booklet 8 pages

QUI SOMMES-NOUS ?


Association TAMOUDRE,“Touareg, vie et survie”.
Informations, réflexions et actions ciblées autour du DÉVELOPPEMENT et des problèmes de GÉOSTRATÉGIE, [...]

Lire la suite

TERRITOIRES ET ACTIONS

Événements

  • Aucun événement

Mali : le Covid-19 en étau entre pouvoir civil et pouvoir religieux

Le Point.fr- , à Bamako- Publié le

 Face à l’épidémie du Covid-19, le gouvernement malien a essayé de préserver une paix sociale autour du religieux en même temps que la survie économique des populations.Au grand mache de Bamako, la distanciation sociale n'est pas toujours respectee.

Au grand marché de Bamako, la distanciation sociale n’est pas toujours respectée. © Olivier Dubois

L’économie a eu raison des mesures sanitaires

Pour autant, « le combat de titans » contre le Covid-19 décrit par le président IBK n’est pas fini, la pandémie n’est pas terrassée, mais l’économie, elle, en a pris un coup. L’impact socio-économique négatif sur les activités et le mois de ramadan, période de communion et de forte activité communautaire, sont venus fragiliser cette mesure qui, petit à petit, a gagné en impopularité, car des activités comme la restauration, les petits commerces nocturnes, les débits de boisson, les night-clubs, bref, les loisirs, font vivre beaucoup d’acteurs au quotidien. Avec le couvre-feu, ceux-ci ont perdu leurs revenus. Dans certains quartiers de Bamako, à Kati, Kayes, Ségou, Mopti et Sikasso, la pression sociale s’est faite plus forte, se traduisant par des manifestations et des émeutes nocturnes parfois violentes, poussant le gouvernement à prononcer sa levée.

En moins d’un mois, après trois discours présidentiels à la nation, des campagnes de sensibilisation, une adresse à la nation du Premier ministre, l’appel à l’unité nationale face à l’épidémie et la rhétorique guerrière utilisée n’auront pas suffi à sensibiliser et mobiliser une bonne partie des Maliens contre la dangereuse réalité de l’épidémie du Covid-19. Le port du masque n’est toujours pas un réflexe et le programme présidentiel « 1 Malien, 1 masque », pas encore une réalité partagée par tous.

Les bus de transport public, ou sotrama, sont toujours aussi pleins. © DR

« Dans l’ensemble au Mali, je pense que les gens commencent à prendre au sérieux la question du coronavirus. Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, il y a aussi dans le pays des gens qui continuent de penser que c’est une fable. Dans ce contexte, certains Maliens, porteurs des symptômes du Covid-19, ne vont pas à l’hôpital pour ne pas être déclarés positifs au coronavirus », explique Boubacar Haidara, chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le monde. Le Mali constate depuis le début de l’épidémie une augmentation des cas confirmés, 712 actuellement pour 39 décès, mais le pays se situe en queue des pays impactés par le nouveau coronavirus sur l’échelle ouest-africaine. Il peut s’enorgueillir d’un taux de guérison d’environ 42 % contre 33 % pour le continent africain, des résultats dus en grande partie aux efforts du corps médical et des services de santé dans la prise en charge du Covid-19.

Lire aussi Le Mali aux urnes malgré la guerre et le virus

La menace sanitaire au coin de la rue

Pendant que les services du ministère de la Santé et le corps médical tentent de faire tout ce qu’ils peuvent pour répondre à cette épidémie du Covid-19, en ville la vie continue. Les « sotramas », les cars de transports publics, bondés de passagers, circulent dans le flot incessant des véhicules et des motos. Dans le centre-ville, au grand marché, poumon économique et commercial, informel, de la ville, mais aussi lieu à hauts risques pour la santé publique vu la taille et la fréquentation, les habitudes n’ont pas changé : commerçants, artisans, livreurs et clients sont massés sous un soleil de plomb entre boutiques et étals de fortune, constituant une foule compacte dont la majorité semble tenir peu de cas des nouvelles mesures de distanciation sociale en vigueur.

« Tout le monde n’a pas les moyens de se prémunir de ça », lance Oumar, assis devant sa boutique sous l’ombre d’un parasol poussiéreux. « Actuellement, la demande de masques à Bamako est supérieure à l’offre, tout le monde ne peut pas en avoir », justifie son voisin, affairé à faire le thé sur un réchaud devant son échoppe de téléphones portables. « Cette maladie, c’est la réalité, c’est vrai, que Dieu nous protège, qu’il protège tous les Maliens. On doit respecter les règles, d’accord, mais il faut bien vivre, et mon argent, c’est ici que je le gagne », lance Amadou, commerçant, en route pour la grande mosquée de Bamako pour la prière du début d’après-midi.

Il faut quelques centaines de pas, dans ce marché en ébullition constante au cœur de ville, pour se rendre, à travers le dédale des boutiques, à l’Assemblée nationale et à la Grande mosquée de Bamako, autre cadre potentiellement amplificateur du virus. À l’heure de la prière, elle se remplit de centaines de fidèles, en obligeant certains par manque de place à prier dans la cour. À genoux, têtes baissées, serrés, épaule contre épaule, généralement sans masque aucun, les fidèles prient. Un devoir quotidien et immuable que ni la pandémie, ni le gouvernement et ni les religieux ne sont venus perturbés.

Lire aussi Guillaume Ngefa : « La situation des droits de l’homme au Mali reste préoccupante »

Une rivalité feutrée pouvoir civil-pouvoir religieux ?

Dans un pays à plus de 95 % musulman, les cinq prières quotidiennes représentent un pilier fondamental de la foi. Malgré les maladies survenues dans l’histoire du pays, jamais les mosquées n’ont été fermées. Les autorités, après avoir décrété le couvre-feu, la fermeture des frontières, ont laissé le choix aux leaders religieux de la fermeture ou non des mosquées, et les religieux leur ont renvoyé la balle. Dans certains pays de la sous-région, les leaders religieux ont joué un rôle important avant que ne soit décidée ou non la fermeture des mosquées pour cause de pandémie.

Au Mali, le très influent imam Mahmoud Dicko a soufflé le chaud et le froid en indiquant qu’on ne pouvait pas maintenir les élections législatives du mois de mars et d’avril et demander aux imams de fermer les mosquées pour réduire la propagation du virus. « Cette faute gravissime relève des autorités. Dans leur communiqué d’interdiction de rassemblement, ils n’ont pas osé annoncer la fermeture des mosquées, par peur des musulmans excités, dont la plupart ne croient même pas à l’existence de cette pandémie », assène Hasseye, alias, l’Œil du Mali, sur le réseau social Twitter, un citoyen vigilant et critique à l’endroit de ceux qui dirigent le pays. « Je n’attendais pas la fermeture des mosquées de la part des religieux, mais de l’État », souligne Boubacar Haidara, « mais si la fermeture des mosquées n’a pas été ordonnée, c’est parce que les législatives ont eu lieu et parce que cette mesure ne serait pas apparue comme étant cohérente. D’un côté, on organise les législatives sachant bien qu’il s’agit d’une situation propice à la propagation du virus, mais de l’autre on fermerait les mosquées pour cette même raison. Si les mosquées n’ont pas fermé, c’est parce que l’État a été cohérent pour une fois. On a tenu les législatives donc on a laissé les mosquées ouvertes. Mais si le gouvernement avait pris la responsabilité d’annuler les élections, les religieux se seraient dit, la situation est sérieuse au point qu’ils annulent le scrutin législatif. Mais la décision prise par le gouvernement a malheureusement eu tendance à conforter ceux qui ne croient pas en cette maladie, car ils ont laissé voter les gens alors que le risque de propagation était important », poursuit le chercheur. Un avis que partage Awa, vendeuse au grand marché de Bamako pour qui « le fait que l’élection législative ait eu lieu prouve que cette maladie n’est pas aussi dangereuse qu’on le dit ». « La fermeture des mosquées aurait été un alibi et IBK l’a compris. Il a laissé les musulmans prendre leurs responsabilités. À sa place, j’aurais fait pareil. Il n’avait pas les moyens et n’était pas sûr que son autorité suffirait. Il dit dans un discours « Je laisse chacun responsable de ses faits et gestes », tout en sachant que ça retombera sur l’État », analyse cet ancien ministre.

Lire aussi Mali : l’islam influence-t-il vraiment la politique ?

Éviter les contestations pour raisons religieuses

L’imam Mohamed Sampana de la mosquée de Sarambougou.  © Olivier Dubois

Une autre crainte du gouvernement avec la fermeture des mosquées, la possibilité d’une situation similaire au Niger voisin où de violentes contestations avaient éclaté fin avril pour réclamer, entre autres, la réouverture des lieux de culte. « Contrairement au Niger, la sphère islamique au Mali est dirigée par des figures charismatiques fortes à l’image de Mahmoud Dicko ou de Chérif Ousmane Madani Haïdara. Une décision de fermeture des mosquées ne pourrait être efficace que si elle bénéficie du soutien de ces leaders. Or, sans se déclarer opposé à la mesure, Mahmoud Dicko a mis en doute sa pertinence en se demandant si on pouvait fermer les mosquées alors que les marchés sont ouverts et les transports publics se poursuivent. Imposer la fermeture des mosquées sans au préalable convaincre les croyants de la nécessité de le faire n’est pas le meilleur moyen de lutter contre le Covid-19. Nos États ont plus à gagner en faisant des leaders religieux et des mosquées des associés à la lutte contre le virus plutôt qu’à les pousser à devenir des foyers de résistance », décrypte Ibrahim Yahaya, analyste principal Sahel à l’International Crisis Group.

Lire aussi Mali : Dicko, l’« imam du peuple », de plain-pied dans la politique

Lire aussi L’Afrique face au Covid-19 : un plan de sortie de crise en 7 points

L’entrée en vigueur d’une fermeture des lieux de culte, décision certainement salutaire pour la santé publique, aurait aussi placé de nombreux imams et muezzins dans une situation très précaire, car, pour beaucoup d’entre eux, les mosquées sont la principale source de revenus grâce aux aumônes que donnent les fidèles.

La lutte contre le Covid-19 prise en étau

C’est donc le paradoxe étrange du gouvernement malien. Tantôt souple et tantôt dur, engagé au pas de course dans un combat afin de réduire la propagation du virus, il fait face à une population en position de défiance, fataliste, attachée à l’écoute du religieux mais qui prend conscience du danger du Covid-19. Elle continue de vivre presque comme avant pour parvenir à survivre économiquement malgré l’épée de Damoclès au-dessus de la tête. Cela conduit à s’interroger sur la réelle efficacité de la lutte de tout un pays contre le fléau du coronavirus. « Vous savez, quand vous êtes dans un pays comme le nôtre où plus de 60 % des gens vivent sous le seuil de pauvreté, on ne peut qu’être la brebis de ceux qui vous prêchent l’espoir à longueur de journée. Le paradis pour les plus démunis et l’enfer pour les plus riches qui refusent de partager. Croyez-vous qu’un pauvre aimerait entendre autre chose de mieux que ça ? » lance Hasseye avec un brin de cynisme. Pour Boubacar Haidara, la nature même des Maliens pourrait s’avérer problématique dans cette lutte contre le virus : « Le Mali est différent de tous les autres pays de la sous-région. Les gens sont trop proches ici. Le contact social est fréquent et très fort. Je crois malheureusement que la situation au Mali risque de ne pas être du tout rassurante », conclut-il.

Lire aussi Guillaume Ngefa : « La situation des droits de l’homme au Mali reste préoccupante »

Envoyer un commentaire