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TERRITOIRES ET ACTIONS

« La Francophonie reste entachée du soupçon néocolonialiste »

Trang Phan-Labays (Directrice adjointe chargée des programmes à l’Institut international pour la francophonie)-LE MONDE |  

La Francophonie est toujours marquée par le leadership de la France. Sa position de « centralité » est incompatible avec une véritable coopération multilatérale, explique dans une tribune au « Monde » Trang Phan-Labays, directrice adjointe chargée des programmes à l’Institut international pour la francophonie.« La francophonie a encore du mal à sortir des clichés et des procès d’intention liés au passé colonial de la France. » (Photo : Erevan, le 6 octobre.)

En fin de semaine, Erevan (Arménie) accueille le XVIIe Sommet de la francophonie. Deux ans après Madagascar, des chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage se retrouveront en séance plénière afin d’entériner plusieurs dossiers de coopération francophone.

Le premier sommet francophone a été organisé en février 1986 à Versailles à l’invitation du président François Mitterrand. Il était l’aboutissement de plusieurs années de mobilisation inlassable des « pères fondateurs » issus d’anciennes colonies françaises dont la figure de proue est l’ancien président sénégalais, Léopold Sédar Senghor (1906-2001).

Depuis, la francophonie multilatérale s’affirme de plus en plus comme un acteur du système international. Elle met en œuvre plusieurs programmes de coopération à destination des pays francophones du Sud. Bien entendu, nous pouvons débattre de l’efficacité de ses actions mais cela n’est pas l’objet de cette tribune.

Sans l’Algérie

Ce qui est frappant est que la francophonie a encore du mal à sortir des clichés et des procès d’intention liés au passé colonial de la France. Il est à souligner que plus de la moitié des membres de plein droit et associés francophones se trouvent en Afrique et que la majorité des membres du Sud sont des anciennes colonies françaises. Cet héritage colonial a été assumé par les pères fondateurs.

En effet, ces derniers voulaient refonder une nouvelle relation égalitaire avec l’ancienne métropole à travers le projet francophone multilatéral. Ce n’était pas chose aisée car certains pays, anciennes colonies, ont longtemps hésité à adhérer à la francophonie.

L’Algérie, un des foyers francophones les plus importants de l’Afrique, n’a jamais manifesté son souhait de se joindre à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) quoi que son président soit invité spécial de plusieurs sommets francophones.

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En janvier, l’écrivain congolais Alain Mabanckou dans une lettre ouverte au président Emmanuel Macron, a refusé son invitation « à un nouveau projet pour la francophonie pour en faire un outil de rayonnement culturel pour la création africaine, un instrument au service de l’intégration économique » lors de son discours de novembre 2017 à l’université de Ouagadougou. D’après cet écrivain récipiendaire de plusieurs prix littéraires prestigieux dont celui de Renaudot de 2006, la francophonie est malheureusement encore perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France, coupable des « accointances avec les dirigeants des républiques bananières qui décapitent les rêves de la jeunesse africaine ».

Un bien commun

Ce cri de colère conforte certains courants intellectuels défendant l’idée que le français ne devrait plus être lié à un quelconque projet politique et gouvernemental, car il dépasse maintenant le destin de la France. La langue française doit être un bien commun appartenant à tous les parlants français dans le monde peu importe les appartenances. Il est clair que derrière cette séduisante idée, il y a une intention d’écarter toute mainmise française sur la francophonie.

Mais est-ce que pour se dédouaner de tout soupçon de complicité avec le néocolonialisme, la francophonie institutionnelle devrait se retirer de ses programmes de promotion de la langue française ?

Nous sommes donc à un tournant de l’histoire de la francophonie multilatérale. Il est à souligner qu’à son début dans les années 1960, le projet francophone international des pères fondateurs n’était pas reconnu par les Etats. Elle était associative et militante, représentée par des centaines d’associations internationales de langue française. Ce déficit de reconnaissance étatique et internationale a poussé les pères fondateurs africains à plaider pour une francophonie multilatérale, donc politique.

Ils ont pensé qu’il faudrait transformer ce bouillonnement sociétal en un grand projet international, faire en sorte qu’une nouvelle forme de solidarité Nord-Sud puisse voir le jour. Dans le contexte international du début de la guerre froide nourrie par l’opposition idéologique entre les deux blocs socialiste et capitaliste, l’idée d’une coopération sur la base du partage d’une langue et des valeurs humanistes faisait sens mais ne suffisait pas.

La France du général de Gaulle se méfiait des structures multilatérales et préférait le bilatéralisme. En témoigne la création du sommet France-Afrique en 1973. En revanche, pour le projet multilatéral francophone, on arrivait simplement à créer une agence de coopération où les adjectifs « francophone », « international » ou « intergouvernemental » y étaient absents. Cette agence est devenue l’OIF en 2005, lors du dernier amendement de la Charte de la francophonie à Antananarivo (Madagascar).

En déclin face à l’emprise de l’anglais

La francophonie incarnée en action par l’OIF et ses institutions politiques et de coopération, travaille aussi pour la promotion du français et particulièrement dans les organisations internationales et régionales. Il est indéniable que le français comme langue internationale soit en déclin un peu partout face à l’emprise de l’anglais considéré comme la lingua franca dans la mondialisation actuelle.

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De ce point de vue, il est évident que la francophonie multilatérale n’est que bénéfique pour le rayonnement français dans le monde. Mais est-ce que pour se dédouaner de tout soupçon de complicité avec le néocolonialisme, la francophonie institutionnelle devrait se retirer de ses programmes de promotion de la langue française ? Est-il choquant qu’une organisation dont les membres partagent le français s’occupe de sa promotion ? D’autant plus que le président de la République française, Emmanuel Macron, a récemment confirmé que « la langue française n’est plus seulement française. La francophonie n’est pas une, elle a depuis bien longtemps échappé à la France ».

L’avenir de la francophonie sera écrit en Afrique. D’après le dernier rapport de l’OIF sur la langue française dans le monde, d’ici à 2050, la population de jeunes Africains francophones sera multipliée par quatre, passant de 84 millions à 276 millions et le foyer francophone africain dépassera largement ceux de l’Europe et de l’Amérique. En outre, la coopération francophone multilatérale se veut complémentaire de celle menée par la France qui n’est pourtant pas toujours en français (au Vietnam, plusieurs programmes universitaires français sont proposés en anglais).

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Quoique la francophonie soit élargie depuis une quinzaine d’années à plusieurs pays n’ayant jamais été colonisés ni par la France ni par la Belgique, comme ceux de l’Europe de l’Est ou certains observateurs de l’Amérique latine ou de l’Asie, elle reste souvent entachée du soupçon néocolonialiste et cela est particulièrement ressenti en Afrique francophone.

Premier pays bailleur de fonds des institutions francophones

Certes, un déficit de connaissance de la francophonie chez les jeunes et les décideurs dans l’espace francophone est réel. C’est pourquoi il semble plus que jamais nécessaire de généraliser l’enseignement de la francophonie dans le système éducatif comme à l’université. Cela est-il suffisant pour que le débat sur la francophonie soit exonéré de tout soupçon ? Soyons clairs ! Le poids de la France est encore omniprésent dans les institutions francophones.

Il semble plus que jamais nécessaire de généraliser l’enseignement de la francophonie dans le système éducatif comme à l’université

En réalité, la francophonie est toujours marquée par le leadership de la France, centre de tous les espoirs et vers lequel tout le monde porte ses regards. Les sièges des quatre opérateurs de la francophonie sur cinq se trouvent à Paris. La France est le premier pays bailleur de fonds des institutions francophones, représentant entre 60 % et 70 % du budget total, ce qui ne peut pas ne pas rappeler le rôle essentiel du Royaume-Uni pour le Commonwealth.

Le problème est que le Commonwealth dispose des poids considérables, voir concurrents du « centre », tels que l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, l’Afrique du Sud et l’Inde, ce qui n’est pas le cas en francophonie. Certes, le Canada (avec le Québec) est un membre actif qui pèse dans plusieurs décisions importantes de la francophonie mais ne suffit pas pour contrebalancer l’influence française. Cette position de « centralité » de la France joue parfois en sa défaveur car mal perçue et incompatible avec le cadre d’une véritable coopération multilatérale. La centralité française s’incruste jusque dans les enjeux de l’élection du poste le plus important de l’appareil institutionnel francophone, celui du secrétaire général de la francophonie.

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A l’approche du Sommet de la francophonie à Erevan, la persévérance de la secrétaire générale actuelle de l’OIF, Michaëlle Jean, pourrait-elle changer la donne face à la puissante candidate Louise Mushikiwabo, ministre des affaires étrangères du Rwanda, soutenue dès le début par le président Emmanuel Macron ? Encore une fois, il s’agit d’un cas regrettable pour le multilatéralisme francophone, résultant du poids écrasant de la France prête à mettre ses intérêts géopolitiques au premier plan. C’est ainsi que la francophonie multilatérale a encore devant elle un long chemin à parcourir.

https://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/10/10/la-francophonie-reste-entachee-du-soupcon-neocolonialiste_5367371_3232.html

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