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Au Sahel, la France et ses alliés face à l’urgence djihadiste

Le Monde- Publié le 13-01-2020 à 04h24

Emmanuel Macron réunit lundi, à Pau, les dirigeants des pays du G5 Sahel, le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad.

Après un faux départ, c’est dans un climat un peu plus apaisé que le président français, Emmanuel Macron, réunit, lundi 13 janvier à Pau, ses cinq homologues du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad). Paris attend qu’ils confirment « explicitement » leur soutien à l’implication militaire française dans la région alors que l’année 2019 y a été marquée par une recrudescence et une mortalité inédites des attaques djihadistes.

Le sommet de Pau avait été décidé par la France dans l’urgence – doublée d’une forme d’exaspération – après la mort, fin novembre au Mali, de treize de ses militaires de l’opération « Barkhane ». D’abord prévue pour le 16 décembre, la rencontre avait été reportée au dernier moment à la suite de l’attaque meurtrière d’une caserne nigérienne par des groupes djihadistes. Les pertes d’une bataille chassaient les autres dans cette guerre contre le terrorisme aux contours mal définis.

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Le ressentiment de certains chefs d’Etats du G5 – notamment malien et burkinabé –, froissés d’être « convoqués » quasiment du jour au lendemain par leur homologue français, s’est ainsi estompé. Au fur et à mesure, sans doute, des pertes comptabilisées par leurs armées nationales face à la dynamique du front insurrectionnel. A l’Elysée, on considère comme « un gage d’optimisme les prises de paroles publiques assez fortes, ces dernières semaines, des présidents du Mali, du Niger mais aussi du Burkina Faso [contre] le narratif antifrançais » qui prospère dans une partie de l’opinion publique de certains de ces pays.

Imprimer le tempo

Mais la France entend toujours imprimer le tempo dans cette guerre. Elle y joue une partie de sa crédibilité, forte de la présence de 4 500 soldats de la force Barkhane sur le terrain et de son influence sur la scène internationale pour rameuter d’autres forces combattantes européennes, des bailleurs de fonds, et impliquer d’autres pays de la région qui craignent à juste titre d’être gagnés par la contagion sahélienne. « Le fait que la France, le pays le plus engagé dans la région, soit aussi le plus critiqué, ne pose pas l’équation la plus incitative pour attirer de nouveaux partenaires », reconnaît-on à l’Elysée.

Chacun s’accorde pourtant sur l’urgence. Jamais le bilan humain annuel dans les trois pays les plus exposés – Mali, Niger et Burkina Faso – n’a été aussi lourd. « Les chiffres sont choquants », s’inquiétait ainsi le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, dans son dernier rapport, présenté le 11 novembre 2019 au Conseil de sécurité. « Depuis le mois de janvier, détaillait-il, plus de 1 500 civils ont été tués au Burkina Faso et au Mali. Plus d’un million de personnes ont été déplacées à l’intérieur des cinq pays [du G5], plus du double qu’en 2018. »

S’il faut croire le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, pour qui les déplacements sont « le baromètre de ces crises », alors le temps au Sahel est aux tempêtes dévastatrices.

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Sur cette carte des violences, le Burkina Faso s’inscrit dorénavant en rouge. En l’espace de quelques mois, le pouvoir central a perdu le contrôle d’au moins un tiers de son territoire au profit de groupes armés d’obédiences diverses. Près d’une centaine de membres des forces de sécurité (militaires, gendarmes, policiers, garde forestiers…) ont été tués en 2019, dont au moins 24 en août lors de l’attaque de la caserne de Koutougou. Une attaque revendiquée par l’Etat islamique dans le Grand Sahara et probablement menée conjointement avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).

L’implication, par le biais de ces groupes, des deux « franchises » djihadistes les plus célèbres – Etat islamique et Al-Qaida – ne signifie pas l’existence d’un front uni. « Loin de représenter un mouvement uniforme d’essence religieuse, le djihad sahélien résulte de l’agglomération de foyers insurrectionnels construits sur des fractures sociales, politiques ou économiques, parfois très anciennes, et qui ont sédimenté, rappelle le chercheur Mathieu Pellerin. Avec l’extension des groupes djihadistes au centre et au sud du Sahel, loin de leurs bases historiques, [la] dimension religieuse risque d’être encore moins perceptible. Elle laissera place à des formes de violence hybrides où autodéfense, rébellion et djihadisme se nourrissent les unes des autres. »

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Face à la nature complexe de ces mouvements armés, la réponse militaire est insuffisante. En 2018 et 2019, le Mali, le Burkina Faso et le Niger avaient, chacun, entrepris de redéployer leurs soldats sur leurs confins dans la zone dite « des trois frontières », cercle semi-désertique et de forêts rayonnant autour du point de jonction des trois pays. C’est là précisément qu’elles ont subi cette année leurs plus lourdes pertes se chiffrant, à chaque fois, en dizaines de morts : Boulikessi, Mondoro et Indélimane pour le Mali ; I-n-Atès, par deux fois, au Niger, Koutougou côté burkinabé.

Guerre asymétrique inédite

Ces attaques ont montré que les armées locales souffrent de maux qui dépassent la difficile adaptation du cadre opérationnel dans une guerre asymétrique inédite ou le manque de moyens financiers. Malgré les efforts budgétaires nationaux considérables et les financements étrangers, la mauvaise gouvernance laisse souvent les militaires du front dans un grand dénuement : manque de munitions, de nourriture ou d’essence, soldes payées en retard, crédits détournés, encadrement insuffisant sur le terrain mais états-majors pléthoriques…

A Pau, tout ne pourra être mis sur la table. Mais la présidence française entend resserrer les rangs. « Barkhane a enregistré ses plus importants succès ces deux dernières années, avec plusieurs opérations d’une très grande létalité contre l’état-major du JNIM [affilié à l’Etat islamique] et d’Al-Qaida au Maghreb islamique », rappelle Mathieu Pellerin. En février, la ministre française des armées, Florence Parly, avait ainsi présenté au Sénat le bilan officiel de quatre années de l’opération « Barkhane » et des forces spéciales françaises Sabre : « 600 terroristes mis hors de combat [dont] plus de 200 en 2018. Chaque trimestre, nous saisissons deux tonnes d’armes et de munitions. »

Mais que représente ce tableau de chasse face au dynamisme et à la capacité des groupes armés à se régénérer auprès de populations délaissées nourrissant des besoins de protection, de vengeance ou d’opportunisme économique ? En juillet 2018, le général Bruno Guibert, qui à l’époque commandait « Barkhane », pensait ainsi que « les terroristes ne sont plus capables de conduire d’opérations d’ampleur ». « Il n’y a plus de sanctuaire réel où ils peuvent se protéger », ajoutait-il. Ces derniers mois contredisent ce constat. La menace s’étend. Elle inquiète dorénavant, loin du Sahel, les pays du golfe de Guinée frontaliers de cette zone (Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin…) qui redoutent une contamination si le verrou burkinabé cède sous la pression.

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A Paris, on salue une prise de conscience régionale. Et on s’irrite d’être devenu un bouc émissaire auprès d’une partie de l’opinion publique ou de certains cercles dirigeants, accusant, selon l’humeur, d’être complice de la montée de l’insécurité, de brider la montée en puissance des armées nationales, voire de s’approprier les richesses locales… Jusqu’au 25 novembre, Paris préférait ne pas surestimer la montée diffuse de « contrevérités ». La mort, ce jour-là, de 13 soldats français dans la collision de deux hélicoptères qui volaient en appui d’une opération commando a eu, explique-t-on à l’Elysée, un « effet accélérateur » sur la nécessité de fixer de nouveaux objectifs avec les pays du G5.

« Nous sommes aujourd’hui entravés par un cadre (…) qui brouille parfois notre coordination », a expliqué Emmanuel Macron lors d’une visite au Niger, le 22 décembre. La déclaration commune attendue au soir du sommet de Pau permettra peut-être de clarifier le message politique entre « alliés ». Mais il en faudra davantage pour stopper le cycle de violences sur le terrain.

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