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TERRITOIRES ET ACTIONS

Fondamentaux, invariants et évolutions de la puissance

Diploweb, Pierre BUHLER, le 26 janvier 2020 

Diplomate de carrière, a enseigné les relations internationales à Sciences Po. Pierre Buhler est l’auteur de « La puissance au XXIe siècle », Biblis, CNRS édition. Il s’exprime ici à titre personnel.

La puissance appartient à ceux qui en comprennent les règles, qui savent en assembler les ressources et en forger les instruments, qui savent en réinventer les formes et les modalités, bref, à ceux qui savent appliquer à leur profit la grammaire subtile et changeante de la puissance.

Géopolitique. Fondamentaux, invariants et évolutions de la puissance

Voici les notes préparatoires de Pierre Buhler pour sa contribution à la conférence « Les nouvelles formes de la puissance » organisée par Diploweb.com et le CSFRS le 16 avril 2019 à l’École militaire. A ses côtés, Thierry Garcin apportait une contribution dont chacun peut également disposer via la vidéo réalisée à cette occasion, disponible sur Diploweb.com avec un résumé de l’ensemble.

Considérons d’abord les fondamentaux et invariants de la puissance (I), puis la puissance aujourd’hui et demain : les grandes évolutions (II).

I. Fondamentaux et invariants

La puissance a été essentiellement/historiquement l’apanage des États, seules entités capables de conjuguer accumulation de ressources et volonté.

Pendant très longtemps, les États ont su concentrer dans leurs mains l’essentiel des instruments du pouvoir dans le champ intérieur, de la puissance sur le terrain des relations internationales : force armée, moyens de communication de masse et même les entreprises.

Après la Seconde Guerre mondiale : changement de paradigme, avec un ordre international qui frappe d’illégitimité la guerre en tant qu’instrument de règlement des conflits, avec une prolifération d’États nouvellement indépendants, des États souvent faibles, objets plus que sujets du jeu de la puissance, et aussi une relative bipolarité – ce qui est sans précédent – du système international… Pour autant, les jeux de puissance entre États n’ont connu aucune relâche, portés par les courses aux armements, les zones d’influence, le clientélisme politique international…

Par contraste avec ces 4 décennies de tension, l’après-Guerre froide portait les promesses d’un nouvel ordre international. On parlait alors des ‘’dividendes de la paix’’, de sécurité coopérative, de multilatéralisme, de démocratie, de la post-modernité européenne, de prospérité par le commerce et l’échange dans les marchés de plus en plus ouverts, d’interdépendance des nations sur une planète en proie à des fléaux communs.

Le ralliement, dans de nombreux pays – notamment ceux sortis du communisme – aux valeurs de la démocratie représentative, de la liberté et de la règle de droit nourrissait des conjectures sur l’hypothèse d’une ‘’fin de l’histoire’’. Si l’on y ajoute les vertus apaisantes prêtées à la mondialisation, au libre commerce, aux échanges, on ne s’étonnera pas de ce que cette décennie 1990 ait été empreinte d’optimisme et d’euphorie.

Il y avait certes quelques conflits rémanents – Balkans, Caucase, Proche-Orient, Timor… – mais on était tenté d’y voir les dernières séquelles, vouées à s’éteindre rapidement, de la Guerre froide.

La décennie 2000 aura été celle du dégrisement, précipité par les attentats de New York et Washington (2001), qui ont posé les termes du nouvel ordre international.

D’abord en révélant, brutalement, combien la puissance avait changé de visage, de méthode, de nature, du fait, précisément, du ‘’retrait de l’État’’ – selon l’expression de l’universitaire britannique S. Strange. On a tout d’un coup réalisé que toutes sortes d’acteurs transnationaux s’étaient subrepticement invités dans le jeu de la puissance, dans cette arène internationale pourtant saturée/occupée par les États ou leurs émanations multilatérales, allant jusqu’à défier ces États sur le terrain de l’action armée, considéré pourtant comme leur apanage incontesté. Ce n’est pas, en effet, contre un État que les États-Unis sont alors partis « en guerre », mais contre une confrérie islamiste radicale organisée en réseaux fortement décentralisés.

Ces acteurs ont véritablement prospéré sur trois terrains : la mondialisation de la production de biens et de services ; la mondialisation de la finance et ses conséquences ; la multiplication des grains de sable la puissance.

La mondialisation de la production de biens et de services

En l’espace de quelques décennies, l’entreprise transnationale s’est imposée comme la colonne vertébrale de l’économie mondiale, moteur de sa croissance et principal agent de la mondialisation. Les quatre cinquièmes de la production industrielle reposent sur un millier, seulement, d’entreprises transnationales.

Ces entreprises organisent leur ‘’chaîne de valeur’’, de la production jusqu’au marché, en choisissant les instruments les plus appropriés – création ex nihilo de sites, acquisition d’entreprises implantées dans un pays-hôte, licences, franchises, joint-venture, externalisation, alliances stratégiques…

Les rapports avec les États en sont profondément altérés : ces entreprises tendent à s’affranchir des pressions, des injonctions voire de l’emprise fiscale de leurs États d’origine ou de leurs pays-hôtes. Par toutes sortes de techniques – qui vont du financement des campagnes électorales au lobbying classique – elles s’y entendent pour peser sur la définition du droit interne, européen ou international (accord TRIPS sur la protection de la propriété intellectuelle) … Au point que le sociologue allemand Ulrich Beck a forgé le concept de droit privé, un droit formé par la consolidation de pratiques, que les autorités politiques nationales, excipant du consensus de la profession, se bornent ensuite à endosser.

Le champ de l’économie politique nationale s’est donc, au cours des dernières décennies, rétréci comme une peau de chagrin. Encourageant leurs entreprises nationales à sortir des frontières et invitant les multinationales étrangères à venir créer des emplois, les États ont perdu nombre d’instruments de contrôle direct : qu’il s’agisse de la localisation de la production, de la rémunération des facteurs ou de la redistribution de la richesse produite, tous ces outils ; classiques, de l’État se sont peu à peu émoussés.

Même l’impôt sur les sociétés, qui ne représente pourtant plus qu’une part modeste des budgets des États développés, leur échappe de plus en plus, minoré par des entreprises multinationales habiles à utiliser les différentiels de législations et de règles comptables, le dumping fiscal, les paradis fiscaux [1] ou la manipulation des prix dans le commerce intra-firme.

Les champions américains de l’économie numérique, les GAFA, en position de force sur le marché unique européen, le plus important du monde, s’y entendent pour éviter de payer l’impôt dans les pays où se forme leur valeur ajoutée. Et pour conjurer le risque d’une taxation généralisée, ils savent mobiliser les ressources du lobbying et l’appui du gouvernement américain.

La mondialisation de la finance et ses conséquences

Le cadre conceptuel de la mondialisation a été largement produit aux États-Unis, où l’école de Chicago a théorisé la déréglementation de l’économie, et notamment de la finance – et a nourri les réformes dites néo-libérales de Margaret Thatcher (1979-1990) et de l’administration Reagan (1981-1989). Celles-ci ont été le catalyseur d’une internationalisation des marchés financiers plus spectaculaire encore que pour les entreprises.

Le décloisonnement des marchés financiers nationaux, auparavant bridés par la régulation administrative, s’est conjugué aux technologies de la communication pour faire émerger progressivement un marché colossal, mondial et libre d’accès, dont les États-Unis sont le centre de gravité et qui englobe l’essentiel des liquidités mondiales.

C’est dans cet espace sans limites apparentes qu’a pris naissance puis que s’est propagée en 2007-2008 la crise financière et économique la plus grave que le monde ait connu depuis 1929, alimentée par les déséquilibres extérieurs structurels colossaux des États-Unis et l’immunité garantie par le statut de monnaie de transaction et de réserve mondiale du dollar.

Une crise alimentée également par des instruments à haut risque telles que les produits dérivés ou structurés, la titrisation, ou encore des pratiques ‘’créatives’’ développées par les établissements financiers – acquisitions à effet de levier, placement hors bilan de certains instruments financiers…

Moyennant quoi les mouvements spéculatifs, parcourant instantanément la planète, ont formé des agrégats aux proportions vertigineuses : pas moins de 2 000 milliards de dollars américains s’échangeaient chaque jour, avant la crise financière, sur les marchés des changes, soit 50 fois le volume des transactions réelles sur les biens et les services.

Ce qui frappe est l’extraordinaire autonomie de ce système vis-à-vis de toute autorité de régulation, État ou banque centrale. L’addition de ces lacunes et degrés de liberté a formé un espace échappant de facto à toute autorité, une zone de ‘’non-régulation’’ (ungovernance), selon l’expression de Susan Strange, dont les conséquences pouvaient s’avérer dévastatrices en termes de bien public mondial – et elles l’ont été si l’on en juge par les sacrifices colossaux qu’ont dû consentir les États pour éviter le pire – une injection de liquidités, financée par de la dette publique, de l’ordre de 30 à 40 % du PIB.

La multiplication des grains de sable la puissance

Considérons maintenant l’apparition d’un potentiel nouveau pour l’action collective des individus, par la multiplication spectaculaire d’entités à vocation nationale ou transnationale qui limitent le pouvoir des États ou qui, avec les internationales terroristes, parviennent à les défier sur le terrain militaire. C’est ce que j’appelle les ‘’grains de sable’’ de la puissance.

On a ainsi vu surgir une pléthore d’acteurs mus par d’autres mobiles que ceux, marchands, des entreprises. Pour autant il s’agit d’entrepreneurs, mais d’entrepreneurs de causes, humanitaires, morales, politiques, éthiques, intellectuelles, qui forment la trame de cet ensemble nébuleux désigné par l’appellation de société civile. Il y a lieu d’y inclure les universités, les think tanks, les églises, les fondations privées, comme celle des Gates ou encore l’Open Society Institute, la fondation du philanthrope George Soros, bête noire de quelques autocrates dans le monde…

Bref, une société civile transnationale, qui fait d’ores et déjà partie intégrante du paysage international : les ONG sont, selon les définitions, de 20 000 à 40 000 à exercer leurs activités hors du pays de leur siège. Alors qu’elles n’étaient que 400 en 1970, 3 400 étaient accréditées auprès de l’ONU en 2013. Une organisation comme Oxfam opère avec un budget total de 1 milliard d’euros.

En excipant de leur vocation à produire du bien public, et en le produisant, ces acteurs investissent un terrain traditionnellement occupé par les États. C’est ainsi qu’un réseau d’ONG fédérées autour d’une ‘’campagne internationale pour bannir les mines terrestres’’, a, en mobilisant l’opinion grâce à Internet, débouché sur la signature, en 1997 à Ottawa, d’une convention multilatérale d’interdiction de ce type d’armes.

Le dernier « grain de sable » à mentionner, c’est celui de la violence portée par le fanatisme religieux, en l’occurrence l’islamisme, qui a fait une irruption spectaculaire dans le champ de la puissance, fort d’une logique de réseau qui permet à des communautés agissantes de se projeter, par le terrorisme, dans l’espace public international. Ce choix a permis à l’islamisme d’investir de plain-pied le terrain de la violence armée, apanage historique de l’État moderne. Sans détailler plus avant le phénomène, il est intéressant de noter qu’en déclarant la ‘’guerre’’ au terrorisme, le président G. W Bush (2001-2009) a élevé une organisation tentaculaire au rang d’ennemi de la principale puissance militaire du monde.

Au total, si on tente un bilan de ces deux décennies depuis cette date fatidique du 11 septembre 2001, on constate que les États, après avoir pris conscience des conséquences de leur retrait, qu’il s’agisse de la liberté laissée à une internationale terroriste, Al Qaïda, ou de la ‘’non-gouvernance’’ de la sphère financière, ont repris la main :

. sur le terrain de la sécurité, d’abord, qui est le fondement premier de la puissance. L’Amérique (États-Unis) s’est ainsi libérée de toutes les inhibitions qui contenaient son immense force militaire et a retrouvé ses instincts de décembre 1941, des lendemains de Pearl Harbor : c’est dans cette logique que s’inscrivent les interventions militaires des États-Unis en Afghanistan d’abord, en Irak ensuite ;

. les États ont également resserré les rênes de la régulation financière, à l’échelle nationale ou européenne ;

. quant aux États autoritaires, ils ont déployé tout un arsenal pour contenir ou neutraliser les ONG opérant sur leurs territoires…

Ce retour de la puissance étatique est également apparent dans l’affirmation des logiques nationales de puissance, au détriment des disciplines du multilatéralisme, de la maîtrise des armements, du respect du droit international…

La reprise en main par les États a en revanche moins affecté, pour l’heure du moins, les mécanismes de la mondialisation, amorcée bien avant la fin de la Guerre froide et qui a été le catalyseur d’une redistribution majeure des fondations économiques de la puissance. Au-delà des bénéfices réciproques permis par une meilleure allocation des ressources, le phénomène de mondialisation a également engendré une distribution différentielle de ses bénéfices, dont la montée en puissance de la Chine offre certainement une des illustrations les plus spectaculaires.

II. La puissance aujourd’hui et demain : les grandes évolutions

Depuis l’apparition du char léger en Mésopotamie vers 1800 avant Jésus-Christ jusqu’à la cyberguerre, en passant par les armes à feu ou la bombe atomique, l’innovation dans les technologies militaires a souvent été un facteur de rupture dans les équilibres de la puissance. Mais non moins souvent elle s’est avérée être un facteur éphémère tant ces innovations étaient rapidement copiées, voire dépassées.

Le type d’innovation qui a en revanche davantage écrit l’histoire de la puissance portait non pas sur les armes, mais sur l’organisation, économique, sociale, politique, des formations étatiques qui en étaient le siège : de l’empire romain, fort de son organisation politique et administrative, à l’État-nation, qui a supplanté les empires, de la révolution de l’imprimerie à la révolution de l’information, de l’organisation de l’enseignement à celle de la recherche, on voit sans peine quelles modalités de l’innovation produisent les effets les plus structurants et durables quant aux fondations de la puissance – en l’occurrence, celle de l’État.

J’ai évoqué l’apparition, voire la prolifération, d’acteurs transnationaux en position de défier les États sur le terrain de la puissance et de l’autorité. Mais si de tels acteurs ont pu exister dans le passé, la révolution des technologies de l’information et de la communication a littéralement métamorphosé le paysage, en leur donnant l’accès à des instruments insoupçonnés, et en multipliant leur nombre dans une arène de la puissance jusque-là terrain d’élection des États.

Les propriétés de ces technologies sont en effet remarquables : non seulement elles permettent la reproduction et la transmission de l’information à des coûts marginaux unitaires décroissant vers l’infinitésimal, avec une qualité et une fiabilité croissantes, mais, en érigeant le langage numérique en langage universel, elles autorisent l’échange de l’information et l’abolition des distances, en des durées d’opération quasiment imperceptibles par l’utilisateur. S’y ajoute la capacité de traiter l’information en réseau, et même d’intégrer des réseaux entiers.

C’est cependant dans l’impact sur les modalités mêmes de création de valeur que réside la mutation. Les technologies de l’information et de la communication sont d’abord une source de gains de productivité dans quasiment tous les secteurs, dont les entreprises ont été, on l’a vu, les premières bénéficiaires, avec la possibilité d’intégrer les opérations – de la conception à la production – entre des sites dispersés à la surface de la planète.

Et pour ce qui est des établissements financiers, elles ont permis l’interconnexion des places financières, autorisant un traitement quasi-instantané, à un coût abaissé, des transactions. Enfin, hors du secteur marchand, la démocratisation de l’accès à ces technologies a mis cet élément constitutif du pouvoir qu’est l’information à la portée des individus, des groupements qu’ils peuvent former, leur conférant un pouvoir collectif auparavant inaccessible.

Mais il y a plus : l’information est devenue une matière première principale des économies avancées, post-industrielles, et, dans une proportion croissante, un produit fini. Des branches entières de la sphère de la production et des échanges n’ont d’autre fonction économique que de collecter, traiter, organiser, formater et diffuser de l’information : les assurances, les services financiers, les agences de notation, l’industrie de la communication, les media, bien sûr, mais aussi la publicité et le marketing.

Le cœur du système devient l’Internet, un terrain sur lequel les géants américains – les Apple, Google, Amazon, Facebook, Twitter – ont acquis une avance nette et durable. Après avoir posé les fondations de leur prospérité dans une phase du développement d’Internet, elles ont su anticiper les suivantes. Mobilisant leur formidable force de frappe financière, elles investissent dans la Recherche et Développement (R&D) pour produire de l’innovation à jet continu, ou acquièrent des jeunes entreprises comme YouTube, nées autour d’une technologie jugée stratégique. Le risque de voir arriver de nouveaux entrants sur le marché est de la sorte limité, confortant davantage encore les positions dominantes des entreprises installées.

Il n’est donc pas étonnant que sur les 30 premières entreprises de l’Internet dans le monde, la moitié soient américaines, représentant les deux tiers de la capitalisation, 5 soient chinoises, comptant pour 30 % de la capitalisation tandis que les autres, européennes, asiatiques, sud-américaines, ne « pèsent » guère que 2 % de la capitalisation totale.

Cette hégémonie ne concerne pas les seuls services et applications, mais aussi l’architecture technique même d’Internet. 10 des 13 « serveurs-racines » qui forment l’ossature de l’Internet planétaire sont gérés par des entreprises américaines. Les plus importants points d’échange d’Internet se trouvent sur le territoire des États-Unis, par lequel transitent les principaux flux du trafic mondial – c’est-à-dire sous la souveraineté américaine, conférant au gouvernement fédéral une base légale pour les intercepter.

Par ailleurs, la loi Cloud Act, promulguée aux Etats-Unis il y a un an, donne à l’administration accès à toutes les données stockées par les entreprises américaines de l’Internet, que ce soit aux États-Unis mêmes ou à l’étranger, qu’elles concernent ou non des ressortissants américains.

Non seulement les normes, techniques, juridiques, commerciales, sont émises par les géants de l’Internet, mais ceux-ci sont en position de peser sans partage sur la définition des évolutions futures du Web – le web 3.0, générateur de mégadonnées (big data), et le web 4.0, appelé à mettre en relation des objets dotés de senseurs. Le traitement des mégadonnées est en effet le prochain horizon, ces données que l’humanité, irriguée par Internet, produit à une cadence effrénée – autant en deux jours, désormais, que toute l’information produite avant l’invention d’Internet.

Matière première précieuse que les capacités de stockage, les algorithmes et les dispositifs d’intelligence artificielle aujourd’hui disponibles permettent d’ordonner, analyser, traiter, ces données et informations suscitent toutes les convoitises. De par l’enjeu commercial et économique qu’elles représentent, mais aussi par les enjeux politiques multiformes. Qu’il s’agisse de contrôle social, de renseignement, de manipulations ou de nuisances de tous ordres, le cyberspace, sans frontières ni traçabilité de l’origine, est, en peu de temps, devenu la nouvelle arène de la puissance.

Une arène instable où se déploient, en un foisonnement de sources, les attaques de hackers – individus, groupes ou États agissant sous couvert – la propagande camouflée, les informations fausses, de rumeurs délibérément disséminées via les réseaux sociaux, les interférences dans les processus électoraux, les agissements de la nébuleuse djihadiste… sans même mentionner la capacité d’interception et d’espionnage. Au total, ce fondement premier de la puissance qu’est la sécurité apparaît menacé, au-delà même des territoires des États, dans ces nouveaux communs du système international que forme le cyberespace.

C’est là un champ nouveau de la compétition de puissance, défini par la capacité à agréger un ensemble de technologies et de savoirs, eux-mêmes produits par l’écosystème d’enseignement, de formation, de recherche et de développement déterminé par les politiques publiques.

Il n’est pas fortuit, là non plus, que les États-Unis soient en tête, avec une organisation efficace de l’« économie du savoir », les universités, les laboratoires et centres de recherche, les think tanks, publics et privés, les sociétés de capital-risque, bref tous ces mécanismes qui permettent d’alimenter les cercles vertueux de l’innovation et de la créativité, depuis la synergie entre industrie, recherche et enseignement dans des espaces restreints comme la Silicon Valley jusqu’à l’attraction irrésistible sur les élites scientifiques de monde entier. Mais c’est surtout grâce à un effort considérable de R&D, tant civile que militaire, publique que privée, à hauteur de 476 milliards de dollars, en 2017, que ce pays parvient à se maintenir en tête, de loin, devant tous les autres, bien que la proportion dans le PIB ne soit que de 2,7 %.

Cette masse colossale confère à l’Amérique une position singulière et écrasante dans l’espace mondial de la recherche, plus que tous les autres membres du G-8 réunis et dépassant d’un tiers les dépenses des 28 membres de l’UE. C’est l’évolution sur la durée de ces efforts qui détermine les positionnements dans le paysage mondial de l’économie du savoir. S’agissant des États-Unis, les niveaux sont impressionnants en valeur absolue, mais d’autres États déploient des efforts pour accroître cette proportion.

Le Japon, ainsi, a vu ce ratio passer de 2,2 à 3,15 % du PIB en 25 ans, en grande partie, à la R&D privée. Moyennant des taux de croissance de 7 à 8 % par an de ses dépenses de R&D, la Corée du Sud est montée de 2,3 à 4,3 % en 12 ans seulement, la Finlande s’est, en moins de 10 ans, hissée de 3,2 à 3,7 %, dépassant le champion européen, la Suède. Aucun pays n’est cependant près de détrôner Israël, dont les dépenses de R&D, hors défense, dépassent confortablement le seuil de 4 % du PIB.

L’Allemagne est également sur une pente ascendante, frôlant, en 2016, le seuil de 3 %. La France, par contraste, plafonne à 2,25 %, et le Royaume-Uni est, à 1,7 %, en-deçà même de la moyenne de l’UE. Celle-ci a lancé depuis 2000 plusieurs plans successifs, dont l’objectif devait être d’amener les pays membres au niveau de 3 % du PIB investi dans la R&D. En 2017, cet indicateur n’avait toujours pas dépassé le seuil de 2 %. L’avantage que constituait, pour le Vieux Continent, la relative faiblesse scientifique et technologique de l’Asie continentale s’estompe rapidement.

Les puissances émergentes ont bien pris la mesure de cet impératif, et aucune ne l’a mieux intégré dans ses politiques publiques que la Chine, engagée dans une logique de rattrapage à marches forcées de son retard, quadruplant son nombre de chercheurs entre 2001 et 2015, accroissant de plus de 15 % par an, en volume, ses dépenses de R&D sur cette période, doublant leur proportion dans le PIB, ou encore la part du pays dans les articles scientifiques publiés dans le monde.

*

Au terme de cette exploration trop cursive de la puissance, le moment est venu de conclure.

J’aimerais partager avec vous deux idées-forces.

La première a été formulé par le mathématicien français Alexander Grothendieck, dans son livre Récoltes et Semailles, à savoir que derrière la forme, qui nous paraît nouvelle, originale, unique, il faut chercher l’’’invariant le plus profond’’ : il l’appliquait aux mathématiques, mais cette idée vaut pour les formations et les conduites humaines, et la puissance relève certainement de cette invariance.

Et je dirais que le paysage de l’après 11 septembre 2001 a révélé brutalement la permanence et la force de cette logique de puissance inscrite dans la trame de l’histoire politique de l’humanité. La puissance, loin de s’étioler, loin de se diluer dans une improbable et insaisissable post-modernité, reste cette force impérieuse qui ordonne toujours le champ des relations internationales.

La deuxième idée est que, comme toute relation humaine, la puissance est l’objet d’une dynamique du changement. Une dynamique qui ne peut manquer d’engendrer une tension constante avec l’ordre existant. Cet ordre, ce statu quo n’ont rien, contrairement à ce qu’on est tenté de penser – ou de souhaiter – de ‘’naturel’’ et ne sont eux-mêmes que l’état le plus récent d’une séquence ininterrompue de transformations successives dans la distribution de la puissance.

Ce processus de corrosion continue des situations acquises se heurte, sans surprise, à la résistance de ceux qui se trouvent favorisés par le statu quo, face aux efforts, déployés par les aspirants à la puissance, de s’insinuer imperceptiblement dans la hiérarchie ou pour, dans des périodes-charnières, en bousculer vigoureusement l’ordonnancement. Que cette résistance soit défensive ou offensive, arc-boutée sur l’exploitation de rentes de situation ou guidée par une tactique plus habile, aucun avantage, aucune rente, aucun privilège n’est à l’abri des effets de la tectonique de la puissance.

Si le principe du changement est la constante, c’est son rythme qui est ici la variable. Des ruptures brutales contrastent avec des paliers qui présentent toutes les apparences de la stabilité. Les ressorts en sont plus ou moins volontaristes, allant de l’audace d’un chef à des évolutions profondes qui s’inscrivent dans la durée, des processus qui relèvent du décollage économique, de la transition démographique, de l’invention, de l’imitation, de l’apprentissage, des processus lents, mais aux conséquences lourdes.
Napoléon (1769-1821) voyait dans ses victoires « le sourire de la chance ». La puissance, qui s’inscrit dans la durée, ne doit rien, pourtant, au hasard, elle doit un peu au génie ou à l’audace, et beaucoup à la méthode. La puissance appartient à ceux qui en comprennent les règles, qui savent en assembler les ressources et en forger les instruments, qui savent en réinventer les formes et les modalités, bref, à ceux qui savent appliquer à leur profit la grammaire subtile et changeante de la puissance.

Découvrez notre Dossier géopolitique et stratégique : La puissance

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. Pierre Buhler, « La puissance au XXIe siècle », Biblis, CNRS édition. Sur Amazon

4e de couverture

Qu’est-ce que la puissance en ce début de XXIe siècle ? C’est à une exploration des transformations de ce concept central du système international que nous convie cet ouvrage. Il en examine les fondements, en dégage les règles, révèle cette « grammaire de la puissance » qui, par ses constantes comme par ses formes nouvelles, gouvernera sa redistribution.
Croisant les regards, ceux de l’économie, de la démographie, du droit, de la géographie, de la philosophie politique, La puissance au XXIe siècle offre une clef de lecture de l’ordre du monde et de sa recomposition continue. La mondialisation, l’innovation, la prolifération, à la faveur de la révolution numérique, des logiques de réseaux, la montée en force, voire l’apparition, de nouveaux acteurs ont érodé le monopole des États, qui ont cependant su reprendre la main.

« Cet ouvrage s’impose comme une référence pour comprendre le concept de puissance à la lumière du temps présent. » Libération

Voir sur Amazon le livre de Pierre Buhler, « La puissance au XXIe siècle », Biblis, CNRS édition


Bonus vidéo. Les nouvelles formes de la puissance, avec notamment Pierre Buhler et Thierry Garcin

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[1NDLR : Les « paradis fiscaux » sont des territoires de dissimulation fiscale.

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