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TERRITOIRES ET ACTIONS

Le renseignement français en Afrique

Revue Etudes-Thomas Hoffnung-Sept.2019

L’expertise de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) sur le continent africain se révèle très précieuse dans la lutte antiterroriste. Mais, depuis quelques années, son monopole dans les anciennes colonies françaises est quelque peu bousculé par l’arrivée de nouveaux concurrents. Parmi eux, les espions chinois et russes sont de plus en plus entreprenants, notamment pour sécuriser leurs pays en approvisionnement de minerais stratégiques.

Américains, Chinois, Français, Japonais : tous se côtoient, se bousculent et s’épient dans un petit territoire placé à un carrefour stratégique de la planète. Son nom ? Djibouti. Cette ancienne colonie française a pris, ces dernières années, des allures de Vienne de l’Après-guerre, décrite en son temps par Graham Green. Située au débouché de la mer Rouge, face à la péninsule arabique, Djibouti dispose en effet d’une rente de situation géopolitique exceptionnelle et les espions qui s’y précipitent ne s’y sont pas trompés.

Ce confetti de la corne de l’Afrique symbolise bien l’intérêt stratégique que revêt depuis quelques années ce continent : fort de ses innombrables ressources minières, il aiguise les appétits des multinationales et des puissances mondiales. Mais, face à la menace croissante du terrorisme, il est aussi surveillé de très près par les principaux services de renseignement de la planète.

Longtemps en situation de monopole dans ses anciennes colonies, la France a dû apprendre, au cours des dernières années, à ne plus jouer solo. Après avoir porté son effort vers l’est, que ce soit au Proche-Orient ou en Afghanistan, Paris a réinvesti son flanc sud. Avec des fortunes diverses.

Le Mali et la Libye, deux priorités pour la DGSE

Sale printemps pour la diplomatie française sur le continent africain ! En avril 2019, des slogans antifrançais ont puissamment résonné dans les rues de Bamako et de Tripoli. « Non à l’intervention française ! », « Dégage la France ! », a-t-on pu entendre dans ces deux capitales. Au-delà des différences de contextes politiques et sécuritaires entre le Mali et la Libye, bien réelles, un point commun rassemblait ces manifestations pas toujours très spontanées : la dénonciation d’un « double jeu » français.

La dénonciation d’un double jeu français

De fait, dans ces deux pays, la France soutient officiellement les gouvernements légaux, tout en s’appuyant officieusement sur certains de leurs adversaires au nom de la lutte antiterroriste. Une tâche dévolue, en grande partie, aux services de renseignement, mis automatiquement à contribution quand un État ne peut revendiquer urbi et orbi une action.

Dans ces deux pays, ces dernières années, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) a renforcé de manière substantielle ses effectifs pour faire face à la menace terroriste. Au Mali, un pays considéré jusqu’au milieu des années 2000 comme un modèle démocratique dans la région ouest-africaine, les agents français traquent les groupes qui en ont fait une nouvelle terre du djihad. En Libye, les espions français tentent d’empêcher des cellules de l’État islamique de s’enkyster sur place, profitant du chaos qui a suivi la chute de Mouammar Kadhafi (à l’automne 2011) provoquée par l’intervention occidentale.

Au Mali, les temps ont bien changé depuis l’opération Serval lancée dans l’urgence par Paris, en janvier 2013, pour stopper des groupes djihadistes qui menaçaient de « descendre » sur Bamako. En quelques semaines, les soldats français leur reprirent les principales villes de la moitié nord du pays (Tombouctou, Gao et Kidal) et détruisirent leur sanctuaire dans le massif de l’Adrar des Ifoghas. Accueilli en héros à Bamako et à Tombouctou, en février 2013, le président François Hollande pouvait savourer son triomphe.

Il fut de courte durée. Les « terroristes » s’étaient, pour une bonne part, simplement fondus dans le paysage aride du Sahel et ne tardèrent pas à se réorganiser pour mener des actions de harcèlement contre leurs adversaires. Pour poursuivre le combat contre les cellules djihadistes, plus difficiles à repérer, et tenter de retrouver la trace des otages français toujours détenus à l’époque par les djihadistes, les « libérateurs » français devaient impérativement s’appuyer sur des réseaux locaux, et notamment sur les Touaregs, dans l’extrême nord du Mali, au grand dam du gouvernement de Bamako qui a toujours considéré les Touaregs comme la principale menace pesant sur la cohésion du pays.

Depuis l’indépendance de cette ancienne colonie française, en 1960, les Touaregs n’ont jamais réellement accepté de se soumettre à la tutelle de Bamako. Au cours des cinquante dernières années, des vagues de rébellion successives ont ainsi scandé l’histoire du Mali. Lors de la dernière onde de choc, en 2012, les groupes djihadistes en ont profité pour avancer jusqu’au bord du fleuve Niger, dans le centre du pays, menaçant dangereusement l’existence même du Mali et précipitant l’intervention française, au grand soulagement des autorités maliennes et de la majeure partie de la population locale.

Mais, en réalité, Paris n’a pas attendu l’opération Serval pour établir des contacts avec ces groupes touaregs en opposition ouverte contre le pouvoir central de Bamako. Depuis l’irruption dans le nord du pays, au début des années 2000, des djihadistes algériens traqués par l’armée, les services français n’ont cessé de surveiller de très près cette zone, d’y soigner et d’y entretenir leur réseau d’informateurs. Une tâche dévolue à la DGSE qui, en France, détient le monopole de l’action clandestine hors des frontières de l’Hexagone. Ce travail souterrain de renseignement auprès des « sources » touarègues s’est révélé d’autant plus précieux qu’à Bamako, les gouvernements successifs ont fait preuve, aux yeux de Paris, de passivité, pour ne pas dire d’une inertie coupable, face à la montée en puissance des djihadistes dans le Nord, jusqu’au paroxysme de la crise de 2012-2013.

La méfiance réciproque et les reproches adressés par les autorités de Bamako à leur allié français – notamment après la reprise de Kidal aux djihadistes en mars 2013, où Paris a tenu à l’écart l’armée malienne – ont pris une nouvelle vigueur avec la dégradation de la situation sécuritaire dans le centre du pays et sur le territoire du Burkina Faso voisin. Face à cette spirale de violence de plus en plus incontrôlable, les populations locales demandent des comptes aux pays qui ont déployé des troupes dans la zone, et en premier lieu à la France, qui maintient 4 500 hommes dans le cadre de l’opération Barkhane dans la bande saharo-sahélienne, soutenus par des moyens aériens substantiels (avions Rafale, drones, hélicoptères de combat).

Aux yeux de Paris, ce travail souterrain de renseignement n’en est pas moins – et sans doute plus que jamais – nécessaire pour tenter de parer les coups de boutoir d’une myriade de groupes armés, de plus en plus difficiles à repérer et à identifier à mesure qu’ils se scindent et étendent leur zone d’action. Car c’est bien cette mission de longue haleine – menée initialement par la DGSE seule, renforcée par les unités de la Direction du renseignement militaire (DRM) depuis le déploiement des armées dans le cadre de l’opération Serval en 2013, puis Barkhane en 2014 – qui a joué un rôle décisif dans la libération, dans la nuit du 9 au 10 mai 2019, des deux otages français enlevés dans le nord du Bénin au début du même mois. En annonçant la récupération, sains et saufs, des deux enseignants enlevés dans le parc national de la Pendjari, au prix de la mort de deux soldats des forces spéciales, le ministère de la Défense a d’ailleurs rendu un hommage discret à ce travail de renseignement.

À la suite de ce rapt, marqué par l’exécution brutale du guide béninois des deux touristes français, il a fallu en effet faire très vite pour tenter de retrouver leur trace, identifier le groupe qui avait mené l’opération et monter un raid complexe pour récupérer les otages avant qu’ils ne soient remis au commanditaire de leur enlèvement, et fassent l’objet de longues, douloureuses et probablement très onéreuses négociations. Si, bien entendu, la discrétion est de rigueur dans ce genre d’affaires, on peut affirmer sans se tromper que les contacts patiemment établis avec de multiples réseaux locaux se sont révélés décisifs dans cette libération.

Cette œuvre de longue haleine peut, parfois, provoquer de fortes tensions entre services concernés, et ce, jusque sur les rives de la Seine. La Libye en a offert l’illustration durant l’été 2016. Le 17 juillet de cette année-là, un mystérieux hélicoptère s’écrase dans la région de Benghazi (dans l’est du pays) avec, à son bord, trois ressortissants français, tous tués dans le crash. Très rapidement, et sans doute pour couper court aux fuites et polémiques en tous genres, le ministère de la Défense français publie un communiqué évoquant la mort de « trois sous-officiers en service commandé ». Une périphrase qui, pour les initiés, désigne trois membres du service « action » de la DGSE, des militaires opérant clandestinement, en civil, dans des zones à risque.

Cette nouvelle provoque la colère du gouvernement de Tripoli, reconnu et officiellement soutenu par la communauté internationale, dont la France. Que faisaient ces hommes dans la région de Benghazi, une zone contrôlée par la bête noire du régime, le « maréchal » (autoproclamé) Khalifa Haftar ? Cet épisode pour le moins embarrassant met alors en lumière l’appui discret, mais bien réel, de la DGSE à ce militaire dissident, jugé fiable et efficace dans la lutte contre les réseaux de Daech qui cherchent à s’implanter dans une zone située à proximité de la frontière avec l’Égypte.

L’affaire ne se limite pas à un gros coup de colère du gouvernement de Tripoli. Elle va avoir de fâcheuses conséquences pour le dispositif militaire placé aux côtés du gouvernement libyen. Furieux, celui-ci demande en effet aux forces spéciales françaises présentes dans la capitale de plier bagage… À Paris, le ministre de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian, et son influent directeur de cabinet, Cédric Lewandowski, sont eux aussi furieux. Dirigée par le très indépendant et secret Bernard Bajolet (par ailleurs, ami personnel du président François Hollande), la DGSE était restée on ne peut plus discrète sur le sujet auprès des autres protagonistes français impliqués dans le dossier libyen. Tout comme, d’ailleurs, vis-à-vis des services de renseignement étrangers présents eux aussi dans la zone de Benghazi (américain et britannique, pour l’essentiel).

Cet épisode a laissé des traces profondes entre Paris et Tripoli. Des plaies mal cicatrisées qui se sont rouvertes, au début d’avril 2019, quand Khalifa Haftar a lancé ses troupes à l’assaut de la capitale libyenne. Les troupes du « maréchal » y ont fait face à une résistance inattendue de la part des soldats et des miliciens restés loyaux au gouvernement de Fayez al-Sarraj. Dans les rues de Tripoli, ses partisans ont alors clamé publiquement leur soutien au Premier ministre, tout en dénonçant les ingérences de Paris. Pour tenter de faire baisser la pression, la France a dû réitérer officiellement son soutien au gouvernement légal de Tripoli et recevoir Haftar à Paris, fin mai. Emmanuel Macron en a profité pour rappeler que, pour la France, le règlement de la crise en Libye ne passait pas par une solution militaire. Cela va sans doute mieux en le disant.

Mais gageons que les espions français n’ont pas pour autant cessé du jour au lendemain leurs activités dans l’est de la Libye.

La lutte antiterroriste, prioritaire pour la DGSE

En arrivant à la tête de la DGSE, boulevard Mortier, à Paris, en mars 2013, Bernard Bajolet a songé un temps à supprimer le « secteur Afrique » (baptisé « secteur N »). Comme plusieurs de ses prédécesseurs, il nourrissait une certaine méfiance vis-à-vis de ce département puissant, placé un peu à part au sein de l’Agence. Un statut hérité de l’histoire particulière de la France avec le continent dont elle est le plus proche géographiquement et historiquement. Mais Bernard Bajolet a rapidement renoncé à sa réforme, mesurant toute l’utilité à préserver ce département en tant que tel. En achevant sa mission au printemps 2017, au terme du mandat de François Hollande, le directeur de la DGSE faisait un constat : lui, le spécialiste du monde arabo-musulman, avait effectué la plus grande partie de ses déplacements… sur le continent africain.

Aujourd’hui, les liens entre la DGSE et le sommet de l’État semblent n’avoir jamais été aussi étroits depuis la période Jacques-Foccart (l’ancien « Monsieur Afrique » sous De Gaulle). En attestent l’identité et le pedigree de plusieurs personnages clés au sein de l’appareil diplomatico-sécuritaire français. Ancien condisciple d’Emmanuel Macron à l’ENA au sein de la promotion Léopold-Sedar-Senghor, le très discret Franck Paris occupe le fauteuil de conseiller Afrique à l’Élysée. Issu du Quai d’Orsay, ce quadragénaire connaît bien les arcanes de la DGSE pour y avoir été détaché pendant quelques années au sein de la Direction du renseignement, le cœur battant de l’organisme sis boulevard Mortier, dans l’est de Paris.

Franck Paris est en contact quotidien au Quai d’Orsay avec un autre spécialiste des questions africaines, lui aussi « initié » aux secrets de la DGSE, où il occupa un temps la fonction de directeur de la Stratégie : Rémi Maréchaux. Les deux hommes savent « parler renseignement ». Sur le continent, l’un des postes stratégiques, situé au bord du chaudron sahélien – celui de Dakar –, a été confié ces dernières années à un autre diplomate passé par le boulevard Mortier : Christophe Bigot (lui aussi un ancien de la Direction de la stratégie de la DGSE). Avant d’être affecté à Dakar (il a terminé sa mission cet été), ce diplomate fonceur et sûr de lui fut ambassadeur en Israël. De quoi nourrir bien des fantasmes parmi ses interlocuteurs. Ce dont il s’amuse, tout en multipliant dans ses échanges les références entendues à son passage par le boulevard Mortier.

À première vue, donc, on pourrait croire que la DGSE n’a jamais été aussi présente, à un niveau stratégique de l’État, sur les dossiers africains. La lutte antiterroriste, érigée en priorité nationale depuis les attentats de 2015, a sans doute permis au « secteur N » de vanter son expertise, et ainsi de lui assurer sa survie en tant que service. Mais cette lutte est à double tranchant pour les espions français : elle a en effet tendance à aspirer ses moyens, tant sur le plan humain que sur le plan technologique. Et cela, au moment même où le « processus de normalisation » du renseignement français en Afrique se poursuit, voire s’accélère.

Privés de leur accès privilégié auprès des dirigeants de pays amis, concurrencés par de nouveaux acteurs très entreprenants, les services français n’ont certes pas dit leur dernier mot en Afrique. Dans nombre d’États, ils bénéficient toujours des liens forgés par une histoire commune et par une langue partagée. Mais, boulevard Mortier, la priorité absolue accordée à la lutte contre les mouvements terroristes a tendance à monopoliser une partie substantielle des forces vives de l’Agence. Des « anciens » s’interrogent : la DGSE ne va-t-elle pas, à la longue, perdre son expertise sur l’Afrique ?

Des exemples récents témoignent d’une difficulté à anticiper certaines crises. Ce fut notamment le cas en Centrafrique en 2012-2013. Paris n’a pas pris la mesure de la nature de la Séléka, une coalition de groupes venus du nord du pays, incluant des éléments issus du Soudan voisin, et à l’agenda plutôt flou. De même, les services français ont eu du mal à cerner les contours des milices formées pour contrer la Séléka, les antibalakas.

Aujourd’hui, c’est la situation dans le Sahel qui ne laisse pas d’inquiéter. D’abord cantonnée dans le nord du Mali, la violence a gagné le centre du pays, où des affrontements à caractère communautaire entre populations dogon et peule se multiplient. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays présenté récemment encore comme une « vitrine démocratique » dans la région, des massacres aux allures de « nettoyage ethnique » ont été commis ces dernières semaines, visant alternativement les Peuls et les Dogons. Sous les coups de boutoir des djihadistes et face à l’incapacité de l’État malien à se déployer et à assurer l’ordre, les milices remplissent le vide et mènent des expéditions sanglantes, en toute impunité.

Les attaques se répandent aussi au Burkina Faso voisin, où la chute de l’ancien régime de Blaise Compaoré (à l’automne 2014) a chamboulé tout le dispositif sécuritaire érigé par l’ex-président durant des décennies, une désorganisation mise à profit par les groupes terroristes pour ouvrir de nouveaux fronts. « Les Burkinabés sont totalement déboussolés, et les Français ne savent plus très bien que faire », nous confie une source bien informée à Dakar.

La concurrence avec les espions étrangers

Bousculée sur sa gauche par les groupes djihadistes dans le Sahel, la DGSE doit aussi compter, depuis quelques années, avec l’irruption dans ses places fortes traditionnelles de nouveaux concurrents et avec le retour de « vieilles gloires ». Parmi ces nouveaux acteurs figurent les Chinois qui, à la faveur de leurs activités dans les infrastructures, en profitent pour vendre leur technologie en matière de renseignement et, ainsi, en recueillir à la source pour mieux sécuriser leurs approvisionnements en minerais stratégiques et en hydrocarbures. De leur côté, après deux décennies de reflux, à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique, les Russes se montrent de plus en plus entreprenants sur le continent africain : ils sont également à la recherche de minerais, mais aussi de contrats en matière de sécurité.

Or, l’époque où la DGSE disposait d’agents placés au contact direct avec certains présidents du continent est bien révolue. L’un des derniers représentants de cet héritage de la colonisation fut Jean-Marc Gadoullet. Cet officier du service « Action » était aux côtés du président tchadien Idriss Déby quand celui-ci repoussa, de justesse, en février 2008, une attaque rebelle menée jusqu’au cœur de la capitale, N’Djamena. Présent de bout en bout au Palais présidentiel lors de l’offensive, aux côtés de Déby, Jean-Marc Gadoullet coordonna l’aide discrète apportée par Paris pour repousser victorieusement l’assaut des rebelles soutenus par le Soudan voisin.

Aujourd’hui, la DGSE conserve certes des contacts privilégiés avec une poignée de dirigeants, proches alliés de Paris sur le continent : au Gabon, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Tchad… Mais cela n’empêche nullement les malentendus de surgir. Comme lors de la dernière élection présidentielle en République du Congo, en 2016. Bernard Bajolet dut se rendre en urgence à Brazzaville pour rassurer Denis Sassou-Nguesso : non, la DGSE ne complotait pas contre lui. Au pouvoir depuis les années 1980 (avec un court intermède dans les années 1990), le Président congolais s’était alarmé de la présence d’activistes français repérés au Gabon voisin, et présentés par la presse locale comme des « mercenaires » à la solde du principal rival du Président sortant lors de ce scrutin, le général Jean-Marie Mokoko (condamné depuis pour complot contre l’État et jeté en prison).

Désormais, il n’est plus une capitale de l’ancien « pré carré » français en Afrique où la DGSE se trouverait en situation de monopole. Partout, les dirigeants locaux ont appris à jouer sur plusieurs tableaux. Profitant de l’aura du Mossad, les Israéliens sont présents depuis longtemps au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Togo. Se posant en alternative face à des Occidentaux « donneurs de leçons », les Chinois multiplient, quant à eux, les chantiers de bâtiments et travaux publics (BTP) ou d’infrastructures routières à prix cassés. Au passage, ils proposent et vendent à leurs clients du matériel électronique permettant, notamment, de renforcer les moyens d’écoute des services locaux et, par la même occasion, les leurs. Plus surprenant, par les hasards de l’Histoire, les Sud-Coréens sont très présents, depuis quelques années, dans l’entourage du président gabonais Ali Bongo.

Il n’est plus une capitale de l’ancien pré carré français en Afrique où la DGSE se trouverait en situation de monopole

Mais c’est surtout le nouvel activisme des Russes en Afrique qui intrigue à l’heure actuelle. Les hommes de Moscou sont notamment très présents en République centrafricaine, l’une des anciennes places fortes de la France dans la région depuis des décennies. Après avoir songé à s’en dégager totalement, l’armée française y avait d’ailleurs fait un retour en force en lançant l’opération Sangaris, à la fin de 2013, pour tenter d’enrayer la spirale de violence secouant cette ex-colonie française, indépendante depuis 1960. Mais, apparemment lassé par la lente et inexorable déchéance de l’ancienne patrie de l’empereur Jean-Bedel Bokassa, Paris paraît désormais prêt à passer la main à d’autres acteurs tentés de s’investir sur ce terrain miné, à leurs risques et périls.

C’est donc le cas des Russes qui, à la faveur d’une livraison de matériel militaire autorisée en 2017 par le Conseil de sécurité de l’ONU, en ont profité pour dépêcher des militaires reconvertis au sein de sociétés privées, proches du Kremlin. Aujourd’hui, ce sont ces hommes qui assurent la sécurité rapprochée du président Faustin-Archange Touadéra à Bangui, la capitale.

Mais que viennent faire les Russes dans un pays enclavé, que la communauté internationale ne parvient pas à stabiliser ? Comme bien d’autres avant eux, leur appétit est aiguisé par les alléchantes ressources minières du sous-sol centrafricain (diamants, uranium, or, peut-être pétrole…). Mais ce n’est pas tout : après des années de reflux sur la scène internationale, les Russes semblent aussi déterminés à rivaliser avec les puissances occidentales partout où des opportunités se présentent. C’est le cas en République centrafricaine, archétype de l’État failli. Et ce sera sans doute le cas, demain, dans d’autres pays en difficulté sur le continent.

Que faire face à ces nouveaux concurrents, et face aux nouvelles menaces ? Le succès de la lutte antiterroriste dans le Sahel passe sans doute par la capacité à identifier et à frapper les « têtes » de la nébuleuse islamiste, mais aussi par une connaissance approfondie, presque intime, des pays où elle se déroule et de leurs populations, de leur histoire et de leurs rapports. À cet égard, l’expertise engrangée par la DGSE depuis des décennies pourrait s’avérer précieuse et déterminante dans un avenir proche.

À condition que le gouvernement français lui alloue les moyens nécessaires à l’analyse qui permet d’anticiper les crises, et pas seulement à l’action. Fort de ses immenses ressources minières, et offrant de nombreuses opportunités du fait de la faiblesse des États, le continent africain est bien devenu le théâtre d’une Nouvelle Guerre froide qui ne dit pas son nom.

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