Mali : Texte de l’intervention du président Ibrahim Boubacar Keïta à l’occasion de la cérémonie de présentation de vœux

On pouvait penser encore une fois que les uns et les autres (les autorités en tête), réfutant le débat indispensable sur ces questions hautement stratégiques, se disaient peut-être dans leur for intérieur qu’elles découlaient stricto sensu de la pauvreté, ce bouc émissaire qui refuserait de s’éloigner du Mali avec sa charge maudite.

Sinon comment comprendre par exemple que dans ce pays, qui a une vocation agro-pastorale, qui est arrosé par de très grands cours d’eau, on en soit encore à consommer des produits agricoles d’ailleurs, une tendance qui prive nos bras valides de la possibilité de vivre à la sueur de leur front ?

Des céréales, des produits maraîchers, des agrumes, qui peuvent bien germer sur nos terres traversent des milliers de kilomètres pour inonder nos marchés, et l’on s’étonne que l’exode rural, le désir de traverser la mer pour connaître le bien-être ailleurs monte en flèche !

Somme toute, des producteurs sont chassés de leurs terres par plus forts qu’eux, le désert avance inexorablement, les engrais « hors normes » abondent, les pluies s’éloignent et l’on veut que les ruraux et les désoeuvrés acceptent cette fatalité : en étant condamnés à mourir tranquillement chez eux.

S’ils n’avaient que leurs yeux pour pleurer, ils n’entendent plus croiser les bras, quitte à prendre des risques pour eux-mêmes ; en tout cas à se mettre en porte-à-faux avec les principes de l’Etat de droit parce que « la chèvre, poussée dans son dernier retranchement, mord ». Accablées, terrorisées, les victimes des dysfonctionnements de l’Etat cherchent là où elles peuvent trouver une lueur d’espoir. C’est sur cette vague de mécontentements que les trafiquants et extrémistes religieux surfent.

C’est le manque de vision porteuse couplé à l’impunité, à l’appât du gain facile, à l’accaparement, qui explique en grande partie nos échecs. Au lieu des stages professionnels de l’Apej par exemple qui visent à former des gens voués à la bureaucratie, il serait peut-être intéressant d’initier une politique vigoureuse de retour de la jeunesse à la terre.

Et vu l’engouement pour les produits agricoles étrangers, on peut croire qu’il serait bon d’aménager le fleuve Niger sur certains parcours pour une agro-industrie basée sur le maraîchage. Au lieu d’attendre des années pour récolter les fruits de leur labeur, les jeunes ruraux et citadins (sans considération de leur formation) trouveraient alors de quoi vivre dignement en toute saison.

A la longue, la création d’unités de transformation des produits locaux serait envisageable et pourquoi pas l’exportation qui permettrait à notre économie de concurrencer ses voisines, qui commencent à prendre le large pour avoir fait de nous les consommateurs de ce qu’ils produisent tout en jetant sur les chemins de l’incertitude, de l’insécurité l’avenir du pays, c’est-à-dire nos frères et sœurs désabusés par les décideurs.

M. T.

Source : Les Echos