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TERRITOIRES ET ACTIONS

En Libye, « le début d’une guerre longue et sanglante sur les rives sud de la Méditerranée »

  -23-05-2019 à 14h54

Les livraisons d’armes, qui continuent malgré l’embargo, sont le carburant de la guerre provoqué par l’offensive du maréchal Haftar sur Tripoli.

Des combattants des forces loyalistes au gouvernement d’« accord national » (GNA) ouvrent le feu contre des combattants soutenant le maréchal Haftar, le 21 mai 2019. Des combattants des forces loyalistes au gouvernement d’« accord national » (GNA) ouvrent le feu contre des combattants soutenant le maréchal Haftar, le 21 mai 2019. MAHMUD TURKIA / AFP

« Les armes affluent à nouveau de tous les côtés. » L’amer constat dressé, mardi 21 mai, à New York, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, par Ghassan Salamé, le chef de la mission d’appui des Nations unies en Libye, donne la mesure de l’impasse militaire à Tripoli, près de sept semaines après l’attaque de la capitale par l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar.

Dans cette déclaration au ton alarmiste inhabituel, M. Salamé anticipe un conflit de longue durée. « Je ne veux pas jouer les Cassandre, mais la violence aux abords de Tripoli n’est rien d’autre que le début d’une guerre longue et sanglante sur les rives sud de la Méditerranée. »

Débarquement de blindés, usage de drones armés

Quelques jours plus tôt, le 18 mai, des images largement diffusées sur les chaînes de télévision libyennes montraient le débarquement sur le port de Tripoli de dizaines de véhicules blindés de type MRAP de fabrication turque.

Une telle livraison au profit des forces loyales au gouvernement d’« accord national » (GNA) de Faïez Sarraj bafoue l’embargo sur la fourniture d’armes en Libye voté par le Conseil de sécurité en 2011. Elle n’est pas la première. M. Salamé, qui a dénoncé cette « violation flagrante », a précisé qu’elle « [faisait] suite aux livraisons précédentes et en cours ­d’armes légères interdites à l’ANL, placée sous le contrôle d’Haftar ».

L’escalade dans les ingérences étrangères semble se confirmer chaque semaine.

L’usage de drones armés par le camp d’Haftar, identifiés par l’expert Arnaud Delalande comme des Wing Loong 2 de fabrication chinoise, probablement acquis par les Emirats arabes unis, voire les Egyptiens, a apparemment fait école. Des sources à Tripoli évoquent la possible acquisition parallèle par les forces du GNA de drones afin de contrer la supériorité aérienne que s’était taillée jusque-là l’ANL d’Haftar.

L’escalade dans les ingérences étrangères en Libye provoquée par l’offensive d’Haftar contre Tripoli semble ainsi se confirmer chaque semaine. A l’axe régional formé par les Emirats, l’Egypte et l’Arabie saoudite, soutiens fidèles d’Haftar, répond le tandem Turquie-Qatar, proche du GNA de Sarraj.

Faute d’un « mécanisme d’application robuste », a mis en garde M. Salamé, dans son discours devant le Conseil de sécurité, l’embargo imposé à la ­Libye par le conseil deviendra une « blague cynique ».

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Durcissement des hostilités

La surenchère en cours annonce ainsi inévitablement un durcissement des hostilités à Tripoli et dans sa périphérie, qui ont déjà fait 460 morts (dont 29 civils), 2 400 blessés (civils dans leur majorité) et déplacé 75 000 personnes. « Les batailles vont désormais devenir de plus en plus intensives », s’inquiète un analyste de Tripoli, s’exprimant sous le sceau de l’anonymat. Outre les livraisons d’armes et d’équipements violant l’embargo, l’escalade se nourrit de l’impasse de la situation militaire que chaque camp cherche à briser en redoublant d’agressivité.

Les différentes lignes de front n’ont pas notablement évolué depuis le début du conflit. Si elle a réussi à s’installer aux portes méridionales de Tripoli, notamment à Gharian et Tarhouna, voire à se glisser dans certaines poches à l’intérieur de la capitale – Aïn Zara ou à proximité de l’aéroport international (fermé) –, l’ANL d’Haftar n’a pas brisé les défenses de Tripoli conformément à ses plans initiaux.

Elle s’est heurtée à la résistance mal anticipée des milices de Tripoli, qui, malgré quelques hésitations, ont confirmé leur soutien au GNA de Sarraj, mais surtout à celle des groupes armés de l’Ouest libyen. Parmi ces derniers, les katibas (unités, en français) de Misrata, Zaouïa et Zinten, ainsi que des groupes imazighen (berbères) de la périphérie occidentale de Tripoli ont surmonté leurs divisions passées pour faire obstacle à l’avancée d’Haftar.

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Combat contre l’EI

Selon une source libyenne proche des milices de Tripoli, une inflexion récente de la scène militaire tient dans l’évolution de la katiba Rada, dominée par les salafistes de l’école saoudienne madkhaliste. Rada occupe une position stratégique à Tripoli en raison de son contrôle d’une partie de l’aéroport de Mitiga, le seul fonctionnel de la capitale. Elle est également très impliquée dans le combat contre l’organisation Etat islamique (EI).

Parmi tous les groupes armés de Tripoli, Rada faisait partie de ceux les plus susceptibles de basculer en faveur d’Haftar, en raison notamment de ses connexions idéologiques avec l’Arabie saoudite, parrain des réseaux madkhalistes libyens. De fait, un certain flottement a gagné Rada dans les jours qui ont suivi l’offensive déclenchée le 4 avril par Haftar. Au fil des semaines pourtant, une faction anti-Haftar semble s’être imposée au sein de Rada.

Selon cette source libyenne, ­Abdul Rauf Kara, le chef de Rada, a rencontré, il y a quelques jours, des chefs de milices mobilisées sur le front contre l’ANL d’Haftar, leur promettant son soutien. Si une telle évolution devait se ­confirmer, elle illustrerait l’échec de la tentative politique d’Haftar visant à retourner en sa faveur certaines grosses milices tripolitaines.

« Dans le sud de la Libye, les drapeaux noirs de l’EI flottent. »

« Les membres de Rada auraient pu basculer par opportunisme si Haftar avait réussi à prendre Tripoli dès les premiers jours, ajoute la source libyenne. Avec le conflit qui s’enlise et la montée d’un sentiment anti-Haftar dans la population, un retournement n’est aujourd’hui plus possible. » Si Rada compte tant sur l’échiquier politico-militaire de Tripoli, c’est que la prison que la milice administre à proximité de l’aéroport de Migita contient des dizaines de détenus affiliés à l’EI. Ce « capital » lui vaut d’être très courtisée par les services secrets occidentaux.

L’affaire est d’autant plus sensible que l’EI tente de réactiver ses réseaux à la faveur du conflit. Depuis l’éclatement, le 4 avril, de la bataille de Tripoli, l’organisation djihadiste a revendiqué quatre ­attaques dans le Sud libyen contre des positions de l’ANL d’Haftar. Elle cherche à l’évidence à profiter du fait que ses adversaires habituels, le GNA de Tripoli comme l’ANL, sont trop occupés à se combattre mutuellement pour s’intéresser sérieusement à elle.

« Dans le sud de la Libye, les drapeaux noirs de l’EI flottent », a dénoncé M. Salamé à New York. La préoc­cupation, notamment en Occident, autour d’un regain du péril djihadiste risque de peser lourd dans la perception de la crise par la communauté internationale.

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