Des femmes, des jeunes et des vieux s’organisent au nord du Mali pour changer et gagner en autonomie. Une transition de l’élevage au maraîchage pour mieux vivre de la terre est possible, nous explique Mikail AG SIBDIGA, un des piliers du  Bureau «Jeunesse Imaghrane et développement ». De la pauvreté naît la créativité.

Quel est l’ambition du  Bureau « Jeunesse Imaghrane et développement » et que signifie « Imaghrane »

Technicien en agro-pastoralisme de formation, je suis aussi assistant du chef de la sous-délégation du CICR à Kidal. La combinaison de ces deux éléments m’a donné l’idée et la volonté de participer à la création du « Bureau de la jeunesse Imaghrane et développement ». « Imaghrane » désigne les personnes instruites, éduquées, les lettrés, les intellectuels, une composante de la population très influente au sein de la communauté.
Nous sommes donc un groupe de jeunes instruits et nous voulons structurer notre travail pour le développement de notre région au sein d’une association reconnue. Pour nous, le comité de la jeunesse Imaghrane a le devoir d’entraîner tous les jeunes dans l’objectif d’améliorer les conditions de vie des populations. Pour que tous travaillent chez nous et apportent les connaissances dont chacun dispose, les mettent en pratique sur le terrain en s’épaulant les uns les autres et en montrant ainsi l’exemple aux communautés voisines.

Comment ce comité est-il né ?

Comité, bureau, le nom importe peu, le projet a commencé le 11 février 2016. C’est d’abord une histoire de rencontres avec d’autres jeunes du village de Tidjerwene à 45 km de Gao. De mon côté, je réfléchissais à comment rassembler l’ensemble de la jeunesse, particulièrement Imaghrane, de Tidjerwene,  Inkourou, Tidjalalen jusqu’à Tawardé. Nous avons donc commencé par nous réunir avec les jeunes de Tidjerwene. Puis à Inkourou, de nouvelles rencontres nous ont décidé à nous associer à eux, après nous avons poursuivi les contacts avec ceux de Tidjalalen et ensuite Tawardé, dans la région de Gao, plus particulièrement dans la commune du Telemsi et Anchawadj. Et enfin, dans la localité de Timadjlalen, entre Intachdayt et Essouk dans la région de Kidal, où il y a un important groupe Imaghrane, surtout des jeunes, dans cette commune.
Nous voulons développer et coordonner des actions de développement économique qui permettent aux populations de se fixer, de se décider à rester sur place en se donnant un projet d’avenir… c’est ainsi que ce bureau s’est mis en place.

Quels sont les domaines d’activité que vous développez?

Éducation, santé et agricultures. L’éducation est primordiale. Nous avons donc encouragé une dizaine de jeunes ayant abandonné l’école au niveau du Bac à reprendre leurs études. Nous en avons incité ceux qui ont le Bac à postuler aux bourses d’études octroyées par l’Algérie, ce qui n’a pas donné de résultats pour cette rentrée 2017. Dans le primaire, nous nous sommes fixés comme objectif pour l’année 2018 de prendre en charge dans chacune de ces localités deux à trois enfants : en leur fournissant les besoins indispensables tels que la prise en charge alimentaire, la documentation et des vêtements dans la mesure de nos possibilités. En effet, dans les zones nomades les écoles sont fermées, il n’y a pas d’enseignants, ni de centres de santé, voilà les difficultés auxquelles nous sommes confrontés. Nous envisageons intervenir aussi dans le domaine de la santé, un besoin constant des populations et un défi qui nécessite beaucoup de ressources humaines et autant d’efforts. Troisième domaine, c’est le développement rural. Il s’agit de former des villageois aux techniques culturales, à la construction des planches qui nécessite certaines connaissances, aux techniques de semis pour qu’ils soient par la suite eux aussi des formateurs et transmettent ces techniques aux autres. Grâce à cela, ils vont pouvoir récolter leurs produits et les vendre sur les marchés aux environs.

Quand et où ces marchés ont-ils lieu ?

Ces marchés sont hebdomadaires et existent depuis longtemps : dans la région de Gao, au niveau du Telemsi, il y a le marché d’Emnaghil, Anchawadj tout près du village de Tidjerwene, celui de Tin-sinanane, Aichalmouminine, Inkourou et le marché de Fargho vers la vallée, au bord du fleuve. Il y a aussi le marché d’Amasrakad et d’Assalwa. Nous sommes en quelque sorte au centre de ces marchés hebdomadaires.

Quels objectifs concrets avez-vous déjà pu atteindre ?

Site de Tin-sinanane

Nous avons démarré au niveau du village de Tidjerwene, puis à Tin-sinanane, Aichalmouminine, Inghunan, Inkourou et à Assalwa.
Donc en premier temps, nous avons cherché de la haie morte, bois sec de prosopis, de jujubier ou du dattier sauvage  pour tisser les branches mortes et fabriquer des haies qui protègent la parcelle en assurant sa clôture afin d’éviter l’introduction des animaux : ânes, chèvres, moutons… Ensuite, nous avons acheté des semences de pomme de terre, tomate, carotte, ognon, betterave, et formé les gens aux techniques de repiquages. C’est comme ça qu’on a commencé, on a pu ainsi couvrir certains sites mais pas ceux qui sont trop éloignés. On compte bien continuer cette année sur la même lancée.

 Êtes-vous satisfait des premières récoltes et de leur vente ?

Site de Tin-sinanane

A Tin-sinanane, on a récolté 205 kg… malgré le fait que nous ne pouvions pas exploiter toute la parcelle à cause des problèmes d’eau. Nous avons quand même récolté 205 kg qui ont été vendus à 500 frs CFA (moins de 1€) le kilo dans le même village de Tin-sinanane. D’autres communautés villageoises du voisinage sont aussi venues s’approvisionner. A Tidjerwene, nous avons récolté 60 Kg de pommes de terre, et 50 Kg à Aichalmouminine. À Inkourou, je n’ai pas encore les données. Sur les sites d’Inghunane et Assalwa, la récolte des tomates n’a pas encore eu lieu.

A quelles difficultés êtes-vous confronté ?

Pour un début, on a connu pas mal de problèmes car avant il n’y avait pas eu d’investissement là où il fallait. Les difficultés relèvent autant des mentalités qui devront changer que des problèmes pratiques. L’obstacle principal réside d’abord dans le fait que les regroupements de familles, les villages sont habitués à recevoir des dons, des appuis des organisations, parfois même plus par complaisance que nécessité. La pénurie d’eau, le besoin en formation, la protection des parcelles à exploiter sont les autres problèmes avec lesquels nous nous débattons. Les gens ne s’attendaient pas à ce que nous cherchions à améliorer le quotidien de leurs communautés à travers un changement d’activités. En effet, l’activité principale est l’élevage et aujourd’hui nous leur proposons de s’orienter vers le maraîchage. La concertation, les discussions sur le travail à repartir et à faire, par et pour l’ensemble de la Tumast (communauté) ont fini par convaincre. Ce n’était pas facile mais par la suite, lorsqu’ils ont vu du concret sur le terrain, et que des communautés voisines ont commencé à nous emboiter le pas, les résultats ont suivi.

Avez-vous des partenaires et si oui, lesquels ?

On n’a aucun partenaire jusqu’à présent. Nous nous sommes regroupés et avons mis en place ce bureau. Puis nous avons fixé des cotisations de 5 000 frs CFA (7,50€) pour le droit d’adhésion et 2 000 frs CFA (moins de 4€) par mois durant toute l’année. C’est avec ces cotisations que nous avons acheté du matériel et des semences. Nous avons reçu l’appui personnel et individuel de personnes travaillant pour diverses ONG, à Kidal ou à Gao : ils nous aident en donnant 100 mètres de grillage pour les clôtures, 2 brouettes, etc. Nous n’avons jamais souhaité l’appui d’une organisation quelconque car souvent dans ces cas-là les gens, qui au début souhaitent vraiment travailler, finissent par saboter le travail. C’est une direction dans laquelle on ne veut pas s’engager.

Qui travaillent avec vous sur ce projet et sur le terrain ?

Ce sont des femmes, des hommes, jeunes et vieux. Pour ceux qui travaillent sur le terrain, ce sont des non-instruits mais encadrés par quelques jeunes instruits à Gao et à Kidal.

D’autres associations ou ONG interviennent-elles dans le même domaine que vous ?

Non, pour les associations je n’en connais pas. Et pour les ONG, je ne sais pas trop, jusqu’ ici elles ont regardé notre travail, nous avons adressé des demandes à différentes organisations internationales au niveau de la région de Gao, zone où siègent la majorité des ONG, mais jusque-là, il n’y a pas eu de réaction.

Tu as parlé sur les réseaux sociaux de l’utilisation de motopompe, de quoi s’agit-il?

Il s’agit d’une motopompe achetée à Kidal au prix de 120 000 frs CFA (180€). Nous l’avons installée sur un puits à Inkourou. J’ai fait une vidéo que j’ai postée sur Facebook où on voit l’eau jaillir dans un village, on pouvait voir et entendre les enfants et où les animaux… Ça a bien marché. Parfois, nous utilisons la même motopompe pour le site d’Inghounane pour puiser de l’eau et arroser les planches, la motopompe appartient au site d’Inkourou. Une motopompe…nomade, en quelque sorte !!!

Comment les populations perçoivent-elles votre travail, sont-elles favorables au changement d’habitudes ?

Elles sont favorables mais méfiantes ! Ainsi au début, elles n’imaginaient même pas que nous allions récolter quoi que ce soit. Ce que nous avons récolté a été acheté et consommé localement par les familles. Cela va les conduire à changer leurs habitudes alimentaires et leurs pratiques culinaires. Avec le temps, nous avons eu l’appui des communautés, c’est-à-dire un appui physique, une présence sur le terrain, une surveillance des cultures. Et parfois des personnes ont même pris en charge les repas des travailleurs sur place. C’est surtout ça l’appui des populations.

Si quelqu’un ambitionne d’investir dans le maraichage à l’avenir, quels conseils pouvez-vous lui apporter ?

Nous avons donné le premier exemple et nous disons aux autres communautés voisines, les jeunes, les femmes, que nous pouvons les aider, si elles ont besoin d’encadrement, par exemple. Tous savent qu’ils peuvent compter sur nous. Nous avons déjà entrepris des travaux dans ce sens pour d’autres localités où les communautés ont apprécié. Ailleurs, d’autres communautés ont anticipé quand elles ont vu ce changement, elles ont profité de la dynamique et se sont lancées dans l’expérience toutes seules.

 Qu’y-a-t-il de nouveau, positif et intéressant à Kidal dont les médias ne parlent pas ?

Oumar Ag Mohamed Indjarrane

C’est surtout la prise de conscience que les populations nomades commencent à s’adonner aux activités de maraîchages. Aujourd’hui, dans toute la ville de Kidal, d’Intikoi jusqu’Aghilhek, les gens sont en train de s’arracher des parcelles, faire des clôtures pour se lancer dans le maraîchage. Avant, c’était inimaginable, impossible pour des Kel Tamasheq. Aujourd’hui, les gens se précipitent sur la terre, prennent les dimensions… surtout les femmes et les jeunes. Présentement, il y a l’action des ONG locales, en particulier le CICR, qui appuient les femmes et les jeunes dans la formation et l’encadrement.

As-tu un message particulier à faire passer ?

Mon principal message que je lance à ces populations et à la jeunesse, c’est de « revenir à la terre ». Parce que tout provient de la terre. Les gens croient qu’il faut chercher ailleurs pour réussir. Mais restant chez soi, nous pouvons réussir, il suffit juste de regarder par terre. Il est important de mettre en valeur ce que nous avons et de ne pas chercher des richesses ailleurs en prenant des risques inutiles.

Nous pouvons avoir ce que nous voulons chez nous, si nous sommes sincèrement déterminés à changer et à travailler.

Pour en savoir plus sur la Jeunesse Imaghrane et Développement en vidéo et en Tamasheq c’est ICI par la Radio « Iza’at zarho al-ighbaria »

Propos recueillis par Assaleck AG TITA, https://assaleck.wordpress.com/2017/04/13/nous-pouvons-avoir-ce-que-nous-voulons-chez-nous-si-nous-sommes-sincerement-determines-a-changer-et-a-travailler/