booklet 8 pages

QUI SOMMES-NOUS ?


Association TAMOUDRE,“Touareg, vie et survie”.
Informations, réflexions et actions ciblées autour du DÉVELOPPEMENT et des problèmes de GÉOSTRATÉGIE, [...]

Lire la suite

TERRITOIRES ET ACTIONS

Thea, la plateforme africaine qui met en relation patients et médecins du continent

Le Monde- Publié le 11 septembre 2019 à 19h30

 En deux ans, plus de 67 000 personnes originaires de 14 pays du continent ont consulté l’application de télémédecine.

A Kampala, capitale de l’Ouganda, en décembre 2016. A Kampala, capitale de l’Ouganda, en décembre 2016. ISAAC KASAMANI/AFP

Carla Hollie Tsayid a mal. Elle bute sur les mots et voit flou. Ce 19 novembre 2018, à Douala, la capitale économique du Cameroun, l’étudiante en logistique et transports, qui travaille sans répit depuis des semaines à préparer ses examens, est soudain prise de violents maux de tête. Il est 21 heures et elle a un besoin urgent de consulter. Au lieu de se rendre à l’hôpital, la jeune femme se connecte sur Thea, une application de télémédecine qu’elle a découverte un mois plus tôt.

Episode 19 Au Ghana, la livraison de médicaments et de sang par drones prend son envol

Le soir même, elle obtient une consultation en ligne avec l’un des médecins qui lui pose de nombreuses questions avant de lui téléprescrire un médicament qu’elle court acheter à la pharmacie de garde près de chez elle.

« Il m’a demandé de me rendre le lendemain à l’hôpital si le mal persistait. Mais je me suis reposée comme il me l’a prescrit et les douleurs ont disparu », résume l’étudiante, convaincue par cette application qui lui a, dit-elle « simplifié la vie », lui évitant « d’aller passer des heures à l’hôpital pour espérer voir un médecin ».

Pénurie

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Cameroun compte 1,1 médecin et 7,8 infirmières et sages-femmes pour 10 000 habitants. Une carence qui ne se limite pas aux frontières du pays, comme a pu le mesurer le docteur Eloï Hermann Monkam, médecin généraliste, qui a effectué sa dernière année d’études en 2015 à la faculté de médecine de Douala. L’homme se rend alors compte que cette « pénurie du personnel médical n’est pas uniquement un problème crucial pour le Cameroun, mais un désastre qui touche la plupart des pays africains ». Le jeune homme se prend alors à rêver d’une application de téléconsultation qui permettrait à des millions d’Africains d’avoir accès à un médecin sans se déplacer.

Durant deux années, Eloï Hermann Monkam réfléchit à son projet. Il y investit son temps, ses forces et ses économies, essuyant les railleries et les prises de distance de nombre de confrères qui ne voient vraiment pas « la valeur ajoutée » de la télémédecine sur le continent.

Episode 20 Le Pass Mousso, un petit bijou de santé numérique

Mais le docteur s’entête et finit par convaincre trois médecins de s’y essayer. Trois ? C’était à ses yeux un chiffre suffisant pour démarrer et lancer, en avril 2017, That Health Again aujourd’hui plus connu sous l’acronyme Thea. « L’idée de base est de permettre à toute personne qui a un problème de santé, où qu’elle soit, de discuter avec un médecin, en temps réel, gratuitement et sans se déplacer », souligne le trentenaire, qui nous reçoit dans ses locaux au deuxième étage d’un immeuble à Douala.

Pour utiliser Thea, il suffit de télécharger sur son smartphone l’application disponible sur Play Store ou de créer un compte sur un site Internet dédié. Si plusieurs rubriques sont proposées, la principale demeure bien « Votre médecin Thea ici » qui met en relation les patients avec les praticiens qui sont connectés au même moment. Le patient sélectionne alors un spécialiste de la discipline recherchée et lui envoie un message pour débuter une discussion.

Eviter des heures d’attente à l’hôpital

En deux ans d’existence, plus de 67 000 patients de 14 pays africains ont consulté la plateforme Thea, dont 24 000 reviennent au moins une fois tous les trois mois vers 36 spécialistes de plusieurs nationalités africaines, tour à tour à leur écoute. Des pharmaciens, des médecins généralistes, un chirurgien-dentiste, un médecin-conseil en psychologie, un cardiologue, un dermatologue et un neurochirurgien font partie du dispositif.

Des patients contactés par Le Monde Afrique au Cameroun, au Burkina Faso, en Guinée équatoriale et en Ouganda disent leur satisfaction de gagner du « temps », de « l’argent » et surtout « un accès tellement facile au médecin ». Fini les rangs interminables dans les centres hospitaliers bondés.

Episode 21 « Faux » médicaments en Afrique : la mort au bout du trafic

« Dans nos hôpitaux africains, il faut payer le carnet, la consultation, attendre des heures et parfois corrompre pour pouvoir rencontrer un médecin, dans les endroits où il y en a bien sûr ! Avec Thea, il suffit de quelques centimes d’euro pour se connecter à Internet et rencontrer un spécialiste. Tellement facile », lâche un patient burkinabé, qui se dit « satisfait de toutes ses téléprescriptions ». Depuis l’Ouganda, Lucy Akello, estime que « c’est une application utile et essentielle pour toute l’Afrique ». La jeune députée l’a « recommandée aux amis », heureuse d’avoir découvert la plateforme en 2017. Depuis, elle discute d’ailleurs régulièrement avec l’un des médecins à qui elle confie ses soucis de santé et « achète les médicaments prescrits à la pharmacie », tient-elle à préciser. Dans les campagnes africaines où les médecins sont rares et les centres de santé éloignés, des utilisateurs louent aussi « l’indispensabilité » de l’application.

Dans un centre de santé d’un village de Guinée équatoriale sans médecin, Cyril (le prénom a été changé à sa demande), infirmier de nationalité béninoise, a même sauvé plusieurs vies grâce à Thea. Le jeune homme a ainsi référé plus d’une centaine de cas, dont des anémies sévères, un paludisme aigu, auprès des médecins de la plateforme qui l’ont aidé à établir les diagnostics et lui ont fourni des conseils « justes et approfondis ». « Je cherchais une application de ce type depuis longtemps », se réjouit-il.

« Un avenir certain »

Pour le docteur Engelbert Manga, la télémédecine a un avenir « certain en Afrique », compte tenu du « manque de médecins ». Ce spécialiste de santé publique au Cameroun précise néanmoins que la consultation conventionnelle, « le face-à-face » reste incontournable.

« Nous ne faisons que des consultations orales et appliquons des traitements symptomatiques aux patients que nous recevons à Thea, reconnaît Joëlle Carine Taffou Kamadja, gynécologue-obstétricienne burkinabée. C’est pourquoi nous les redirigeons le plus souvent vers les hôpitaux. » Mais seulement dans un second temps.

Les yeux rivés sur son smartphone, la médecin généraliste Audrey Ndamwe reste à l’affût des messages de ses patients. Grâce aux discussions, de nombreux patients ont découvert qu’ils avaient un début de paludisme – pathologie la plus récurrente de la plateforme –, de diabète, de maladies cardiaques ou une infection sexuellement transmissible…

Episode 22 Préservatif féminin : quand les Africaines reprennent le pouvoir

« Le plus souvent, en Afrique, on ne va à l’hôpital que lorsque l’on est gravement atteint. Avec Thea, on fait de la prévention. On aide aussi les patients à trouver un hôpital ou un médecin proche de chez eux. On facilite la vie à tous et même ceux qui craignent de se confier lors d’une rencontre physique, parlent derrière leur clavier », sourit-elle.

De nombreuses jeunes femmes abusées sexuellement, profitant de l’anonymat que leur procure l’application, brisent en effet le silence, se confiant pour la première fois. Du Tchad au Cameroun, leurs récits se ressemblent : violées par un membre de leur famille, un voisin… Les médecins de Thea les écoutent et assurent leur prise en charge psychologique online. C’est un progrès énorme, car ces victimes se refusent souvent à aller consulter « en vrai ».

Triple défi

Pour améliorer sa plateforme, Eloï Hermann Monkam compte encore relever un triple défi. D’abord, veiller à la confidentialité de l’application. Son obsession reste qu’aucune conversation patient-médecin ne fuite jamais. Pour cela, il a confié sa sécurité à une société française dont il refuse de dévoiler le nom.

Ensuite, le médecin généraliste veut convaincre plus de confrères africains de rejoindre son projet qui, selon lui, est susceptible d’« aider près d’un milliard de patients » dans les prochaines décennies.

Enfin, il pense à rendre son application rentable pour pouvoir payer ses médecins. Eloï Hermann Monkam a déjà investi plus de 30 000 euros dans la création et les différentes mises à jour. Il ambitionne d’ailleurs de développer une version utilisable sans Internet pour la rendre accessible à tous, même aux populations vivant dans les « villages les plus reculés du continent ». Mais, pour cela, il manque « énormément » de financements.

Episode 23 Etats, ménages, secteur privé : qui doit financer les soins en Afrique ?

Pour autant, le fondateur ne cède pas au découragement. Depuis un an, il a noué des partenariats avec quatre instituts supérieurs camerounais. Des milliers d’étudiants ont été sensibilisés et la santé de certains d’entre eux est suivie « de manière personnalisée ». Une contribution, pas obligatoire pour l’instant, est demandée aux étudiants, en partie reversée à Thea.

A l’Institut universitaire des grandes écoles des tropiques (IUGET), Hervey Kemfang, le coordonnateur général, a vu les « bienfaits de l’application » : les étudiants tombent de moins en moins malades et ont plus de temps pour étudier. Dès qu’ils ont un coup de fatigue, un mal de tête ou autre inquiétude, ils se connectent.

« Avant, il était difficile pour nous de passer une semaine sans évacuer au moins un étudiant à l’hôpital. Ce n’est plus le cas grâce à Thea. C’est une plateforme que tout le monde doit soutenir car des Africains en bonne santé sont la principale richesse de notre continent », conclut Hervey Kemfang.

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/09/11/thea-la-plateforme-africaine-qui-met-en-relation-patients-et-medecins-du-continent_5509284_3212.html

——————————————————-

Sommaire de notre série « Carnet de santé »

Chaque mercredi, Le Monde Afrique propose une enquête, un reportage ou une analyse pour décrypter les avancées des soins et de la prévention sur le continent.

Episode 1 Ces nouvelles maladies qui sévissent en Afrique
Episode 2 Au Burkina, les belles promesses de la pommade anti-paludisme
Episode 3 Centrafrique : à Bangui, l’Institut Pasteur traque les virus les plus mortels
Episode 4 Tantine, l’application rwandaise qui éduque les jeunes à la sexualité
Episode 5 Le Nigeria, principale porte d’entrée de faux médicaments sur le continent
Episode 6 « Les milliardaires africains doivent financer la recherche médicale en Afrique »
Episode 7 Au Ghana, un insecticide de troisième génération pour lutter contre le paludisme
Episode 8 Le secteur privé, acteur incontournable dans les systèmes de santé en Afrique
Episode 9 Zimbabwe : quand les mamies remplacent le psy
Episode 10 Au Cameroun, deux start-up au secours de la « pénurie de sang » dans les hôpitaux
Episode 11 « Au Sahel, l’espérance de vie a progressé ces trente dernières années malgré les crises »
Episode 12 Sida, Ebola, paludisme… Qui sont les « Big Killers » en Afrique ?
Episode 13 Au Nigeria, un « kit de maternité » au secours des femmes enceintes
Episode 14 « Il est urgent que Ouagadougou retrouve une alimentation plus saine »
Episode 15 La drépanocytose, une maladie génétique délaissée
Episode 16 Au Burkina, des tablettes pour améliorer le diagnostic des enfants malades
Episode 17 A Bangui, la méthode Kangourou sauve des vies
Episode 18 En Afrique, « la couverture santé universelle est un enjeu moral »
Episode 19 Au Ghana, la livraison de médicaments et de sang par drones prend son envol
Episode 20 Le Pass Mousso, un petit bijou de santé numérique
Episode 21 « Faux » médicaments en Afrique : la mort au bout du trafic
Episode 22 Préservatif féminin : quand les Africaines reprennent le pouvoir
Episode 23 Etats, ménages, secteur privé : qui doit financer les soins en Afrique ?
Episode 24 Thea, la plateforme africaine qui met en relation patients et médecins du continent

Envoyer un commentaire