et d’autres groupes criminels.

Des centres de détention surpeuplés pour migrants ont émergé un peu partout en Libye et de nombreuses ONG telles qu’Amnesty International ont alerté l’opinion quant aux détentions arbitraires, tortures, viols et meurtres dont ces personnes ont fait l’objet.

Médecins Sans Frontières dénonce l’alliance des forces entre la France, l’UE et la Libye, la qualifiant même de «criminelle». Elle rapporte ainsi dans une tribune parue dans Libération que:

«Les gens sont entassés dans des pièces sombres et sales, sans ventilation. Ils vivent les uns sur les autres et défèquent sur le ciment. Les hommes nous racontent comment, par petits groupes, ils sont forcés de courir nus dans la cour jusqu’à tomber d’épuisement. Les geôliers violent les femmes avant d’exiger qu’elles contactent leurs familles, implorant qu’on leur envoie de l’argent pour qu’elles puissent s’extraire de ce cauchemar.»

MSF dénonce l’alliance entre la France, l’UE et la Libye.

Les quelques 700 000 voire un million de réfugiés et migrants illégaux en Libye doivent ainsi affronter ces conditions qui sont d’autant plus atroces puisqu’ils sont livrés à eux-mêmes.

Quand l’UE ferme les yeux

Or malgré toutes ces informations recueillies et vérifiées, la Libye demeure un pays identifié par le président Macron comme adapté à l’accueil d’«hot spots». Les propositions de centres de transit viennent d’ailleurs s’ajouter à bien d’autres programmes de coopération envisagés par l’UE avec la Libye, au gouvernement pourtant bien instable.

Le président du Parlement européen Antonio Tajani souhaite les dirigeants de l’Union dépense 6 milliards d’euros pour la Libye, afin que le pays, chaotique, déchiré par la guerre, puisse mieux contenir le flot de migrants se dirigeant vers l’Europe. L’Italie travaille déjà à la formation des gardes-côtes libyens. Elle soutient également la flotte libyenne dans sa lutte contre l’immigration illégale.

Mais une telle coopération démontre également la volonté des États de l’Union de fermer l’œil quant aux abus sur les droits de l’Homme. Il y a également des allégations indiquant que l’Italie aurait financièrement soutenu des milices libyennes afin de stopper des migrants, accusations que l’Italie nie en bloc. L’ouverture de centres financés par l’UE dans ces conditions pose de réels risques pour les populations concernées.

Les études montrent aujourd’hui que la politique accrue de contrôle et de répression aux frontières de l’UE n’empêchent pas l’immigration illégale ou le flux de demandeurs d’asile. Mais en revanche, elles ont accru la dangerosité du voyage et ont rendu les migrants encore plus vulnérables, un bénéfice pour ceux qui les exploitent éhontément.

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Par Azadeh Dastyari, Deputy Director of the Castan Centre for Human Rights Law, Senior Lecturer in the Faculty of Law, Monash University

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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