booklet 8 pages

QUI SOMMES-NOUS ?


Association TAMOUDRE,“Touareg, vie et survie”.
Informations, réflexions et actions ciblées autour du DÉVELOPPEMENT et des problèmes de GÉOSTRATÉGIE, [...]

Lire la suite

TERRITOIRES ET ACTIONS

Événements

  • Aucun événement

Au Sahel, le nouveau visage de l’opération « Barkhane »

Le Monde- Publié le 13-01-2020 à 10h53

Paris veut valider avec les Etats du G5 Sahel, lundi 13 janvier à Pau, la poursuite, mais aussi le réaménagement, de l’action militaire française.

L’heure est à une redéfinition profonde de l’opération « Barkhane », la principale mission militaire extérieure de la France depuis août 2014, qui déploie 4 500 soldats au Sahel. Dans cette vaste région déshéritée, les groupes armés et les djihadistes ont recouvré depuis près de trois ans une force déstabilisatrice, après avoir été durement frappés. « Il faut inverser le rapport de force, il ne nous est pas favorable », explique l’Elysée. Les choses sont enfin dites, clairement.

Et Paris espère que la réunion des présidents du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad) autour d’Emmanuel Macron à Pau, lundi 13 janvier, relancera une « dynamique » positive. Après une série de durs revers pour les armées africaines locales, et la perte de treize soldats français en novembre 2019, Paris attendait « la confirmation publique, explicite, de la part des chefs d’Etat du G5, qu’ils demandent la poursuite de l’engagement militaire français ».

Lire notre analyse : Au Sahel, la France et ses alliés face à l’urgence djihadiste

Toutes les options ont été étudiées, y compris celle d’un désengagement, répète-t-on dans l’entourage présidentiel. Ce n’est « pas le scénario privilégié », davantage un moyen de pression pour mobiliser des alliés pusillanimes, africains comme européens. « Si on veut plus aider, cela veut dire prendre plus de risques, et il faut que les conditions politiques soient réunies pour cela », ajoutent les conseillers du président Macron. La mise en œuvre des accords de paix au Mali en est le point dur. Paris veut donc fixer un horizon de retrait basé sur un calendrier précis, mesurant « les résultats militaires et politiques ». Un rendez-vous est annoncé pour faire le point à l’été.

« La menace a muté »

Après sept ans de lutte contre d’innombrables franchises djihadistes, d’Al-Qaida au Maghreb islamique aux groupes communautaires du centre du Mali, un ennemi principal est désormais désigné : l’organisation Etat islamique dans le grand Sahara (EIGS). L’objectif stratégique est d’empêcher une contamination de toute l’Afrique de l’Ouest. Paris évoque même une logique de « sanctuarisation », avec de nouvelles missions de coopération de défense visant à étanchéiser les frontières de la Côte d’Ivoire, du Ghana, du Togo et du Bénin.

Deuxième changement : un resserrement géographique de « Barkhane », aujourd’hui écartelée sur une dizaine de bases ou de petits postes. Fini le slogan d’une force « couvrant une région grande comme l’Europe ».

« La menace a muté », admet-on à l’état-major. Entre octobre et novembre 2019, l’armée malienne a perdu 150 hommes de façon traumatisante – les attaques ont laissé des cadavres de soldats, abattus dans leur fuite d’une balle dans le dos. Les forces maliennes se sont retirées de la frontière est du pays, laissant le champ libre aux djihadistes.

A Paris, les généraux évoquent les risques d’une débandade totale de l’armée malienne

Au Burkina Faso, deux attaques successives, à Arbinda, ont choqué le pays, en tuant une vingtaine de soldats et de nombreux civils à Noël. A Inates, au Niger, le 10 décembre, ce sont près de 500 combattants qui ont attaqué un camp militaire, faisant 71 morts et démontrant une capacité de rassemblement qui n’était plus atteinte depuis longtemps. Les troupes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans de l’émir Iyad Ag Ghali ont prêté main-forte à celles de l’EIGS, dans une « manœuvre complexe », alliant véhicules-suicides, mortiers et artillerie.

Objectif : afficher des « victoires lisibles »

L’EIGS reste confiné, estime Paris, mais le risque est jugé « réel » d’un transfert de forces depuis le Moyen-Orient. Un assaut mené le 9 janvier contre un camp de l’armée nigérienne à Chinégodar, proche de la frontière du Mali, a causé la mort de 89 soldats, tandis que des dizaines de djihadistes étaient éliminés par un drone américain, dans une toute première opération coordonnée avec l’aviation française. Un officier supérieur nigérien cité par RFI a évoqué un commandement étranger, qui « a donné ses instructions en langue arabe ».

Lire aussi Au Niger, l’armée subit ses plus lourdes pertes à Chinégodar avec 89 soldats tués

Depuis dix-huit mois, « Barkhane » et son volet forces spéciales, « Sabre », ont « neutralisé » de nombreux chefs djihadistes dans la région. Les opérations lourdes s’enchaînent, avec une communication plus précise de l’état-major. Objectif ? Afficher des « victoires lisibles » pour remonter le « niveau de confiance » de forces sahéliennes éprouvées. « Mais “faire du scalp”, comme on dit, n’a jamais rien réglé », note un militaire. A Paris, les généraux évoquent même les risques d’une débandade totale de l’armée malienne, voire d’un nouveau coup d’Etat, dans un pays au bord de l’effondrement, comme il l’était en 2013, au déclenchement de l’intervention française.

Les opérations vont continuer à un rythme élevé, promet l’Eysée. Mais l’armée française, depuis ses bases de Gao, Niamey et Ouagadougou, va désormais concentrer ses efforts dans la zone des trois frontières. Là, les groupes armés ont « toutes les caractéristiques du terrorisme international », selon Paris, et la lutte exige des moyens militaires du « haut du spectre », c’est-à-dire complets.

Visite de soldats français à une radio locale, dans le cadre d’un projet humanitaire, le 4 décembre 2019, à Gao. Visite de soldats français à une radio locale, dans le cadre d’un projet humanitaire, le 4 décembre 2019, à Gao. Laurence Geai pour Le Monde

Dans le centre du Mali, où la sécurité repose sur des opérations de contrôle moins lourdes, place à la mission de l’ONU, la Minusma, jusqu’ici présente uniquement dans le nord du pays, et récemment réorientée. « La mission a dû adapter sa stratégie. Ces six derniers mois, elle a déployé en permanence, dans la région de Mopti, pour prévenir toute violence contre les civils, au moins trois compagnies d’infanterie, des moyens de renseignement, de surveillance et de reconnaissance, et une force de réaction rapide de sa base de Gao », indique, dans son dernier rapport, le secrétaire général de l’ONU.

« Force de réaction rapide »

Enfin, « Barkhane » pourrait quitter la région de Kidal, la grande ville touareg du nord où la France est accusée de connivence avec les groupes séparatistes opposés à Bamako. « Les défis actuels du nord du Mali ne nécessitent pas le même type de réponse, confirme-t-on à l’Elysée. Ce n’est pas la France qui va accélérer le retour de l’Etat malien à Kidal, c’est une responsabilité malienne. »

Lire aussi : Au Mali, le sentiment antifrançais gagne du terrain

La logique est celle d’une force française qui devient une « force de réaction rapide » au profit des armées locales. Cela peut vouloir dire moins d’hommes, mais il faut plus d’hélicoptères et d’avions – que pourraient fournir les Européens, comme vient de le faire le Danemark. Il faut aussi que les gouvernements malien, nigérien et burkinabé acceptent d’appeler à l’aide en cas d’alerte. Sur le modèle de ce que les Occidentaux font en Irak ou en Syrie, il s’agit d’apporter la garantie d’un appui, en fonction des besoins. « Il faut que “Barkhane” arrête de faire la guerre dans son coin et mette ses moyens à disposition de l’état-major malien, elle a la responsabilité d’offrir aux forces de Bamako une victoire », explique un connaisseur du dossier.

Dans ce cadre, « l’accompagnement » militaire devient le mot-clé, avec plusieurs niveaux d’intensité. Depuis plusieurs mois, des officiers français plus nombreux sont intégrés dans les unités africaines pour un « partenariat militaire opérationnel » étendu. D’autres, sur le modèle des équipes de liaison et de tutorat opérationnel en Afghanistan, participeront aux opérations « dures ». Paris compte sur l’appoint d’une nouvelle coalition européenne de 500 opérateurs de forces spéciales, « Takuba », pour opérer dans la région des trois frontières. Mais les Européens tardent à formaliser leur engagement, et les Etats sahéliens n’ont pas encore exprimé de demande pour une telle force.

L’indispensable soutien américain aux opérations pourrait s’arrêter d’ici quelques mois

Sur le terrain, ce doit être « donnant-donnant », plaide Paris. « L’opinion ne comprend pas que nos soldats prennent des risques extrêmes sur les terrains d’engagement, et que les opinions publiques des pays pour lesquels on prend ces risques contestent cette présence », assurent les conseillers d’Emmanuel Macron. Ce « décrochage » des opinions, selon l’Elysée, vient aussi d’interrogations sur la faiblesse du soutien des grands partenaires européens. Pour les mobiliser et sans entrer dans une logique de coalition telle qu’en Syrie et en Irak, la France pourrait internationaliser l’opération « Barkhane ».

Face aux exigences de résultats de l’exécutif, les militaires français refusent d’endosser seuls l’échec d’une politique qui a péché, depuis six ans, dans ses volets politique et de développement. « “Barkhane” a avancé toute seule, elle a mené ses opérations de son côté, et les lignes d’opération ont été déséquilibrées », note le bon connaisseur du dossier. « En 2017, on a amené des “scalps” à Emmanuel Macron, la menace était encore gérable. Désormais, on est face à autre chose, et, s’il est positif d’être sorti du déni, il ne faut pas croire que les solutions sont plus à portée de main », estime cette source.

D’autant qu’un nouveau problème inquiète au plus haut point les responsables français : l’indispensable soutien américain aux opérations pourrait s’arrêter d’ici quelques mois. S’ils venaient à être retirés, comme l’a ordonné le président Donald Trump, les moyens du Pentagone en renseignement, surveillance et reconnaissance, satellites et drones, ne seront pas remplacés, car ils sont uniques. « Nous faisons passer les messages à tous les niveaux à Washington », indique-t-on à l’Elysée.

Envoyer un commentaire