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TERRITOIRES ET ACTIONS

Reprendre en main la ruée vers l’or au Sahel central

 International Crisis Group-Report 282 / Africa 13 November 2019

Que se passe-t-il ? Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, un boom aurifère suscite la convoitise croissante de divers groupes armés. Les forces de sécurité peinent à contrôler les zones d’orpaillage dans des régions délaissées et parfois même abandonnées par l’Etat.

En quoi est-ce significatif ? Des groupes armés, dont des jihadistes, trouvent dans l’exploitation aurifère artisanale une nouvelle source de financement, voire un terrain de recrutement. Sans régulation du secteur, cela risque d’alimenter la violence au Sahel central.

Comment agir ? Les Etats sahéliens devraient réinvestir les zones aurifères de manière directe ou par l’entremise d’acteurs privés et mieux formaliser l’exploitation aurifère artisanale. Des mécanismes sous-régionaux et internationaux pourraient permettre de limiter les exportations clandestines d’or et le risque que ce commerce finance le militantisme et le terrorisme.

Synthèse

Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, des pays du Sahel central, des groupes armés s’emparent depuis 2016 de sites d’orpaillage dans des zones où l’Etat est faible ou absent. Leur convoitise est attisée par le boom du secteur aurifère artisanal depuis la découverte, en 2012, d’un filon saharien allant du Soudan jusqu’en Mauritanie. Ces groupes armés, y compris jihadistes, trouvent dans ces mines d’or une nouvelle source de financement, voire un terrain de recrutement. Des réseaux informels sont de plus en plus impliqués dans le transport du métal précieux. L’orpaillage artisanal risque donc d’alimenter la violence et les réseaux criminels transnationaux. Les Etats sahéliens devraient encourager la formalisation des activités aurifères, tout en veillant à ne pas s’aliéner les orpailleurs. Ils devraient redoubler d’efforts pour sécuriser les sites d’orpaillage et éviter que les forces de sécurité ou les milices alliées ne deviennent des éléments prédateurs. Les gouvernements de ces pays et de ceux qui achètent leur or devraient renforcer leur régulation du secteur.

La capacité des autorités à réguler les sites miniers […] s’étiole à mesure que la sécurité se dégrade et que des groupes armés contestent les autorités de l’Etat.

Les Etats de la région peinent à remplir leur mission de sécurité dans les mines d’or. Face au risque d’appropriation violente des ressources aurifères par des acteurs armés non étatiques, les forces de sécurité des pays sahéliens sont en nombre insuffisant et hésitent à se déployer dans des zones rurales où leur présence est contestée. L’Etat est tenté de déléguer – de manière informelle pour l’instant – la responsabilité de la sécurisation des mines à des acteurs armés locaux et non étatiques. Mais ce dispositif montre d’importantes limites : la capacité des autorités à réguler les sites miniers, même de manière indirecte, s’étiole à mesure que la sécurité se dégrade et que des groupes armés contestent les autorités publiques. Des groupes armés de toutes natures risquent de s’autonomiser et d’exploiter les ressources aurifères en contournant de plus en plus l’Etat. Signe des violences accrues, deux attaques ont récemment tué plus d’une soixantaine de civils travaillant dans l’extraction de l’or au Burkina Faso – la première contre un site artisanal du Nord-Ouest en octobre et l’autre près d’un site industriel de l’Est en novembre.

Le boom du secteur aurifère artisanal menace les Etats du Sahel central par d’autres aspects. Les enjeux financiers associés à l’exploitation aurifère artisanale sont devenus considérables ces dernières années. Cela a conduit à la formation de réseaux commerciaux locaux, régionaux et internationaux informels spécifiques. Ceux-ci peuvent contribuer au financement de groupes armés et/ou du terrorisme et à une augmentation du blanchiment d’argent dans la région en raison de l’immixtion de trafiquants dans l’économie aurifère artisanale.

Bien que les dynamiques locales varient au Sahel, chaque pays peut prendre des mesures pour développer une présence assainie des pouvoirs publics sur les espaces miniers et prévenir les risques de captation des ressources minières par les groupes armés, y compris jihadistes :

  • Dans les zones aurifères marquées par l’insécurité, les Etats devraient soit déployer leurs forces de sécurité à proximité des sites (mais pas nécessairement dans les mines elles-mêmes), soit formaliser le rôle des acteurs locaux non étatiques en matière de sécurité des espaces miniers et mieux les encadrer. Dans tous les cas, les dispositifs de sécurisation des sites devraient s’accompagner de mécanismes de gouvernance afin d’éviter que les forces chargées de la sécurité deviennent des éléments prédateurs, ce qui pousserait les orpailleurs dans les bras des groupes armés qui s’opposent à l’Etat.
  • Dans les zones où les Etats peuvent exercer leur autorité sans devoir mobiliser d’importants moyens sécuritaires, ils devraient encourager la formalisation des activités aurifères, notamment en délivrant des permis d’orpaillage et en mettant en place des comptoirs aurifères. Cette politique devrait s’accompagner de l’octroi d’avantages fiscaux ou de la mise à disposition de services de base pour montrer aux orpailleurs que l’Etat peut leur être utile. Les Etats devraient également trouver un équilibre entre industrialisation des sites, génératrice de revenus pour l’Etat, et préservation d’un orpaillage artisanal pourvoyeur d’emplois, afin de ne pas s’aliéner les orpailleurs.
  • Les Etats du Sahel central devraient renforcer le contrôle des circuits de commercialisation de l’or afin de réduire le risque de blanchiment d’argent et de financement des groupes armés. Ils devraient harmoniser leurs cadres légaux et développer des mécanismes financiers spécifiques pour que la production d’or emprunte des réseaux formels de commercialisation, privés ou publics, plutôt que des réseaux informels. Au niveau international, les Emirats arabes unis (Dubaï spécifiquement), la Suisse et la Chine, principaux importateurs d’or en provenance des pays sahéliens, devraient renforcer le cadre légal de leurs importations d’or.

Dakar/Bruxelles, 13 novembre 2019

 

I. Introduction

Au Sahel central (Mali, Burkina Faso et Niger), l’exploitation aurifère s’est intensifiée depuis 2012, portée par un filon particulièrement riche qui traverse le Sahara d’Est en Ouest.

Après les premières découvertes au Soudan (Jebel Amir) en 2012, d’autres ont eu lieu au Tchad entre 2013 et 2016 (Batha eu centre, Tibesti au nord du pays), au Niger en 2014 (Djado au nord-est du pays, Tchibarakaten au nord-est d’Arlit, et dans l’Aïr), puis enfin au Mali (nord de la région de Kidal) et en Mauritanie (Tasiast, à l’ouest du pays) en 2016. L’exploitation artisanale de ces sites est facilitée par la circulation transfrontalière d’orpailleurs expérimentés venus de la sous-région, notamment des Soudanais, des Maliens et des Burkinabè.

Ces récentes découvertes s’ajoutent à l’or déjà exploité à Tillabéri (ouest du Niger), à Kayes, Sikasso et Koulikoro (sud du Mali) ou dans diverses régions du Burkina Faso. Elles font de l’or artisanal un enjeu central au Sahel. La production artisanale représenterait désormais près de 50 pour cent des volumes produits industriellement.

Elle atteindrait chaque année 20 à 50 tonnes au Mali, 10 à 30 tonnes au Burkina Faso et 10 à 15 tonnes au Niger, soit une valeur monétaire globale située entre 1,9 et 4,5 milliards de dollars par an, si l’on se réfère au cours mondial de l’or. L’essentiel est exporté à Dubaï, qui déclare 1,9 milliards de dollars d’importations d’or en provenance de ces pays (plus le Togo). Dans ces trois pays, plus de deux millions d’acteurs seraient directement impliqués dans l’orpaillage artisanal : un million au Burkina Faso, 700 000 au Mali, et 300 000 au Niger selon des estimations de Crisis Group. Le nombre d’emplois indirects pourrait être trois fois plus élevé.

L’exploitation aurifère artisanale suscite au Mali, au Burkina Faso et au Niger de nouvelles préoccupations sécuritaires.

Outre des problématiques sociales, environnementales et de gouvernance politique majeures, déjà couvertes par la littérature, l’exploitation aurifère artisanale suscite au Mali, au Burkina Faso et au Niger de nouvelles préoccupations sécuritaires.

Ces trois pays constituent l’épicentre de l’insécurité dans la région sahélienne, et la plupart des récentes découvertes aurifères sont survenues dans des zones où les Etats sont historiquement peu présents ou dont ils se sont retirés en raison de l’insécurité croissante. Ils ne disposent donc pas des ressources humaines et techniques suffisantes pour encadrer une activité de cette envergure. Cela profite à divers acteurs armés (groupes d’autodéfense, bandits, trafiquants, groupes rebelles, jihadistes) qui tantôt contestent l’Etat, tantôt coopèrent avec lui et sont les dépositaires informels de l’autorité publique.

Ces enjeux sécuritaires ont pris une nouvelle dimension depuis 2016. Les plus récentes découvertes aurifères au Sahel (comme à Kidal) couplées à l’implantation nouvelle de groupes armés dans des zones où l’or était déjà exploité (nord du Burkina Faso, zone de Torodi au Niger) expose plus que jamais ces ressources à la prédation de groupes armés rebelles et jihadistes. Les sites miniers artisanaux deviennent pour eux une source de financement mais aussi un lieu de recrutement. L’or nourrit aussi les circuits internationaux de blanchiment d’argent. Au nord du Niger et du Mali, un certain nombre de grands entrepreneurs de l’orpaillage artisanal étaient – pour ceux qui se sont reconvertis – ou sont encore, des acteurs majeurs du narcotrafic. Ainsi les trafiquants achètent fréquemment l’or au-dessus du prix du marché, puis l’exportent via des circuits de contrebande.

De tels schémas de blanchiment via l’or existent ailleurs dans le monde.

Deux incidents récents témoignent des violences grandissantes qui entourent l’extraction de l’or au Burkina Faso et plus largement au Sahel central, dans un contexte d’affaiblissement des Etats et de montée en puissance de groupes armés de diverses natures. Le 6 novembre 2019, des hommes armés non identifiés ont attaqué un convoi de la Semafo, une entreprise canadienne exploitant la mine d’or de Boungou, dans l’est du Burkina Faso. Au moins une quarantaine de salariés auraient été tués, certains à bout portant, d’après les premiers témoignages.

Si des attaques contre des gendarmes ou policiers chargés d’escorter de tels convois logistiques ont déjà été enregistrées dans la région, cette attaque se distingue par le nombre important de victimes civiles. Quelques semaines auparavant, le 4 octobre 2019, un groupe armé a tué une vingtaine d’orpailleurs dans une mine artisanale à Dolmané, près de la ville d’Arbinda au Nord-Ouest du pays. Dans les deux cas, les motivations et l’identité précise des assaillants sont inconnues.

Ce rapport analyse les enjeux sécuritaires de l’orpaillage artisanal au Sahel central, véritable défi pour des Etats aux moyens limités et déjà très mobilisés dans la lutte contre-insurrectionnelle. Il repose sur des entretiens conduits dans les trois pays avec des acteurs gouvernementaux et internationaux, des responsables du secteur aurifère, des acteurs de l’orpaillage artisanal, des membres des groupes armés et des spécialistes du secteur aurifère et de l’économie des ressources extractives. Ce rapport propose des pistes pour identifier les modes publics et privés de sécurisation des sites, pour encourager la formalisation des activités aurifères et mieux contrôler les circuits de commercialisation de l’or.

II. La sécurisation privée des sites aurifères : l’Etat entre résignation et instrumentalisation

Engagées sur plusieurs fronts, et notamment dans la lutte contre les insurrections jihadistes, les forces de défense et de sécurité des Etats sahéliens peinent à sécuriser les zones les plus enclavées de leurs territoires. Leur présence aux abords des sites miniers artisanaux est souvent insuffisante, voire inexistante, en dépit des richesses qui y sont extraites. Ce faible maillage du territoire profite à différents types de groupes armés et contraint les Etats sahéliens à tolérer, voire à encourager, que les acteurs locaux se chargent de la sécurisation de ces sites. Ceux-ci apparaissent comme un expédient nécessaire et peu coûteux tant qu’ils ne contestent pas l’autorité de l’Etat. Cela nourrit une économie privée de la sécurité, par ailleurs alimentée par le trafic d’armes sous-régional.

Dans le Sud du Mali, le principal mode de sécurisation repose sur les Dozo, chasseurs regroupés en confréries et généralement équipés de fusils de chasses artisanaux. Ils sont depuis plusieurs décennies sollicités par les Tombolomas, une forme de police des mines officieuse mobilisée par le propriétaire d’un site et rémunérée grâce aux taxes collectées auprès des exploitants. Représentant les chefs de village sur les mines, les Tombolomas assurent la sécurité des sites aurifères dans les régions de Kayes, Sikasso et Koulikoro sans que cela ne suscite de contestation tant au niveau local que national. L’augmentation du nombre d’orpailleurs ces dernières années rendant cette sécurisation plus incertaine, les forces de sécurité sont aussi déployées sur certains sites.

Depuis le départ de Compaoré, les sites artisanaux sont largement repassés sous le contrôle d’acteurs issus des communautés locales, parfois avec l’appui de policiers ou de gendarmes.

Au Burkina Faso, les modes de sécurisation sont comparables à ceux observés au Mali, mais moins structurés et avec de plus grandes variations locales. La sécurisation des sites aurifères artisanaux s’est formalisée sous le président Blaise Compaoré : elle était à la charge des concessionnaires, via des entreprises privées de sécurité avec l’appui des forces de l’ordre.

Depuis le départ de Compaoré, les sites artisanaux sont largement repassés sous le contrôle d’acteurs issus des communautés locales, parfois avec l’appui de policiers (Compagnies républicaines de sécurité) ou de gendarmes. A l’Ouest, les orpailleurs sollicitent d’anciens bandits reconvertis pour l’occasion ou des Dozo, traditionnellement chargés de sécuriser les espaces ruraux dans les régions de la Boucle du Mouhoun, des Hauts-Bassins et des Cascades. Sur le plateau mossi, dans la province du Yagha (Sahel), au Centre-Nord et à l’Est, les Koglweogo, groupes d’autodéfense qui se développent depuis 2015, sont sollicités ou s’imposent dans la sécurisation de certaines mines artisanales.

Dans le département de Torodi (Tillabéri), des comités de vigilance essaiment depuis 2016 face à la multiplication d’actes de banditisme contre des orpailleurs.

Le Niger semble de son côté hésiter entre plusieurs approches. Dans la région d’Agadez, marquée par une histoire récente de rébellions, l’Etat est soucieux d’affirmer son autorité.

Depuis 2015, l’armée est présente aux abords du site principal de Tchibarakaten et assure des escortes hebdomadaires au profit des orpailleurs qui rejoignent Arlit et Agadez. Ailleurs, des formes de sécurité privée se développent. Dans le département de Torodi (Tillabéri), des comités de vigilance essaiment depuis 2016 face à la multiplication d’actes de banditisme contre des orpailleurs. L’Etat cherche cependant à encadrer et donner un cadre légal à l’action de ces groupes.

Délibérée ou contrainte, la délégation de la sécurité à des acteurs privés a toutefois ses limites. Dans le contexte d’affaiblissement progressif des Etats, le risque est réel que ces acteurs s’autonomisent, s’affranchissent de l’autorité de l’Etat, voire finissent par la contester. Ainsi, dans la zone aurifère de Kangaba (région de Koulikoro) au Mali, des Dozo s’arrogent des missions de police et de justice en dehors de tout cadre légal ; début 2019, ils ont exécuté des individus suspectés de banditisme aux abords d’un site minier.

A Sikasso, des Tombolomas ont déjà été emprisonnés à la suite de différends avec les forces de sécurité. Au Burkina Faso, les Koglweogo échappent largement au contrôle de l’Etat. Ils mènent des opérations de sécurité dans les mines et procèdent à des arrestations sans l’aval des autorités.

Par ailleurs, inquiets face à l’extension progressive des insurrections jihadistes au Sahel central, les Etats ont commencé à mobiliser des acteurs armés locaux, y compris ceux chargés de la sécurité dans les mines, pour des opérations qualifiées d’ « antiterroristes ». Ils mènent des missions de renseignement et patrouillent pour identifier, voire, dans certains cas, arrêter les suspects.

Dans la région de Sikasso au Mali, des Dozo sont sollicités par les autorités pour jouer un rôle d’alerte précoce dans ce domaine. Dans la région burkinabè du Centre-Nord, qui abrite le plus grand nombre de sites aurifères artisanaux du pays, les Koglweogo sont déjà impliqués dans « la lutte contre le terrorisme » aux côtés des autorités.

L’association de ces acteurs à la lutte « antiterroriste » en fait la cible des attaques jihadistes et les conduit à assumer un rôle auquel ils ne sont pas préparés.

L’association de ces acteurs à la lutte « antiterroriste » en fait la cible des attaques jihadistes et les conduit à assumer un rôle auquel ils ne sont pas préparés. Ils risquent de se comporter moins en police privée chargée de sécuriser l’extraction de l’or qu’en groupes militarisés échappant en partie au contrôle de l’Etat, susceptibles de développer leur propre agenda et s’approprier les ressources minières.

III. Une ressource convoitée par les groupes politico-militaires au Sahel

Des groupes politico-militaires qui se sont opposés ou s’opposent encore à l’Etat cherchent à s’accaparer des ressources aurifères. En prenant le contrôle de mines d’or ou en assurant la sécurité des sites et des routes d’évacuation du minerai, ces groupes (ou certains de leurs membres) peuvent y trouver un moyen de financement. C’est déjà le cas dans la région de Kidal (Mali), bastion de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), une alliance de groupes rebelles formée en octobre 2014 qui compte plusieurs milliers de membres, et à un moindre degré dans le Djado (Niger), où évoluent des groupes armés rebelles et trafiquants circulant entre le Niger, le Tchad et la Libye.

Si le Burkina Faso ne compte pour l’instant aucun groupe de cette nature, la détérioration sécuritaire actuelle, liée à la multiplication des attaques jihadistes, pourrait pousser des groupes d’autodéfense communautaires dans cette direction.

Dans la région de Kidal, au Mali, la plupart des sites d’orpaillage artisanal sont contrôlés par des éléments de la CMA ou, dans une bien moindre mesure, de la Plateforme des mouvements du 14 juin 2014 d’Alger, une alliance de plusieurs douzaines de groupes armés progouvernementaux.

L’or sert à la fois à l’enrichissement individuel des combattants et au financement des mouvements armés. Le plus souvent, la CMA impose des taxes aux orpailleurs en échange de la sécurisation des sites.

Le boom aurifère à Kidal ne s’est pas accompagné – comme ailleurs – d’une recrudescence des actes de banditisme, ce qui suggère que le dispositif en place est efficace.

Au nord du Niger, l’exploitation aurifère artisanale[…] a vite été accaparée par des réseaux de plusieurs centaines d’hommes armés.

Au nord du Niger, l’exploitation aurifère artisanale, qui a débuté au printemps 2014 dans la zone de Djado, a vite été accaparée par des réseaux de plusieurs centaines d’hommes armés, majoritairement tchadiens et suspectés d’être liés à des groupes rebelles zaghawa ou toubou évoluant dans le Sud de la Libye.

Ces acteurs auraient contrôlé certains sites aurifères et commercialisé frauduleusement l’or sur le territoire libyen jusqu’en 2016 au moins. Pour les chasser de la zone, mais peut-être également pour préparer l’arrivée de compagnies minières internationales, les autorités nigériennes ont fermé le site en 2017. Il n’a pas encore rouvert en dépit des engagements pris, ce qui a pour double effet de rediriger une partie des acteurs qui en vivaient vers d’autres sites aurifères (dans l’Aïr notamment) ou vers l’économie criminelle, et de mécontenter les communautés locales. Malgré tout, quelques groupes d’orpailleurs étrangers continuent d’exploiter illégalement le site, parfois avec la complicité des forces de défense et de sécurité locales.

L’exploitation aurifère artisanale a également des conséquences positives dans ces zones. Elle offre aux combattants des perspectives d’emplois rémunérateurs, qui peuvent les inciter à déposer les armes. En Côte d’Ivoire, l’intérêt de certains ex-rebelles pour une reconversion dans le secteur aurifère aurait facilité le mécanisme de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR).

Dans la région d’Agadez, au Niger, de nombreux propriétaires de puits aurifères sont d’anciens rebelles ou trafiquants ; Saleh Ibrahim, ex-rebelle du Mouvement des Nigériens pour la justice (MNJ) et ancien baron de l’économie criminelle reconverti dans l’exploitation aurifère artisanale sur le site de Tchibarakaten, est aujourd’hui une personnalité éminemment respectée dans la zone. A Kidal, certains ex-combattants de la CMA et même du Groupe d’autodéfense Touareg Imghad et alliés (GATIA), un groupe créé en 2014 et qui fait partie de la Plateforme, ont depuis 2017 renoncé à la lutte armée pour se consacrer à l’orpaillage artisanal.

Il n’est pas exclu, cependant, que ces combattants devenus orpailleurs soient rappelés par les groupes armés en cas de besoin. Les trajectoires individuelles au Sahara sont extrêmement changeantes et le fait de prendre part à l’orpaillage n’est pas incompatible avec l’engagement dans des groupes politico-militaires.

IV. L’or artisanal, nouvel enjeu pour les jihadistes au Sahel

Les Etats sahéliens et des organisations internationales, comme l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), s’alarment du risque d’accaparement par les jihadistes de ressources aurifères dans des zones où les institutions étatiques sont faibles, voire absentes.

Alors que les rançons des prises d’otage, source importante de revenus pour les groupes jihadistes au Sahel, se raréfient, l’or peut constituer pour eux un nouvel atout, à des fins de financement mais également de recrutement. Ce risque est d’autant plus élevé que les orpailleurs considèrent parfois la présence des jihadistes comme une aubaine, et non comme une menace.

Les principaux groupes jihadistes au Sahel tirent un intérêt financier de l’extraction aurifère.

Les principaux groupes jihadistes au Sahel tirent un intérêt financier de l’extraction aurifère, activité halal (licite), dans leurs zones d’influence. Les modes de financement varient d’une région à l’autre. Dans le Soum burkinabè, des unités jihadistes sont rémunérées par les orpailleurs pour effectuer des missions de sécurité sur les sites. Dans les zones de Tinzawaten, Intabzaz ou Talahandak, au nord de la région de Kidal au Mali, le groupe jihadiste Ansar Eddine (membre du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM)) n’exerce pas une présence armée destinée à la sécurisation du site, mais prélève la zakat (impôt religieux) auprès des orpailleurs et du reste de la population.

Ce serait aussi en prélevant la zakat que des groupes jihadistes affiliés à l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) ou au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) tireraient profit de l’exploitation aurifère dans l’Est du Burkina Faso.

En dépit de la récente opération militaire Otapouanou, ils semblent encore contrôler plusieurs sites d’orpaillage, en particulier dans les espaces les moins accessibles des forêts et réserves classées, probablement en accointance avec d’autres groupes, comme des Koglweogo démobilisés.

Une partie des orpailleurs compose avec les groupes jihadistes moins par conviction que par pragmatisme : ils se rangent du côté de ceux qui détiennent le pouvoir local et déterminent les conditions d’extraction de l’or, ou s’allient aux groupes jihadistes pour reprendre le contrôle de sites miniers disputés. Au Burkina Faso, dans la province du Soum, des orpailleurs auraient ainsi soutenu les jihadistes contre des Koglweogo qui s’étaient emparés du site de Kereboulé en 2016.

Des orpailleurs peuvent aussi trouver à travers les groupes jihadistes des moyens d’obtenir justice. Dans la même province du Soum, des saisies de matériel d’orpaillage et même d’or lors d’opérations antiterroristes début 2019 auraient également rapproché les communautés des jihadistes. Dans l’Est du Burkina Faso, le gouverneur a ordonné en 2018 la fermeture de sites miniers artisanaux, officiellement pour empêcher le financement de groupes terroristes ; les orpailleurs mécontents se sont tournés vers les jihadistes, qui ont rouvert certaines mines, comme celle de Kabonga.

Les sites aurifères restent pour l’instant une source de financement secondaire [et] aussi des lieux de recrutement pour les groupes jihadistes.

Dans l’ensemble, les sites aurifères restent pour l’instant une source de financement secondaire pour les groupes jihadistes au Sahel. L’importance de l’or pourrait cependant s’accroitre à la faveur de leur implantation dans de nouveaux espaces riches en minerais, et alors qu’ils semblent rencontrer des difficultés de financement.

Les sites aurifères semblent être aussi des lieux de recrutement pour les groupes jihadistes. A l’Est du Burkina Faso ou dans le département de Torodi au Niger, des prêches jihadistes qui appellent au respect de la Charia (loi islamique) sur les sites d’extraction ont été rapportés.

La relative « moralisation » des mœurs dont ils sont crédités tend à satisfaire une partie des communautés environnantes, pour qui les vols, la consommation d’alcool ou encore la prostitution sont des problèmes récurrents.

Les sites aurifères peuvent enfin servir de lieu de formation, notamment en matière d’explosifs, puisque l’exploitation aurifère en nécessite la manipulation. Plusieurs membres de la katibat (brigade) Khalid Ben Walid, branche sud d’Ansar Eddine, auraient reconnu avoir reçu une formation aux explosifs sur une des nombreuses mines d’or artisanales du nord de la Côte d’Ivoire, près de la frontière malienne.

Les filières aurifères constitueraient aussi une voie d’approvisionnement pour la fabrication d’engins explosifs improvisés (IED), en particulier dans le centre du Mali et dans certaines régions du Burkina Faso où le nitrate d’ammonium, commercialisé par des entreprises dans le Sahel, est le principal composant des IED.

V. Restaurer la présence d’un Etat régulateur

Au vu des risques sécuritaires associés à l’exploitation aurifère, les Etats sahéliens se doivent d’intervenir pour la réguler et sécuriser les sites artisanaux. Confrontés à de nombreux autres défis, ils seraient avisés de définir leurs priorités : dans l’immédiat, améliorer la qualité de leur présence ; et lorsque c’est possible, mieux encadrer les acteurs locaux de la sécurité. Un renforcement des réglementations sous-régionales et internationales ainsi qu’une amélioration des mécanismes de diligence pourraient également aider les Etats sahéliens à mieux contrôler la production d’or en limitant sa capture par des groupes armés violents.

A. Reprendre en main la sécurité des zones aurifères

Avant de redéployer les services publics dans les zones aurifères, les Etats sahéliens doivent sécuriser les mines d’or artisanales. Ceci est difficilement envisageable, à court terme du moins, dans les zones sous contrôle des groupes armés rebelles et/ou jihadistes, comme Kidal (Mali) ou le Soum (Burkina Faso). Ailleurs, l’Etat est encore en mesure de sécuriser les mines soit en y dépêchant ses propres forces, soit en privilégiant une coopération sécuritaire avec des acteurs privés locaux, qui sont déjà présents mais devraient être mieux encadrés.

Cette présence renforcée de la force publique devrait s’accompagner d’un effort en matière de gouvernance.

La présence des forces de l’ordre est requise autour des sites aurifères dont des groupes armés hostiles pourraient tenter de s’emparer. A l’Est du Burkina Faso, l’Etat devrait déployer ses forces sur certains sites d’orpaillage artisanaux qui ont été désertés par les jihadistes lors de l’opération Otapuanu, en mai dernier. Cette présence renforcée de la force publique devrait s’accompagner d’un effort en matière de gouvernance. L’Etat pourrait s’engager à mettre un terme aux injustices et actes de racket perpétrés par ses propres forces et qui le décrédibilisent. Il ne s’agit pas d’un objectif irréaliste : dans différents sites sensibles de la région d’Agadez, au Niger, l’Etat a montré aux orpailleurs que sa présence rendait l’extraction de l’or plus sûre. En sécurisant les sites artisanaux de la même manière, le Burkina contribuerait à restaurer la confiance entre ses forces armées et les populations. Une fois la sécurité assurée, les gouvernements devraient s’efforcer de retirer leurs forces armées des mines, tout en maintenant des forces de police mobile à proximité.

Dans certaines conditions, l’Etat devra aussi s’appuyer sur les acteurs non étatiques qui mènent déjà des opérations de sécurité sur certains sites aurifères. Le nombre de sites à sécuriser constitue en effet un défi majeur pour des forces de défense et de sécurité qui manquent de moyens et sont engagées sur bien d’autres terrains. Il ne s’agit pas de déléguer la sécurisation des mines à des groupes militarisés qui pourraient échapper au contrôle de l’Etat et commettre des exactions contre des civils. Il s’agit plutôt de reconnaitre le rôle des acteurs locaux de sécurité, qui assurent déjà de facto des missions de police dans les mines et leurs alentours, et de mieux les encadrer. Cela peut passer par exemple par la création de comités locaux – inclusifs sur le plan communautaire – qui relèveraient de l’autorité des maires ou des chefferies traditionnelles, à l’instar des Coordinations communales de sécurité (CCS) au Burkina Faso, chargées de l’encadrement de certains groupes d’autodéfense.

Quels que soient les acteurs impliqués dans la sécurité, les pouvoirs publics devront veiller à ce qu’ils ne se comportent pas en forces de prédation sur les sites miniers.

Associer ces acteurs au lieu de les remplacer par des forces de défense et de sécurité présenterait un double avantage : les intéresser à la collaboration avec les pouvoirs publics et éviter de se les aliéner en les privant d’une activité rentable ; et soulager les forces de défense et de sécurité, de plus en plus accaparées par la lutte antiterroriste. A plus long terme, les Etats sahéliens devraient envisager d’intégrer ces acteurs privés locaux aux forces de police territoriale (ou police de proximité), qu’ils tentent de mettre en place depuis plusieurs années, s’ils font preuve de discipline, d’efficacité et de probité.

Quels que soient les acteurs impliqués dans la sécurité (forces de défense et de sécurité ou acteurs privés), les pouvoirs publics devront veiller à ce qu’ils ne se comportent pas en forces de prédation sur les sites miniers. Il convient d’imaginer, là encore, des mécanismes de contrôle par les acteurs concernés – mineurs mais aussi communautés environnantes – qui intègrent des élites politiques et coutumières locales, mais aussi des organisations locales de la société civile. La formation de comités locaux – inclusifs – qui surveillent et encadrent les activités sur et aux abords des sites aurifères pourrait permettre de limiter les abus de la part des représentants de l’Etat.

B. Démontrer l’utilité de l’Etat sur les sites les plus accessibles

Sur les sites où les Etats peuvent encore exercer leur autorité sans mobiliser d’importants moyens sécuritaires, ils devraient soutenir un processus de formalisation de l’orpaillage artisanal.

Pour les Etats sahéliens, il est en effet essentiel de savoir qui opère sur les sites aurifères artisanaux et surtout de contrôler autant que possible la filière d’extraction pour réduire le risque de financement de groupes armés, y compris jihadistes. Etablir un cadre légal pour l’exploitation artisanale de ces sites aurifères serait aussi pourvoyeur de recettes fiscales. Cela reposerait entre autres sur l’enregistrement et la délivrance de permis d’orpaillage, la mise en place de comptoirs aurifères et d’un contrôle technique des méthodes d’extraction. Afin de démontrer son utilité et de convaincre les orpailleurs artisanaux de coopérer, l’Etat devrait leur donner des garanties de sécurité, des avantages fiscaux (qui peuvent aussi porter sur les biens d’équipement importés) et/ou accès à des services publics.

Les Etats sahéliens ont récemment pris des initiatives en ce sens, mais sans aller au bout du processus, faute de volonté politique ou de capacité institutionnelle suffisante. Le Burkina Faso a ainsi mis en place des conditions fiscales avantageuses pour ceux qui vendent leur production à la nouvelle agence étatique créée en novembre 2015, l’Agence nationale d’encadrement des exploitations minières artisanales et semi-mécanisées (ANEEMAS).

Il est encore trop tôt pour évaluer l’impact de cette mesure. De son côté, le Niger envisage actuellement la création de couloirs d’orpail­lage (zones délimitées et réservées à l’orpaillage artisanal formalisé) qui seraient sécurisés et dotés de services de base (eau, électricité, santé, éducation, etc.) accessibles aux orpailleurs. Cela pourrait les rendre plus attractifs que les couloirs créés au Mali, critiqués pour être faibles en teneur minérale et sur lesquels aucun service n’est disponible.

Les couloirs d’orpaillage ont vocation à structurer les orpailleurs en coopératives et à accueillir des entreprises semi-mécanisées.

Les Etats sahéliens doivent aussi trouver un équilibre entre préservation de l’orpaillage artisanal et industrialisation du secteur.

Les Etats sahéliens doivent aussi trouver un équilibre entre préservation de l’orpaillage artisanal et industrialisation du secteur, qui crée des recettes fiscales mais risque de mécontenter les communautés locales. Elle peut en effet détruire une partie des emplois que génère l’exploitation artisanale et susciter des conflits fonciers lorsque les espaces concernés sont habités par des populations expulsées sans dédommagement systématique ou adéquat.

Par ailleurs, la présence d’une entreprise minière sur un territoire n’améliore pas toujours les conditions de sécurité. Bien que ces sociétés puissent financer le déploiement des forces de l’ordre, elles constituent elles-mêmes des cibles, comme en témoignent les récents enlèvements de personnels expatriés d’entreprises minières au Niger ou au Burkina Faso.

Enfin, les conséquences sociales et environnementales de l’exploitation industrielle peuvent donner lieu à des violences, en particulier au Mali et au Burkina Faso. Le 8 août 2019 à Youga, dans le Centre-Est du Burkina Faso, des riverains ont saccagé les équipements d’une société minière turque et blessé plusieurs salariés.

C. Renforcer les mécanismes régionaux et internationaux de contrôle du secteur aurifère artisanal

Les groupes armés qui exploitent les sites aurifères dépendent de circuits commerciaux d’exportation. Dans les zones qu’ils contrôlent, l’or exploité par des orpailleurs ou des membres de ces groupes est souvent vendu par des réseaux informels connectés à des pays frontaliers : l’est du Burkina Faso et la région de Tillabéri (sud-ouest du Niger) sont ainsi connectés à des circuits de revente au Ghana et au Togo, le sud du Mali à la Guinée, la région de Kidal (nord du Mali) à l’Algérie et le nord d’Agadez (centre du Niger) à la Libye. En bout de chaîne, les exportations se destinent principalement à la Suisse, la Chine, et surtout Dubaï.

Limiter le commerce informel transfrontalier de l’or, associé à un risque accru de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme, passe avant tout par une réduction de l’attractivité de certains régimes fiscaux et par l’élaboration de politiques publiques incitatives pour que la production d’or emprunte des réseaux formels de commercialisation plutôt que des réseaux informels. Une harmonisation de la fiscalité entre les pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) permettrait d’éviter que des pays comme le Togo, le Mali et la Guinée, dont la fiscalité est avantageuse, ne deviennent des destinations d’or de contrebande.

Les Etats sahéliens peuvent encourager la participation du secteur privé formel dans l’exploitation minière artisanale.

Pour favoriser les circuits formels de commercialisation, deux solutions sont envisageables. D’abord, à travers la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), les Etats sahéliens pourraient acquérir l’or artisanal extrait sur leurs territoires, comme le fait déjà la Guinée par exemple.

Cependant, la BCEAO ne peut imprimer du franc CFA, la monnaie des Etats de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), pour acheter de l’or sans affaiblir la valeur de sa monnaie, ce qui n’est pas possible dans le cadre de la parité fixe qui unit le Franc CFA à l’euro. Pour acheter de l’or sans imprimer de monnaie, la BCEAO devrait puiser dans ses propres réserves en devises, qui restent limitées.

De manière alternative ou complémentaire, les Etats sahéliens peuvent encourager la participation du secteur privé formel dans l’exploitation minière artisanale. Ces acteurs privés devraient tenter de capter la chaîne d’approvisionnement de l’or en offrant aux acteurs artisanaux des prix supérieurs à ceux du marché. Le manque à gagner que cela engendre à court terme serait compensé par les profits réalisés plus tard grâce aux économies d’échelle et au développement de moyens de production plus effectifs. Le secteur artisanal serait ainsi préservé des trafiquants qui utilisent parfois l’or pour blanchir de l’argent. A plus long terme, des institutions telles que la Banque mondiale et la Banque africaine de développement devraient soutenir ce processus par des programmes qui renforcent la capacité des mineurs artisanaux à former des coopératives pour extraire de l’or de manière durable et transparente, conformément aux normes internationales.

Sous réserve de mettre en place des mécanismes nationaux de traçabilité efficaces, cela permettrait de réduire le risque de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme en récupérant le contrôle d’une partie des flux informels. Cela présenterait également d’importants avantages financiers pour l’UEMOA et la zone du franc CFA. Les autorités des différents pays doivent donc renforcer les contrôles dans les aéroports, les exportations clandestines vers Dubaï se faisant principalement par voie aérienne.

Les Etats sahéliens devraient interdire aux particuliers de transporter de l’or dans leurs bagages, un procédé qui permet de contourner les contrôles opérés par le fret aérien.

Les pouvoirs publics devraient faire preuve de plus de vigilance afin d’identifier les circuits de commercialisation et d’exportation qui pourraient financer […] des groupes armés non étatiques.

Les pouvoirs publics devraient faire preuve de plus de vigilance afin d’identifier les circuits de commercialisation et d’exportation qui pourraient financer directement ou indirectement des groupes armés non étatiques, dont ceux accusés de terrorisme. Au niveau sous-régional, une réflexion devrait être entamée par les Etats concernés pour développer un mécanisme de certification harmonisé avec le guide de l’OCDE sur le devoir de diligence pour des chaînes d’approvisionnement en minerais. La sous-région pourrait s’inspirer du Mécanisme régional de certification (MRC) mis en place par la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs pour éliminer l’appui financier aux groupes armés.

Au Mali en particulier, le Groupe d’experts des Nations unies pourrait, dans le cadre de son mandat actuel, s’intéresser à la question du financement des groupes armés et du terrorisme via l’or, notamment dans la région de Kidal.

Au niveau international, Dubaï est aujourd’hui le principal importateur d’or des pays du Sahel et d’Afrique de l’Ouest. Cet or emprunte, en large partie, des circuits d’exportation clandestins.

A ce titre, il est de la responsabilité des Emirats arabes unis de renforcer le cadre légal de leurs importations d’or, au-delà des efforts récents, notamment en vue de prévenir tout risque de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme. Les importateurs d’or artisanal devraient être tenus de recueillir des informations supplémentaires sur les vendeurs, de vérifier l’authenticité des certificats d’origine, des autorisations d’exportation et certificats délivrés par les douanes nationales. La Suisse et la Chine, autres importateurs majeurs, devraient aussi renforcer leur contrôle des chaînes d’approvisionnement et imposer à leurs entreprises des mécanismes de diligence raisonnable.

VI. Conclusion

Le boom aurifère au Sahel ouvre de nouvelles perspectives, notamment en matière d’emplois, et suscite de nombreux défis environnementaux, sanitaires, sociaux et sécuritaires. Le risque sécuritaire est particulièrement élevé dans un contexte régional où la faiblesse de l’Etat favorise le développement de groupes armés, y compris jihadistes, qui mènent des opérations de sécurité sur les sites d’extraction et/ou taxent les exploitants à la place des pouvoirs publics.

Les Etats sahéliens ne peuvent se désintéresser de l’orpaillage artisanal ou se contenter de sous-traiter la sécurité des sites à des groupes armés mal encadrés. Alors que l’autorité de l’Etat est contestée dans de nombreuses zones rurales, il est risqué de laisser des sites aurifères aux mains de groupes armés aux motivations diverses. L’usage de la seule force, cependant, ne permettra pas aux Etats de rétablir leur autorité sur des territoires disputés.

L’Etat ne retrouvera sa place sur ces sites que s’il démontre son utilité et, en premier lieu, sa capacité à réguler l’exploitation et le commerce de l’or artisanal. Le secteur aurifère artisanal dépassant le seul cadre national, mieux maîtriser les circuits de commercialisation implique pour les Etats de la sous-région d’harmoniser leurs approches et leurs cadres de régulation. Cela nécessite enfin, au niveau international, un contrôle renforcé des circuits d’exportation et d’importation.

Dakar/Bruxelles, 13 novembre 2019

Annexe A: Carte du Sahel

CRISISGROUP

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