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TERRITOIRES ET ACTIONS

Pour tout l’or du Sahel, découverte de gisements dans une région en plein chaos

Le Monde Diplomatique-Remi Carayol-Janvier 2019

Équipés à peu de frais, des milliers d’hommes creusent le Sahara à la recherche d’or depuis la découverte de filons au Soudan, au Tchad, au Niger… Aussi récente que rapide, cette ruée a pris de court les États du Sahel, déjà déstabilisés par les mouvements djihadistes et les trafics en tout genre, notamment de drogue. Si l’orpaillage artisanal peut se révéler rapidement lucratif, il constitue aussi une activité dangereuse et précaire.

Natif d’Arlit, ville du nord du Niger connue pour ses sites uranifères, M. Ahmed G. possède pour toute richesse un robuste quatre-quatre japonais et une fine connaissance des pistes du Sahara. Ce Touareg de 42 ans a longtemps guidé des touristes venus admirer les paysages de l’Aïr, convoyé des marchandises — licites ou illicites — et transporté des migrants jusqu’à la frontière avec la Libye, avant que cette activité soit interdite, en 2015 (1). Du jour au lendemain, l’homme s’est retrouvé sans ressources pour nourrir son épouse et leurs trois enfants. C’est alors que, avec quelques amis, eux aussi au chômage, il s’est lancé dans l’orpaillage sur le site de Tchibarakaten, à plusieurs heures de piste d’Arlit en direction de l’Algérie. L’évocation de cette reconversion professionnelle fait briller ses yeux.

« L’or, c’est un don du ciel. Ça a changé la vie des gens ici », répète-t-il. Pourtant, il est loin d’avoir fait fortune : avant de découvrir de l’or, il lui a fallu acheter des permis d’exploitation et du matériel, embaucher des mineurs et les nourrir. Sa nouvelle occupation lui permet à peine de faire vivre sa famille. « Je ne gagne pas plus d’argent que quand je transportais des touristes, mais c’est mieux que d’attendre à ne rien faire », lâche-t-il. D’autres, en revanche, sont parvenus à s’enrichir rapidement en profitant des cours élevés de l’or. Les commerçants nigériens peuvent vendre 45 000 dollars (environ 40 000 euros) chaque kilogramme de métal jaune à leurs acheteurs de Dubaï (2). Une fortune colossale dans un pays où le salaire minimum atteint à peine 30 000 francs CFA (45 euros)…

La découverte du filon de Tchibarakaten par quelques pionniers munis de détecteurs de métaux, en juillet 2014, a provoqué un afflux d’orpailleurs improvisés. Des milliers d’hommes tentent leur chance : des habitants des alentours ; des Nigériens venus du reste du pays ; mais aussi des Maliens, des Soudanais, des Tchadiens ou encore des Burkinabés. En l’espace de quelques semaines, des centaines de puits criblent cette zone désertique. Une ville précaire sort de terre, avec ses boutiques, ses restaurants et ses logements sommaires.

« Une nébuleuse de sites miniers »

Parmi les orpailleurs, on trouve d’anciens mercenaires touaregs d’origine nigérienne, revenus de Libye après la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, et souvent armés ; des ouvriers licenciés par Areva après la fermeture du site minier d’Imouraren, en 2015 ; des bandits à la petite semaine, des chauffeurs, comme M. G., ou encore d’anciens rebelles touaregs qui n’ont pas trouvé à se réinsérer malgré les accords de paix signés en 1995 et 2009 (3). Pour le Niger, l’un des pays les plus pauvres du monde, qui occupe la 189e place sur 193 pour ce qui est de l’indice de développement humain (IDH), la découverte relève de l’aubaine. « L’or occupe tout ce petit monde et tient les jeunes éloignés des groupes armés, les détournant notamment des sirènes djihadistes, concède le général Mahamadou Abou Tarka, président de la Haute Autorité de consolidation de la paix (HACP). Il a permis de stabiliser une zone instable et fragile. » Cinq ans plus tard, on dénombre dix mille orpailleurs et plus de six cents puits répartis sur un périmètre d’une cinquantaine de kilomètres. Jadis dépeuplé, Tchibarakaten compterait désormais près de quarante-cinq mille habitants (4).

Une nouvelle ruée vers l’or

La première ruée vers la bande sahélo-saharienne — l’« émergence du front pionnier », selon une expression courante chez les chercheurs (5) — a eu lieu au Soudan en 2011. Elle a commencé dans le Nord, aux abords de la vallée du Nil, puis s’est étendue à l’Ouest, au Darfour, une région en guerre depuis plus d’une décennie. On y dénombrait alors environ 20 000 puits, et entre 100 000 et 150 000 mineurs. Une nouvelle génération de détecteurs de métaux, peu onéreux et simples d’utilisation, ainsi que l’explosion du cours mondial de l’or ont favorisé l’éclosion de cette activité lucrative, alors que le Soudan du Sud, qui contrôlait les réserves pétrolières du pays, venait de faire sécession.

Après le Darfour, le « front pionnier » se déplace d’est en ouest, sans contrôle, prenant les États au dépourvu. Hors de tout cadre légal, des individus équipés à peu de frais — des Soudanais, pour la plupart — découvrent des gisements au Tchad, notamment dans le Nord, en 2013 ; puis dans le sud de la Libye et au Niger, en 2014 ; en Mauritanie, en 2016 ; et, plus récemment, en 2018, dans le nord du Mali.

« Les États de la région ont tous tenté d’encadrer l’activité, mais ils ont adopté des stratégies différentes », nous explique le géographe Laurent Gagnol. L’Algérie et le Tchad ont interdit l’orpaillage artisanal et répriment, parfois dans le sang, l’extraction clandestine. Le Soudan et la Mauritanie essaient de contrôler la filière en construisant des centres de traitement de la roche, où l’on dissocie l’or de la pierre à l’aide de procédés chimiques. Le Niger a adopté une voie médiane : si les sites de l’Aïr et de Tchibarakaten sont tolérés, celui du Djado, fermé depuis trois ans, semble être destiné à une société industrielle étrangère. Cette « nébuleuse de sites miniers qui émergent, croissent très rapidement et se démultiplient, puis disparaissent parfois encore plus soudainement (6) » représente un défi de taille pour les gouvernements de la bande sahélo-saharienne, soumis à de nombreuses menaces sécuritaires.

La production d’or est ancienne en Afrique de l’Ouest. Elle a notamment fait la renommée de royaumes tels que ceux du Ghana (IIIe-XIIIe siècle) ou du Mali (XIIIe-XVIe siècle). L’empereur malien Mansa Moussa est resté célèbre, notamment en Afrique du Nord, pour le faste qu’il déploya lors de son pèlerinage à La Mecque, en 1324, et pour la quantité d’or qu’il y dépensa, qui contribua à faire chuter le cours du métal durant plusieurs années. Mais, plus au nord, dans le désert, l’extraction du métal jaune ne fait que commencer, et elle ajoute à l’incertitude dans une région déjà déstabilisée. Cette nouvelle activité accroît les circulations transfrontalières, les rivalités pour les ressources entre individus et entre groupes, dans des espaces de marge désertiques qui connaissent un fort sous-développement et, parfois, une faible régulation étatique. « Ces ruées vers l’or constituent-elles un facteur de vulnérabilité supplémentaire pour ces États sahélo-sahariens ou leurs populations ?, s’interrogent, sans formuler de réponse, les chercheurs Raphaëlle Chevrillon-Guibert, Laurent Gagnol et Géraud Magrin. Ou bien au contraire peuvent-elles représenter un stabilisateur sociopolitique en fournissant des revenus décentralisés à un très grand nombre d’hommes (7) ? »

À court terme, les effets de l’orpaillage semblent positifs pour l’économie. Si les mineurs viennent parfois de très loin, chaque site demeure peu ou prou contrôlé par les communautés locales, qui en sont les premières bénéficiaires : les Touaregs dans l’Aïr, à Tchibarakaten et dans la région de Kidal, au Mali ; les Toubous dans le Djado, et à Miski au Tchad ; les Zaghawas et les Arabes au Darfour… En définitive, nous explique Laurent Gagnol, l’activité a « un effet d’entraînement indéniable sur l’économie régionale », car les orpailleurs, conscients que la ressource n’est pas inépuisable, réinvestissent généralement l’argent gagné dans la construction, le commerce ou l’élevage.

Pollution chimique et accidents mortels

Ancien trafiquant de cocaïne, M. Saleh Ibrahim, dit « Boss », s’est lui aussi lancé dans l’orpaillage artisanal. Il dirige aujourd’hui plusieurs centaines de mineurs, a acheté du matériel de forage en profondeur, ouvert un centre de santé et investi une partie de ses gains dans son oasis d’origine, à Timia, au nord d’Agadez, où il a fait planter plus de trois mille orangers. Il affirme avoir abandonné toute activité illicite. « L’or est un don de Dieu, dit-il. Mieux vaut écraser des pierres que faire du trafic (8). »

Mais le conte de fées peut aussi tourner au cauchemar. Au Darfour, en 2013, un conflit pour le contrôle des mines a opposé les milices janjawid, qui terrorisent les populations de cette région depuis des années, et des tribus arabes : des centaines de morts et près de 150 000 personnes déplacées. Dans le nord du Tchad, dans la zone de Miski, la soif de l’or a abouti à la constitution d’un groupe d’autodéfense qui s’est transformé au fil du temps en rébellion armée contre l’État central. En quelques semaines, en 2013, le Tibesti, dont la population est estimée à environ 25 000 personnes (essentiellement des Tedas), a vu affluer des dizaines de milliers d’orpailleurs. « C’était devenu invivable, raconte un habitant de la région joint par téléphone. Ils nous prenaient l’eau, qui est rare dans cette zone. Ils polluaient les sols avec les produits chimiques nécessaires pour extraire l’or, comme le cyanure et le mercure, tuant notre bétail. Ils coupaient les arbres et chassaient le gibier. » Les tensions ont débouché à partir de 2014 sur des affrontements armés, d’abord entre les Tedas et les orpailleurs venus d’ailleurs, puis entre les Tedas et les forces de sécurité tchadiennes, accusées de couvrir le pillage.

D’authentiques histoires de modestes éleveurs qui ont vendu un chameau pour financer leur voyage vers la mine et sont revenus riches de plusieurs centaines de milliers de francs CFA peuplent les rêves des candidats à l’orpaillage. Mais il arrive aussi que certains perdent tout ce qu’ils possèdent. « Pour se rendre sur les sites, de nombreux orpailleurs ont dû vendre une partie de leurs biens ou emprunter de l’argent. Une fois sur place, l’endettement, les vols, les maladies et les accidents de travail ont fait de leur aventure un enfer quand ils n’avaient pas la chance de trouver de l’or », soulignent Laurent Gagnol et Emmanuel Grégoire.

Comme souvent, les principaux gagnants sont ceux qui peuvent investir un capital important pour acheter des machines et engager des mineurs — des hommes d’affaires qui vivent pour la plupart dans les capitales —, ainsi que les commerçants qui revendent l’or à l’étranger, parfois sans payer les taxes dues à l’État. Impossible de déterminer le poids d’une économie qui demeure informelle. « Les conditions de vie des travailleurs sont effroyables. Sur les sites, on ne voit que de la misère », confie un fonctionnaire du ministère des mines nigérien qui requiert l’anonymat. Dépendants de leur patron pour la nourriture et l’hébergement, relativement mal payés si l’on compare leurs revenus au cours de l’or, les mineurs viennent de la frange la plus pauvre de la population. Certains sont encore des adolescents, voire des enfants, qui ont eux aussi tenté leur chance ou qui ont suivi un grand frère.

Travail de forçat, l’orpaillage artisanal se révèle en outre une activité dangereuse. Si aucune statistique n’existe quant au nombre de victimes, les acteurs de la filière admettent que les poussières et les produits chimiques utilisés sans précautions (ni masque ni gants) provoquent de nombreuses maladies. Les accidents mortels sont fréquents. « Presque chaque semaine, nous comptons des morts », confirme M. G. En septembre dernier, l’effondrement d’un puits sur le site de Kouri Bougoudi, dans le nord du Tchad, a provoqué la mort d’au moins cinquante-deux personnes. Les vidéos tournées sur place montrent des corps sans vie remontés tant bien que mal à l’aide de cordes.

Les dégâts sur l’environnement inquiètent également les populations locales, et plus particulièrement les éleveurs, dont les bêtes sont rendues malades par l’eau polluée. Après le passage des orpailleurs — l’exploitation d’un site ne dure jamais très longtemps —, le paysage ressemble à un champ de bataille : le sol est constellé de trous, parfois très profonds ; les intrus ont coupé tout le bois pour se chauffer et faire la cuisine ; ils ont braconné la faune, qui s’est raréfiée ; et la terre ainsi que les nappes phréatiques sont contaminées par les produits chimiques pour des décennies.

Dans le Sahara, l’or se trouve parfois sous forme de pépites. Mais, la plupart du temps, il est aggloméré aux roches. Il faut donc concasser et broyer la pierre, puis extraire le précieux minerai de la farine ainsi obtenue à l’aide de cyanure ou de mercure. Certains centres de traitement, très polluants, sont construits à proximité de grandes villes. L’activité exige en outre une grande quantité d’eau, dans une zone où celle-ci est rare. À long terme, l’orpaillage pourrait rendre la vie impossible dans ces zones déjà très hostiles.

Rémi Carayol, Journaliste, https://www.monde-diplomatique.fr/2020/01/CARAYOL/61210

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(1Lire « Les migrants dans la nasse d’Agadez », Le Monde diplomatique, juin 2019.

(2Cf. David Lewis, Ryan McNeill et Zandi Shabalala, « Gold worth billions smuggled out of Africa », Reuters Investigates, 24 avril 2019.

(3Lire Philippe Leymarie, « Comment le Sahel est devenu une poudrière », Le Monde diplomatique, avril 2012.

(4Cf. Emmanuel Grégoire et Laurent Gagnol, « Ruées vers l’or au Sahara : l’orpaillage dans le désert du Ténéré et le massif de l’Aïr (Niger) », EchoGéo, 2017.

(5Cf. Raphaëlle Chevrillon-Guibert, Laurent Gagnol et Géraud Magrin, « Les ruées vers l’or au Sahara et au nord du Sahel. Ferment de crise ou stabilisateur ? », Hérodote, n° 172, Paris, 2019.

(6Ibid.

(7Ibid.

(8Cf. Jérôme Tubiana et Claudio Gramizzi, « Lost in trans-nation. Tubu and other armed groups and smugglers along Libya’s southern border », Small Arms Survey, Genève, décembre 2018.

Une nouvelle ruée vers l'or

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