Romaine Jean-Association suisse des journalistes francophones-Décembre 2018

 

Les Assises de l’UPF sont l’occasion unique et précieuse de se confronter aux regards des confrères des pays francophones et singulièrement de ceux du sud. Cette année, c’est un thème qui occupe l’agenda politique de tous les pays européens et provoque une inquiétante poussée de l’extrême-droite, qui a été choisi : les Migrations. Comment ce dossier est-il vécu par les médias des pays même d’où partent les Migrants ? Comment en parle-t-on et traite-t-on le dossier ?

Ceux qui déplorent l’indifférence de l’opinion face aux drames qui se jouent en Méditerranée et dans le désert libyen, devraient entendre la voix d’Ibrahim Manzo Diallo, fondateur du groupe de presse Aïr Info au Niger, éditeur d’un bimensuel régional et de la Radio Sahara FM. Notre confrère, invité à s’exprimer cette année aux Assises de Tsaghkadzor, est connu pour ses enquêtes courageuses sur la corruption et les trafics en tout genre, qui minent les pays africains. Ces recherches ont été maintes fois primées, au Niger et à l’International.

La migration : un moteur économique

Ibrahim Manzo Diallo est basé à Agadez, deuxième ville du pays, en lisière du désert. La cité est classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO et drainait autrefois de nombreux touristes. Mais l’insécurité a tout changé et la migration est devenue le moteur économique de la ville, qui voit converger à ses portes, des dizaines de milliers de jeunes de toute l’Afrique de l’ouest, qui tentent de rejoindre les côtes de l’Europe, en passant par la Libye.

Depuis trois ans, d’importants financements, versés par l’Union européenne, ont persuadé le gouvernement nigérien d’accepter de devenir de facto un de ses postes-frontières, raconte Ibrahim Manzo Diallo. Une loi anti-passeurs punit sévèrement le trafic illégal de migrants et a fait reculer leur nombre. Les 28 financent des projets de développement mais aussi et surtout, organisent des contrôles, en échange d’une politique de la collaboration des autorités. Mais les aides de Bruxelles ne suffisent pas à décourager de jeunes Camerounais, Guinéens, Maliens et désormais Nigériens. Ils empruntent, souvent de nuit et clandestinement, la voie du désert. Une éprouvante traversée, qui les mène jusqu’en Libye, le principal point de départ pour les côtes italiennes.

Dans l’ex pays de Kadhafi en plein chaos, les Migrants sont devenus une marchandise à capturer, vendre et exploiter. On connait, grâce aux enquêtes de Human Right Watch et de quelques courageux confrères, l’horreur du sort qui leur est souvent réservé dans des camps de détention ou se pratiquent couramment des sévices sexuels. CNN a même documenté un « marché aux esclaves ».

Le couloir de la mort

Ibrahim Manzo Diallo s’est lui-même fait passer pour un Migrant et a emprunté le couloir de la mort, pour documenter sur sa plate-forme et ses médias les drames silencieux qui se jouent dans les sables. 800 kilomètres de piste à l’arrière d’un pick-up jusqu’à la frontière libyenne contre une forte rançon. Les passeurs, raconte le journaliste nigérien, n’hésitent pas à lâcher leurs proies en plein désert, en cas de contrôle des militaires. Le trafic est donc devenu plus dangereux. Photos de squelettes abandonnés dans les sables, témoignages poignants sur la violence des hommes. La voix de Ibrahim Manzo Diallo se fait également entendre sur les ondes de studio Kalangou, le média de la Fondation Hirondelle, sur laquelle il intervient fréquemment et qui est relayée par les radios locales du pays.

Les jeunes d’Afrique de l’Ouest ne sont pas les seuls à transiter par la Libye. Des dizaines de milliers d’Erythréens, auxquels se mêlent des Soudanais, des Ethiopiens, des Somaliens, tentent chaque année l’aventure, sachant que, à l’instar des Syriens, leur demande d’asile sera favorablement reçue en Europe. Ces jeunes, raconte Colette Beckmann, également présente aux Assises Arménie, fuient avant tout le service militaire « illimité » qui les contraint, après six mois de service sous les drapeaux et 18 mois de «service civil» dans les écoles, les hôpitaux ou même des entreprises privées, à demeurer «disponibles» c’est-à-dire taillables et corvéables à merci.

Témoignage de Colette Beckmann

Colette Beckmann est journaliste au quotidien belge « Le Soir », grand reporter, spécialiste de l’Afrique et singulièrement de la Région des Grands Lacs, à laquelle elle a consacré de nombreux ouvrages. Elle a pu se rendre en Érythrée, parfois comparée à la Corée du Nord, tant le régime est fermé et fuit les journalistes étrangers. Le pays en réalité, nous dit Colette Beckmann, ferait plutôt penser à Cuba voici deux ou trois décennies, avec au sommet du pouvoir, un « héros de la révolution », qui exerce un pouvoir absolu et dont la vie a été marquée par les guerres.

« La rencontre entre le Premier Ministre éthiopien Abiy Ahmed et le président érythréen Issaias Afeworki est peut-être la meilleure nouvelle venue d’Afrique depuis longtemps », estime Colette Braeckman. Non seulement parce que ces deux pays de la Corne de l’Afrique sont des frères ennemis depuis plus de 20 ans, mais aussi parce que la stabilisation de la région et son développement pourraient réduire fortement le flux de Migrants qui se dirigent vers l’Europe, via la Libye ou le désert du Sinaï et Israël.

Depuis qu’Addis Abeba et Asmara ont fait la paix, la très forte colonie de réfugiés érythréens, qui a pu obtenir un asile provisoire au sein de l’UE et en Suisse, redoute un retour forcé au pays. Le témoignage de Colette Beckmann est, à ce propos, tout en nuance. La journaliste n’a pu se rendre dans les camps de détention du pays, où la dictature enferme ses opposants et torture, selon de nombreux rapports d’Amnesty.

Un juteux commerce

Elle a tout de même témoigné de sa surprise de voir à l’aéroport de nombreux réfugiés, de retour provisoire au pays, pour célébrer ou assister à des mariages. Contre une taxe payée au consulat du pays, qui en fait un juteux commerce. Elle cite également, chiffres du PNUD à l’appui, les performances économiques du pays, qui est l’une des rares nations africaines, avec le Rwanda, en passe d’atteindre les « Objectifs du Millénaire » en matière de développement. La mortalité infantile y a fortement reculé, le taux d’éducation plus que doublé. L’Erythrée est toujours frappé d’embargo et permettre à un jeune d’émigrer, c’est l’investissement de toute une famille ». C’est aussi sous cet angle-là qu’il s’agit d’observer les Migrations, dit la journaliste.Tout est complexe dans ce dossier décidément et les politiques publiques s’y sont souvent cassées les dents ces dernières années. L’Union européenne cofinance une plate-forme, destinée à lutter contre la désinformation dont sont victimes les Migrants, où qu’ils se trouvent, dans leur pays d’origine ou sur les routes de l’exil. Les nouvelles d’ « InfoMigrants » se déclinent en trois langues, français, arabe, anglais et sont pilotées par France Médias Monde, Deutsche Welle et l’agence de presse italienne Ansa. Une large place est donnée à la parole des Migrants eux-mêmes. Pour quel résultat ? La responsable francophone du site était présente aux Assises d’Arménie et a pu tirer le bilan de l’expérience, dans un atelier aux discussions animées. « InfoMigrants » affiche 285 000 amateurs sur Facebook mais chacun s’accorde à dire, à l’heure du monde connecté, que les jeunes Africains savent exactement ce qu’ils fuient et ce qu’ils cherchent en Europe. Bien plus que la sous-information, les causes premières de la Migration sont bien la violence, la corruption et la mal gouvernance de trop nombreuses nations.R

Assises de la Francophonie 2018: Romaine Jean, Ibrahim Manzo Diallo, Colette Beckmann.http://francophonie.ch/actualite/2018-armenie/migrations-les-voix-du-sud%EF%BB%BF/