Vols, viols, pillages, tentative de sécession et installation d’un sanctuaire pour les djihadistes de la région : de zone oubliée et négligée, le nord du Mali s’est transformé, en quelques mois, en zone de tous les risques. Pour ses populations, pour les pays voisins et au-delà. « Certains rebelles pourraient se contenter du contrôle sur les territoires du nord (du Mali). D’autres, avec Al-Qaida au Maghreb islamique, pourraient envisager de s’emparer de l’ensemble du territoire malien pour en faire une république islamiste », n’a pas hésité à affirmer Alain Juppé, ministre des affaires étrangères français.
Oublié, le Sahara ? Négligés, les pays du Sahel qui le bordent ? Si tel était le cas, la région se rappelle au souvenir de la planète par une réaction en chaîne de crises qui s’étendent pratiquement de l’Atlantique à la mer Rouge. Va-t-on voir s’instaurer une « république islamiste » sous l’influence d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) dans ce pays carrefour, le Mali, qui pourrait être transformé en « porte-avions des sables » du djihad ? Avec pour objectif suivant le reste de l’Afrique de l’Ouest, mais aussi le Maghreb, sur les rivages de la Méditerranée ?
Il est trop tôt pour savoir si un bataillon, favorable à Al-Qaida et en ordre de marche, sera capable d’émerger du nord du Mali. D’autres facteurs sont à l’oeuvre dans une région où l’équilibre, instable, a été rompu au cours des derniers mois, dans la foulée des révoltes arabes. Comme un refoulé régional, les questions enterrées depuis des décennies resurgissent : celle des Touareg, des frontières et de la légitimité des Etats. Le Niger, la Mauritanie, le Nigeria sont menacés.
Dans les années 1990, un arc de crises traversait l’Afrique en son coeur, autour de la région des Grands Lacs. Ses causes étaient à chercher du côté de la fin de la guerre froide et de l’effondrement d’un pays, le Zaïre, qui vivait ses derniers jours en même temps que son maréchal-président, Mobutu Sese Seko, avant de devenir la République démocratique du Congo (RDC).
A présent, un autre bouleversement entraîne l’allumage de foyers autour du Sahara. Des révoltes arabes de 2011, l’Afrique subsaharienne avait d’abord semblé protégée par la « barrière de sable » du plus grand désert du monde. Une séparation factice qu’un homme, Mouammar Kadhafi, ignorait depuis des décennies : il oeuvrait à la déstabilisation de la région tout en y édifiant des équilibres subtils pour renforcer son influence. Le Guide disparu, il était évident qu’un désordre nouveau surgirait. N’est-ce pas le propre de tous les tyrans d’envergure que d’instaurer le principe du « après moi le déluge » ?
La disparition de Mouammar Kadhafi est due principalement à l’intervention militaire de l’OTAN, parallèlement à l’appui du Qatar aux insurgés libyens. L’un des acteurs primordiaux, au moment de la décision d’engager des frappes, a été la France. Et tout particulièrement le président Sarkozy. Y a-t-il eu un défaut d’analyse des conséquences qu’aurait inévitablement cette intervention sur la bande sahélo-saharienne ? Des sources officielles françaises le pensent, dont certaines vont jusqu’à parler d’« incompétence ou négligence » dans l’action de la France.
L’intervention en Libye n’est toutefois pas le seul facteur qui pousse la bande sahélo-saharienne vers les crises. D’autres plus anciens, plus profonds, sont aussi à l’oeuvre. La présence d’AQMI dans la région n’est pas nouvelle. L’éclatement de la rébellion au Mali donne lieu à un nouveau grand jeu régional, avec des conséquences en avalanche. « La chute de Kadhafi a été l’élément catalyseur pour déclencher la crise, mais tous les facteurs de cette crise étaient déjà réunis depuis longtemps », observe Amandine Gnanguênon, chargée d’études à l’Institut de recherches stratégiques de l’Ecole militaire (Irsem).
Parallèlement, un autre équilibre est peut-être en train de voir le jour autour de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), présidée par le président ivoirien Alassane Ouattara. La Cédéao envisage de déployer au Mali sa Force en attente (FAC), forte de plusieurs milliers d’hommes. Le temps presse. Il fera bientôt chaud, très chaud, dans le nord du Mali… Mais quelles seront les conséquences d’une telle intervention ?
Le point de départ de la crise Le déclenchement de la rébellion au Mali, le 17 janvier 2012, a été précipité par l’arrivée de plusieurs milliers de Touareg, appelés « revenants » parce qu’ils rentraient de Libye, où ils avaient servi dans l’armée de Mouammar Kadhafi. Partis avant la chute du Guide, ces hommes ont emporté avec eux d’importantes quantités d’armes, puisées dans les stocks libyens. Le projet de rébellion était à l’étude depuis longtemps. Mais le déclenchement est le fruit de la chute du Guide libyen. Un revenant du Niger, rencontré à Niamey, explique : « On était partis combattre pour Kadhafi, c’était pour les dollars. On était des mercenaires. Mais on a reçu des appels téléphoniques de Français, sans savoir comment ils avaient eu notre numéro. Ils nous disaient de rentrer chez nous, que ce n’était pas notre combat et que Kadhafi était foutu. Quand on a vu le début des frappes aériennes à Benghazi, on a compris. On s’est équipés et on est partis. »
Les revenants au Niger, eux, ont été désarmés à leur arrivée au pays. Ceux du Mali ont rejoint les rangs d’un autre groupe pour former le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).
En avril, leur « déclaration d’indépendance du Nord-Mali » (baptisé Azawad par les Touareg, qui y sont minoritaires) a tétanisé les gouvernements de la région. Cette sécession risque de donner des idées à d’autres groupes. D’autant que, le 22 mars, une junte d’officiers subalternes, dont certains venaient d’être tirés de prison, prenait le pouvoir à Bamako. Ils ont profité d’une situation de pourrissement au sein de l’Etat, dans un climat de laisser-faire dont le responsable est le président renversé, Amadou Toumani Touré, pourtant respectueux des règles électorales. Un pays comme le Bénin, avec son président élu dans la contestation, a donc quelques soucis à se faire en voyant conspirer certains responsables politiques locaux et des officiers. Et si une vague de putschs s’étendait dans la région ?
Le contrôle du nord du Mali Le MNLA, au cours des dernières semaines, a perdu son ascendant sur la moitié nord du pays. D’autres groupes armés, ceux d’Ansar Eddine, dirigés par Iyad ag Ghali (avocat de l’application de la charia au Mali), mais aussi des combattants d’AQMI et de l’une de ses filiales, le Mujoa (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest), rejoints bientôt par une foule hétéroclite de combattants, se pressent dans les villes conquises, dans la plus grande confusion.
Le grand mystère, au nord du Mali, est de cerner les intentions exactes d’Iyad ag Ghali, le chef d’Ansar Eddine. Ce dernier avait échoué à s’imposer à la tête du MNLA. A présent, le rapport de forces semble s’inverser en sa faveur. Mais ses relations avec AQMI sont peu claires.
Les habitants contactés au téléphone parlent de pillages et de viols, de l’impossibilité de savoir qui, au juste, administre une région devenue un pôle d’attraction pour des groupes islamistes dont certains, assurent des sources concordantes, font partie du groupe islamiste nigérian Boko Haram. Ils sont venus du Nigeria, mais aussi du sud du Niger et du Tchad. Quelques centaines d’entre eux pourraient avoir migré vers Gao et Tombouctou. Face à cette internationale islamiste, le MNLA indépendantiste semble dépassé.
Protégés par la foule et par le chaos ambiant, des bandits ont aussi fait leur apparition. « Coupeurs de route », mais aussi ex-djandjawids, les milices qui ont mis le Darfour à feu et à sang pour le compte des autorités de Khartoum dans les années 2003 et 2004. Ces « bandits sans frontières » voient dans le nord du Mali un nouveau terrain propice à la rapine.
A Tombouctou, une source locale bien informée parle de « saccage sans précédent » et signale que l’Institut des hautes études de recherche islamique Ahmed-Baba (Iheriab) a été pillé, « laissant plus de 35 000 manuscrits dans une impasse et exposés à toutes sortes de risques ».
La présence de katiba (cellules combattantes) d’AQMI remonte à début 2003, lorsque des unités de l’ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), originaires d’Algérie, sont venues s’installer dans cette région. AQMI n’a pas participé aux révoltes arabes, mais l’effet induit sur le Mali leur offre de nouvelles opportunités. Les hommes d’AQMI ont profité de la situation pour s’infiltrer dans les villes tout juste conquises.
Les pays voisins menacés L’onde de choc qui se propage à travers le Sahel est sans doute moins celle d’une « vague islamiste » que celle d’une remise en cause de l’autorité des gouvernements. Certains présidents redoutent un effet domino qui encouragerait plus encore les coups d’Etat que les insurrections djihadistes dans leur pays. Le modèle des officiers putschistes maliens, soutenus discrètement par une partie de la classe politique, inquiète les présidences de la région, du Burkina Faso au Bénin.
En Mauritanie, le chef de l’Etat (arrivé au pouvoir après un putsch et des élections contestées), Mohamed Ould Abdel Aziz, compte s’engager plus avant dans la lutte contre AQMI dans le nord du Mali, poussant à une intervention armée régionale de la Cédéao, dont la Mauritanie ne fait pas partie. Il est soutenu dans ce projet par le président du Niger, Mahamadou Issoufou, dont l’armée, déjà préoccupée par la présence de groupes islamistes dans le sud du pays, redoute de voir éclater une nouvelle rébellion touareg dans le Nord. Au Nigeria, le Nord est en proie à l’insurrection des groupes islamistes Boko Haram. Un « chemin de grande randonnée salafiste » semble se dessiner depuis le Nigeria vers le Mali à travers le Niger. C’est pour bloquer cet axe que la Cédéao songe aussi à se déployer au Mali.
Enfin, dans le sud de la Libye, des troubles agitent les populations locales et les communautés de l’ethnie toubou, dont l’origine se trouve surtout au Tchad et au Niger. Issa Abdelmajid Mansour, le chef des Toubou de la région de Sebha (sud de la Libye), a tenté d’avancer l’idée d’un « Etat toubou » sur le modèle de ce que réclame le MNLA pour le nord du Mali.
Des pays voisins pourraient être impliqués dans cette crise. Le Tchad regarde la situation avec beaucoup d’intérêt. Des groupes pro-Kadhafi sont-ils en train de tester les possibilités d’une déstabilisation de la Libye par le Sud ? C’est aussi dans le sud de la Libye que les katiba d’AQMI tentent à présent de s’implanter. Pour le cas où il faudrait évacuer les positions du nord du Mali.
Enfin, le grand voisin du nord, l’Algérie, se trouve face à une situation inédite. Alger est hostile, en théorie, à une intervention étrangère dans son voisinage, notamment celle d’une Cédéao qui serait appuyée logistiquement par la France et les Etats-Unis. Mais Alger se refuse aussi à intervenir de manière déterminante au Mali. Le grand pays producteur de pétrole laisse ainsi s’installer sur son flanc sud des groupes qui rêvent de revenir porter la guerre sur son sol.
Le Soudan au bord de la guerre La dernière guerre civile, entre Nord et Sud, avait duré deux décennies (1983-2005) au Soudan et fait deux millions de morts. A la suite de négociations, un plan de paix a été mis en place, menant à un référendum d’autodétermination dans le Sud. Le 1er juillet, le Soudan du Sud devenait le 193e Etat de la planète. La tension avec le Soudan a été sérieuse presque immédiatement. Les deux capitales (Khartoum et Juba) ont de nombreux désaccords (pétrole et frontières, entre autres). A priori, le Soudan est éloigné de l’arc de crises actuel. Cependant, il ne faut pas négliger les liens entre le Soudan et la Libye. Khartoum, qui s’est rapproché du Qatar depuis plusieurs années (les Qataris devraient prêter 2 milliards de dollars, soit 1,5 milliard d’euros, au Soudan en pleine crise économique), a joué un rôle pendant la guerre de Libye, ouvrant son espace aérien aux livraisons d’armes à destination du Conseil national de transition (CNT, anti-Kadhafi).
Dans les derniers mois du Guide, alors que tous les regards étaient braqués sur les revenants touareg, un autre groupe a aussi quitté la Libye avec armes et bagages : le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM). Ses hommes (environ 70 pick-up) participent à présent à une offensive contre Khartoum, dans le Kordofan du Sud et les régions voisines, avec l’intention d’aller jusqu’à la capitale soudanaise.
Avec d’autres mouvements du Darfour, le JEM s’est associé à la rébellion placée sous influence sudiste et opérant au Nord, le SPLM-Nord. Le Parlement soudanais a déclaré, lundi 16 avril, le Soudan du Sud « Etat ennemi », et semble au bord d’une guerre où le JEM jouerait le rôle d’éclaireur. Khartoum, de son côté, compte sur l’aide du Qatar, de l’Arabie saoudite et, demain, d’une Egypte où les partis islamistes jouent désormais un rôle-clé pour barrer la route à cette vague rebelle.
Jean-Philippe Rémy-Le Monde-23-04-2012
Article généraliste qui n’apporte rien et qui est un fratras de confusions et d’erreurs !
Je remarque que les cartes qui pointent une présence d’aqmi dans cette région de l’Afrique se suivent mais ne se ressemblent pas. Celle parue dans l’article du Monde que vous reproduisez ici exclut la totalité du Sahara occidental quand bien des cartes (publiées notamment par le même journal) présentaient ces dernières années une présence d’aqmi sur la partie est du Sahara occidental, territoire sur lequel existe depuis 37 ans un conflit qui oppose le Maroc et le Polisario. Cette partie Est est ce que les Sahraouis nomment « les territoires libérés », c’est-à-dire ces 20 % de cette vaste zone coincée entre le Maroc et la Mauritanie qui sont aujourd’hui sous contrôle du Polisario.
Je note qu’aujourd’hui il existe un intérêt médiatique marqué pour cette région de l’Afrique parce qu’y plane l’ombre d’AQMI. Et que cet intérêt a sûrement permis d’affiner l’observation de l’implantation réelle de membres ou de groupuscules se revendiquant d’aqmi dans ce territoire sous contrôle du Polisario. Leur présence a donc disparu et, de ce fait, c’est la propagande du Maroc exercée depuis des années qui tombe à l’eau et qui consistait à présenter le Polisario comme un bras armé d’aqmi… Derrière chaque soulèvement au Sahara occidental, le Maroc, relayé par de nombreux media, croit voir la manipulation d’aqmi.
Qu’en est-il au Sahara occidental ? Tellement militarisée par les forces marocaines, la présence d’aqmi semble très peu probable. Et sur le reste du Sahara occidental (ces 20%) et le sud-ouest de l’Algérie où sont réfugiés des Sahraouis ?
L’embrigadement de jeunes Sahraouis est quelque chose de possible, mais qui fait peur aussi aux Sahraouis, car l’idéologie défendue par aqmi est tout à fait incompatible avec les valeurs des Sahraouis et leur dessein politique.
Olivier Quarante http://www.nouvellesdusahara.fr
Je suis d’autant plus sensible à votre remarque que je suis moi-même cartographe de formation et que toute carte est un redoutable outil de manipulation et-même- d’information !Les cartes fournies par les medias sont souvent des copier-coller bricolés sans esprit scientifique.Il faudrait faire un dossier spécial carto des mouvements qui se passent dans le Sahel.Mais d’expérience je sais que cela necessite beaucoup de temps et de rigueur.Très cordialement.J.D.