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Les paradoxes de l’intervention militaire en Libye

L’effervescence médiatique retiendra le rôle de la France et de la coalition internationale dans la chute de Mouammar Kadhafi. Une fois cette écume dissipée, l’histoire se gardera évidemment de porter un jugement lapidaire sur le sens de cette chute mais mettra probablement en exergue les conséquences pour le moins paradoxales de cette intervention, notamment l’interprétation abusive dont la résolution 1973 a fait l’objet. Plusieurs éléments interrogent, certains relèvent du déni de complexité, d’autres de la morale.

Ce déni de complexité peut être mesuré à deux niveaux. Localement tout d’abord, puisqu’à la reconnaissance hâtive du Conseil national de transition (CNT) a correspondu de la part de l’Elysée une réelle méconnaissance de la complexité de la révolution libyenne dans ses composantes et sa mécanique. De façon connexe, l’Elysée a fait preuve d’une même méconnaissance de la géopolitique libyenne qui se décompose schématiquement en trois sous-ensembles ethnolinguistes (la Cyrénaïque, la Tripolitaine, le Fezzan) sur lesquels se superpose un système tribal et lignager dense. La reconnaissance du CNT s’est faite sans qu’une contrepartie politique autre que le simple renversement du régime soit négociée. Or, la révolution libyenne dans ses prémisses, à l’image des révolutions tunisiennes et égyptiennes, véhiculait des revendications portées par une jeunesse désabusée et une classe moyenne souhaitant prendre en main son destin. Celles-ci ont été confisquées par le CNT dirigé par une poignée d’ex-ministres du régime, d’islamistes et leaders berbérophones. Comment alors s’étonner que la charia soit proclamée ? Comment imaginer que des élections puissent être organisées dans huit mois dans un pays où la société civile et politique est tout juste à l’état de gestation ?

Par-delà la complexité propre à la Libye, l’intervention exerce une résonnance largement occultée au sein de l’espace régional et sous régional. En effet, les pays sahéliens (Niger, Mali, Tchad…) subissent plus ou moins directement les répercussions de la déflagration libyenne. Au-delà des flux d’armements bénéficiant à AQMI, les flux migratoires, l’instrumentalisation des mercenaires subsahariens par l’ancien régime, la déstabilisation des institutions régionales (notamment l’Union africaine financée à 45 % par la Libye) posent question et sont encore difficilement mesurables. L’omniprésence d’Alger qui s’est distinguée par un soutien sans faille au guide libyen, la veille du cinquantenaire des accords d’Evian, interroge. De même que la présence de militaires qataris auprès des forces du CNT interpelle. L’analyse des dimensions géopolitique et géostratégique manquent cruellement.

Au nom de principes qui ne sont pas sans rappeler ceux justifiant une « guerre juste », cette intervention pose également des problèmes moraux, à commencer par l’interprétation abusive de l’esprit de la résolution 1973. Pour rappel, celle-ci s’adossait sur le viol du principe incombant aux Etats de « responsabilité de protégerles populations civiles ». Or, dès l’origine, la coalition internationale, par le truchement de Barack Obama et Nicolas Sarkozy, a fait savoir que l’objectif de l’intervention était la chute de Mouammar Kadhafi. Dès lors, dédiée à la protection des populations civiles, l’opération a basculé ipso facto vers une logique d’assistance militaire pure et simple à l’une des parties prenantes, en l’occurrence les forces du CNT.

Indirectement et ce n’est pas le moindre des paradoxes, l’interprétation abusive de la résolution 1973 n’a pas fait seulement choir le régime libyen, il a également réduit les probabilités d’adoption d’un texte soutenant matériellement les révolutionnaires syriens ou yéménites. Il sera bien évidemment difficile pour eux de voter un texte similaire en faveur du peuple syrien ou yéménite compte-tenu de la réticence initiale de la Russie et de la Chine (sans compter celle des autres BRIC). Utilisé pour la première fois, ce principe dégagé en 2005, concrétisation édulcorée du droit d’ingérence, se trouve aujourd’hui irrémédiablement compromis. Son usage était délicat et imposait de la subtilité, or l’intervention de la coalition s’est affranchie de la mesure découlant de l’usage de la force.

Au-delà, l’Occident serait travaillé par une compassion sélective, ils existeraient donc des révolutions que l’on soutient (Libye) d’autres que l’on néglige (Yémen, Syrie), « pire », que l’on occulte par une neutralité active pour des raisons géostratégiques (Bahreïn). Enfin, toujours dans le même registre, certains aspects de cette séquence militaire, que d’aucuns qualifieraient de « seconds », suscitent d’autres interrogations morales comme le traitement des prisonniers par le CNT, la chasse à l’homme dont de nombreux émigrés d’Afrique subsaharienne ont été victimes, le lynchage du guide libyen…

Comme il eut été plus avisé d’intervenir plus tôt au bénéfice de la seule protection des populations civiles, il eut été aussi opportun de « maîtriser » la violence, favoriserla fixation des rapports de force et obliger les parties prenantes à la solution négociée. Une autre intervention était possible, sur des modalités différentes et par une lecture conforme de la résolution 1793. Moins glorieuse en apparence, celle-ci aurait permis d’asseoir une communauté internationale, aujourd’hui singulièrement désarmée face au régime de Bachar al-Assad.

William Leday, coordonnateur du pôle international et défense de Terra Nova

LEMONDE.FR | 06.12.11 |

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