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TERRITOIRES ET ACTIONS

« Faire la paix et construire l’Etat: les relations entre pouvoir central et périphéries sahéliennes au Niger et au Mali »

Étude de l’IRSEM n°51, juillet 2017.

Yvan GUICHAOUA, Enseignant-chercheur à la Brussels School of International Studies
Mathieu PELLERIN Chercheur associé au programme Afrique de l’IFRI

Le Niger et le Mali partagent des configurations territoriales et des trajectoires historiques à première vue assez similaires. La récurrence des rébellions portées par des groupes essentiellement nomadiques pose la question des rapports entre centre et périphérie dans ces Etats. Cette étude a pour vocation d’analyser comment ces Etats tentent de « faire la paix » (peacemaking), à défaut de la « construire » (peacebuilding), aboutissant à des arrangements hybrides bricolés et court-termistes. L’étude intègre les manières de faire la paix et de faire la guerre dans un cadre analytique commun. Elle se structure cependant autour d’une analyse des formes de mobilisation violentes suivie de celle des actions étatiques.

Facteurs et ressources de la dynamique collective violente

Nous considérons la rébellion comme la mise en commun progressive (et pas forcément planifiée) de ressources d’ordre divers, qui, temporairement, donnent vie à une mobilisation politique violente. Il en résulte des rébellions aux motivations, voire aux identités, plurielles, face auxquelles une réponse univoque ne suffit pas. Nous nous penchons sur trois types de ressources structurantes.

– La première ressource est d’ordre idéologique. Le répertoire idéologique comprend les visions du monde, sens de la justice ou grands principes normatifs que convoque la rébellion. Le registre contestataire séparatiste est le plus évident parmi ceux exprimés par les rébellions successives. Cette mobilisation idéologique explicite (qui se double opportunément d’arguments écologiques et antiterroristes comme les exemples respectifs du MNJ au Niger et du MNLA au Mali le montrent) est indispensable à la prise au sérieux du groupe sur les plans locaux, nationaux et internationaux, mais peut simultanément dissimuler bien d’autres logiques de mobilisation. Cette coexistence de logiques différentes au sein même d’un groupe rebelle qui se présente comme homogène et uni dans ses revendications peut expliquer les difficultés qu’éprouvent les États à y répondre.
A un échelon moins officiellement revendiqué, la figure du rebelle ou de l’ancien rebelle demeure également hautement valorisée dans certains segments de ces sociétés nomades autant qu’auprès de partenaires extérieurs. Cette figure se modèle aussi au gré de l’évolution des cycles rebelles et de leurs contenus. De nouvelles figures contestataires apparaissent. D’une part, la montée de l’économie grise promeut la figure du « bandit social ». D’autre part, l’extension d’un Islam politique offensif valorise la figure du rebelle pieux.

– Le second facteur de mobilisation renvoie à des dynamiques externes. La première de ces dynamiques correspond aux interférences diplomatiques régionales (Algérie, Libye, Mauritanie, Maroc) ou internationales (France) dans les transformations politiques sahéliennes. Ces puissances périphériques peuvent encourager les dynamiques rebelles ou profiter de celles-ci pour avancer leur agenda aux dépens de leurs voisins. A ces interférences diplomatiques s’ajoutent celles des jihadistes – originellement externes puisque AQMI est historiquement venu de l’Algérie – mais qui sont en cours d’endogénéisation avec un jihad proprement sahélien. Il apparaît que certaines des causes ayant motivé la mobilisation séparatiste – l’injustice, la possibilité de reclassement social par la contestation, le rejet de l’Etat – sont parmi les causes principales d’engagement au sein des groupes djihadistes, à tel point qu’il n’est plus possible de penser la rébellion au Mali isolément des groupes terroristes.

L’autre facteur externe concerne l’influence des ressources économiques marchandes (contrôle des trafics transfrontaliers) non seulement dans le déclenchement mais aussi dans la perpétuation de la rébellion. Les intérêts trafiquants constituent le principal foyer de financement rebelle. Ils exacerbent les rapports intercommunautaires et atomisent les groupes armés. Loin d’être l’apanage des rebelles, les trafics font l’objet d’une compétition avec les acteurs liés à l’État. Cela complexifie la recherche de la paix.

– Une troisième variable, qui est pour partie fonction des deux précédentes, correspond à l’étendue de la base sociale dont jouit la rébellion. La décision individuelle de s’engager ou de soutenir une rébellion relève souvent de choix personnels, sans planification ni direction claire. Cependant, l’étendue de la base dépend largement de l’inclusivité communautaire effective du groupe armé qui porte cette revendication. Historiquement, les rebellions émanent d’alliances intercommunautaires ou de communautés isolément.

Ces trois catégories de ressources se combinent pour offrir un large spectre de dynamiques rebelles. En miroir de celles-ci, s’élaborent les stratégies étatiques pour y faire face. Parce que les facteurs d’entrée en rébellion évoluent et deviennent de plus en plus exogènes, les solutions traditionnellement pensées par les États pour répondre aux motivations autonomistes affichées par les groupes armés ne suffisent plus. Ainsi pour la rébellion de 2012 au Mali, les motivations des combattants procèdent très largement de bouleversements géopolitiques, de rivalités communautaires, de règlements de compte personnels, d’intérêts narcotrafiquants et de la présence d’AQMI au nord du Mali. Ces motivations – non-conformes au catalogue de mesures habituellement proposées pour « faire la paix » – obligent à repenser l’ingénierie traditionnelle de la paix.

Faire la paix au Mali et au Niger

La récurrence des rébellions depuis 1963 au Mali et 1991 au Niger s’explique largement par le fait que les processus de paix au Sahel consistent nettement plus à faire la paix (peacemaking) qu’à la construire sur la durée (peacebuilding). Les États du Mali et du Niger ont eu recours à des procédés en apparence assez similaires pour « faire la paix », bien que le Niger paraisse nettement plus avancé à travers un schéma politique intégrateur et un outil de prévention des conflits et de régulation des tensions innovant : la Haute Autorité à la Consolidation de la Paix

– L’intégration politique.

Au-delà de différences structurelles notables avec le Mali qui ont favorisé historiquement les échanges Nord-Sud au Niger, ce dernier pays a une vie politique moins polarisante et davantage intégratrice qui préserve la paix sociale. Souvent résumé à la simple cooptation d’anciens rebelles, le système d’intégration nigérien va plus loin. Construit autour du pouvoir en place, le PNDS, il fonctionne par le contrôle des voix discordantes et par la répartition des rentes étatiques qu’il contrôle étroitement. – L’économie grise comme facteur d’intégration et soupape sociale. Si elle est indéniablement une source d’amplification, voire de déclenchement de la rébellion, l’économie grise apparaît aussi comme l’un des facteurs de la stabilité relative du nord du Niger actuellement. Elle fait office de soupape sociale dans cet espace, sans se muer en violence armée du fait des vertus intégratrices de ses réseaux. Facteur de conflictualité quand elle fait l’objet de rivalités comme au Mali depuis le début des années 2000, l’économie grise peut produire de l’intégration quand elle est contrôlée par un cercle restreint qui canalise l’implication d’acteurs autonomes, voire les coopte et les fidélise. Cette configuration, fragile et risquée à moyen/long terme, constitue un élément de la paix sociale à court terme. L’enjeu, pour les ingénieurs internationaux de la paix, est désormais de réussir à prendre en compte l’économie criminelle dans la dynamique de paix.

– L’usage de la dissuasion armée.

Si l’usage de la force – lorsqu’il se traduit par des exactions et accroit la défiance dans l’Etat – favorise les dynamiques rebelles, il peut également constituer une solution pour les Etats lorsque la rébellion est déclenchée. Ainsi, le recours à des frappes aériennes fut parmi les causes de démobilisation du MNJ en 2009. Depuis, cette dissuasion armée s’est même renforcée par la présence militaire américaine et française qui constitue dans l’analyse risques/bénéfices de déclenchement d’une rébellion, un paramètre essentiel. Le président Amadou Toumani Touré a tenté en janvier 2012 d’user de la même stratégie de dissuasion, mais l’étendue de la base militante et les moyens militaires engagés par le MNLA et Ansar Dine (grâce à l’appui d’AQMI) ont rendu cette stratégie caduque.

– L’antienne de la décentralisation.

Au Mali comme au Niger, la décentralisation a avancé à la faveur des différentes rébellions et des Accords de paix subséquents. Toutefois, l’effectivité du lien entre décentralisation et paix reste en question. Si le processus permet l’émergence légitime (avec l’onction de la population) d’anciens chefs rebelles à des postes à responsabilité, ce processus peut également être source de conflictualité. Au Mali, la décentralisation a aiguisé les tensions intercommunautaires et ainsi nourri un contexte de pré-rebellion. La moindre polarisation des identités tribales au Niger protège partiellement le pays de tels risques.

– La HACP : une institution innovante.

À certains égards, le Niger a entamé une phase de peacebuilding, avec pour instrument institutionnel privilégié de consolidation de la paix la HACP. L’institution, créée en 1995 constitue le fil rouge institutionnel qui relie le processus de paix de la première rébellion à aujourd’hui, la HACP ayant continuellement redéfini son rôle à l’aune des priorités sécuritaires et politiques du pays. Au contraire, le Mali ne dispose d’aucune structure semblable qui œuvre pour la consolidation de la paix de manière continuelle depuis 1990. Les institutions jusqu’ici créées (Commissariat au Nord, ADN) ont souffert d’un manque de portage
politique ou d’une instrumentalisation communautaire (à la différence de la HACP) et ont périclité.

– Le recours aux milices.

Les rébellions au Niger et au Mali se sont largement érodées ou éteintes du fait de divisions intestines. Reste que ces divisions ont souvent été encouragées par les États nigérien et malien, fruit de stratégies pouvant aller jusqu’à des soutiens étatiques à la création de milices civiles. Si pareil soutien est une constante de la politique malienne au nord du Mali, le Niger n’est pas en reste mais il a toujours su garder le contrôle de ces stratégies, profitant d’un contexte de polarisations tribales moins fortes qu’au Mali. Si ces stratégies de régulation de l’ordre au Sahara par une force para-étatique ont pu être efficaces jusque récemment, elles ne suffisent plus. L’économie grise (qui justifie souvent la possession d’une arme), couplée aux séquences rebelles depuis 1990, a généralisé l’accès aux armes à toutes les fractions, privant une tribu en particulier de la capacité d’assurer une « stabilité hégémonique ».

– Médiations extérieures.

Toutes les rébellions ont été éteintes par l’intervention de médiateurs régionaux qui ont généralement pour objectif inavoué de satisfaire leurs propres intérêts nationaux. Les médiateurs intéressés que sont l’Algérie ou la Libye, en effet, sont avant tout soucieuses de rayonner dans leurs Suds. Ces interventions algériennes et libyennes largement basées sur des cooptations élitaires permettent d’éteindre efficacement les rébellions mais sont à de nombreux égards déstabilisatrices. Dans l’arène de la médiation, la très hétérogène communauté internationale joue un rôle qui produit également des interférences.

– La paix par le bas.

Dans une approche « multi-track », faire la paix implique de superposer des approches régionales et des approches micro-locales. Celles-ci replacent au centre des décisions les acteurs locaux et ont vocation à régler des conflits de plus petite échelle, que les Accords de paix ne peuvent gérer. Toutefois, ces processus locaux ne peuvent plus être conduits seulement par des chefs traditionnels passablement affaiblis. Ces processus, à l’image de ce qui s’est produit à Anefif en septembre 2015, consacrent l’influence des hommes en armes, de même qu’ils doivent s’appuyer sur les acteurs religieux qui détiennent toujours toute ou partie de leur légitimité.

 

EN SAVOIR PLUS

 

TABLE DES MATIÈRES
Introduction …………………………………………………………………….

I – Processus de paix et échelle de résolution des conflits violents ….

Le bricolage permanent de la paix ……………………………………………..

Quels interlocuteurs pour la paix ? …………………………………………….

Légitimité des processus de paix ………………………………………………..

Méthodologie de l’étude …………………………………………………………..

II – Niger-Mali : trajectoires rebelles comparées ………………….

III – Transformation des logiques de contestation violente …..

Facteurs et ressources de la dynamique collective violente …………..

Ressources idéologiques …………………………………………………………..

Registre séparatiste ………………………………………………………………………..

Registre culturel : figures sahariennes de la réussite par la violence politique …………………………………………………………………………………………….

Registre religieux : place de l’Islam dans la mobilisation et positionnement vis-à-vis des mouvements djihadistes contemporains ………………

Interférences extérieures stratégiques et financières ……………………

Interférences diplomatiques …………………………………………………………….

Interférences djihadistes et endogénéisation du djihad ……………………….

Ressources économiques et financières …………………………………………….

Étendue de la base militante ……………………………………………………..

Essai de catégorisation des logiques d’action violente dans le cadre des rébellions touarègues au Sahel …………………………………………….

Des facteurs de mobilisation en mutation ………………………………………….

Des rébellions jamais totalement éteintes …………………………………………

Intégration politique : Mali vs Niger ……………………………………………

CRI – MNA : même combat sous des formes différentes ?……………..

L’usage de la dissuasion armée ………………………………………………….

Réponses institutionnelles : vieilles recettes et innovation étatique

L’antienne de la décentralisation ………………………………………………………

La HACP : une institution innovante ? ………………………………………………

Milices et divisions pour affaiblir ………………………………………………..

L’économie grise comme facteur d’intégration et soupape sociale ?

Médiations extérieures …………………………………………………………….

La paix par le bas, dispositifs communautaires en voie d’épuisement

V – Conclusion : les déterminants de la paix au Sahel ……………

À chaque contexte sa recette …………………………………………………….

Démêler l’écheveau des intérêts au Sahel et aligner les positions des protagonistes …………………………………………………………………………….

Interférences diplomatiques extérieures et souveraineté nationale ..

Le Niger peut-il servir de modèle ? …………………………………………..

Bibliographie ……………………………………………………………………

Paix, sécurité …………………………………………………………………………

Sahel ……………………………………………………………………………………

Annexes…………………………………………………………………………….

Sigles…………………………………………………………………………………….

Cartes…………………………………………………………………………………..

 

2 commentaires pour « Faire la paix et construire l’Etat: les relations entre pouvoir central et périphéries sahéliennes au Niger et au Mali »

  • Gervais Coppé

    Petit témoignage anecdotique concernant le Niger.
    J’ai bien connu au Niger, entre 78 et 82, Oumarou Amadou, dit Bonkano, garde républicain, devenu homme-lige et conseiller spécial du président Kountché. M’intéressant à sa langue -le fulfude- et à sa culture j’avais été contacté pour lui donner des conseils et lui trouver un précepteur, car il était illettré.
    J’ai ainsi pu enregistrer de nombreuses heures sur sa vision et sa pratique du pouvoir.
    C’est lui qui veillait au choix des ministres et à la politique du gouvernement. Et j’ai souvent recueilli ses interrogations et ses confidences avant les décisions.
    Il était perçu comme un sorcier en même temps que grand musulman, et il s’en amusait beaucoup, sans le démentir.
    En quelques mots : il comparait l’État à un « poulailler », dans sa langue le franco-tiraillou. Mais selon lui cet enclos devait avoir un grillage invisible. Pour lui, le premier souci du chef de l’État devait être de maintenir un subtil équilibre dans la répartition des pouvoirs entre les ethnies. Et il n’était pas gêné pour me demander mon avis sur tel ou tel ressortissant des élites du nord, que je connaissais un peu par mon activité professionnelle. Ceci avant de procéder aux remaniements du gouvernement.
    Mais le précédent maître du pouvoir à Niamey -Diori Hamani- pratiquait aussi cette répartition entre les groupes ethniques et les grandes familles. Avec toutefois une réserve envers les Hawsas qui avaient soutenu le Sawaba de Bakari Djibo.
    Une autre technique de cette « cuisine du pouvoir » résidait dans ses mariages arrangés. Dont il était l’acteur, et le « bénéficiaire » si on peut dire.
    Son dernier mariage a d’ailleurs été une grande farce qui a bien fait rire, mais aussi inquiété le nouveau pouvoir après la mort de Kountché. Lui Bonkano étant exilé en Europe (et ailleurs) avait organisé avec grand faste le mariage, à Niamey, d’une jeune peule de « grande famille » avec un jeune Bonkano, qui n’était qu’un « marié de paille ». Réalisant la supercherie, et la moquerie à son endroit, le nouveau pouvoir mit ces gens aux arrêts. Je ne connais pas la suite. Mais Bonkano, élu député, put revenir et participer avec sa grande liberté de parole à la Conférence Nationale.
    Il était craint, car qualifié de sorcier cruel et puissant. J’avais perçu en lui un véritable Machiavel Noir.
    Mon témoignage anecdotique n’enlève rien à la valeur du travail universitaire de M. Guichaoua.

  • Gervais Coppé

    Ce que j’ai rapporté ci-dessus éclaire un peu la différence entre Mali et Niger concernant les rapports politiques entre Nord et Sud, entre nomades et sédentaires comme on disait alors. Le Niger n’avait pas eu à affronter dès 63 une rébellion comme celle de l’Adrar. L’existence à Niamey du Ministère des Affaires Sahariennes et Nomades a pu contribuer à cette prévention, en vue d’éviter la propagation d’une révolte comme au Tchad. Ceci n’est qu’une hypothèse…

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