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Le sort réservé aux jihadistes, passés et présents, reste mystérieux. Ainsi, ce Malien, quasiment ressuscité d’entre les morts : le 4 avril à La Haye, la Cour pénale internationale (CPI) présentait au public un quadragénaire au visage impassible, accusé d’avoir participé aux tribunaux islamiques qui semaient la terreur fin 2012 dans le nord du Mali. Connu sous le diminutif d’«Al-Hassan», ce suspect avait fait l’objet d’une enquête de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). «Mais dans notre plainte, Al-Hassan était mentionné comme présumé décédé, car nous avions perdu sa trace», confesse Florent Geel, de la FIDH.

En réalité, Al-Hassan avait fui Tombouctou après la reconquête de la ville par les forces françaises, sans quitter la région, où il sera arrêté par les soldats de l’opération Barkhane (qui a succédé à Serval) en avril 2017. Pendant un an, son arrestation n’a pas été révélée, personne n’en a rien su au Mali, dans ce pays devenu le terrain d’une guerre asymétrique, parfois secrète, où les communiqués de l’armée française évoquent toujours des assaillants «neutralisés». Sans donner le nombre ou l’identité des morts, ni des prisonniers, comme Al-Hassan.

Pourtant, les morts sont censés être enterrés immédiatement, et les prisonniers envoyés à la maison d’arrêt de Bamako, surpeuplée avec plus de 2 000 prisonniers pour 400 places. A moins qu’ils ne soient emprisonnés à la Sûreté d’Etat, un bâtiment inaccessible où le nombre de détenus est gardé secret. Al-Hassan y est resté pendant un an, avant qu’un mandat émis le 27 mars par la CPI ne l’expédie trois jours plus tard à La Haye. Sans qu’on sache s’il a jamais vu un juge malien ni pourquoi il est envoyé à la CPI, alors qu’un «plus gros poisson» comme Aliou Mahamane Touré, chef de la police islamique de Gao, surnommé «le coupeur de mains», a lui été jugé à Bamako, et condamné à dix ans de prison en août.

Exécutions sommaires

L’opacité de ce circuit judiciaire est en partie révélatrice du climat qui règne au Mali, où Barkhane, mais aussi les 12 500 Casques bleus de la Minusma, sans oublier les forces maliennes, combattent une hydre jihadiste qui refait sans cesse surface. Le Nord reste plus que jamais un no man’s land périlleux, privant d’école plus de 200 000 enfants. Les Casques bleus, comme les soldats maliens, y sont la cible d’incessantes attaques. Bien plus, le terrorisme se propage dans le centre, à son tour contaminé par une insécurité galopante.

Début avril, dans son rapport sur la situation au Mali, l’ONU répertoriait 63 attaques attribuées aux jihadistes depuis le début de l’année. Ce sont les forces maliennes qui payent le tribut le plus lourd, avec 45 soldats tués en trois mois. Mais les soldats maliens sont eux-mêmes accusés d’avoir procédé à des exécutions extrajudiciaires. Récemment, Amnesty International et Human Rights Watch les ont mis en cause après la découverte de deux fosses communes à Sokolo et à Dogo (centre), où une douzaine de corps ont été retrouvés fin mars. Le 6 avril, une «tentative d’évasion» qui fera 14 morts à Dioura, sera dénoncée comme une exécution sommaire par une association locale. La Minusma, qui s’était inquiétée de la multiplication «des attaques à main armée», s’est engagée mardi à participer à des enquêtes sur ces exactions dans le Centre.

Dans cette région à dominante peule, ces derniers se sentent souvent stigmatisés. Ils sont soupçonnés de collaboration avec le Front de libération du Macina, crée en 2015 par Amadou Koufa, un prédicateur jihadiste peul dont les hommes s’affichent parfois sans craindre d’être inquiétés dans les villages. «Les Peuls que j’ai rencontrés me disent souvent qu’ils ont l’impression d’être entre le marteau et l’enclume», souligne Corinne Dufka, chercheuse à Human Rights Watch. «J’ai parlé avec l’état-major à Bamako, ils se disent préoccupés par ces dérapages, précise-t-elle. Reste que, sur place, les civils me rappellent toujours que chaque exaction des soldats est un cadeau pour les islamistes. Une incitation à les rejoindre, d’autant qu’ils proposent désormais une formation militaire aux villageois.»

«Bois mort»

Dans les zones déshéritées du Nord et du Centre, chaque habitant a tendance à être considéré comme un suspect. «Lorsqu’un serpent vous a mordu, vous craignez d’enjamber même un bois mort», rappelait un quotidien du Burkina Faso, prenant la défense des forces armées maliennes. «En réalité, il y a moins d’exactions qu’en 2012 et désormais des enquêtes sont ouvertes», tempère Corinne Dufka. Reste à voir si elles aboutiront.

En janvier 2017, les forces françaises de Barkhane avaient elles-mêmes été accusées d’avoir tué un jeune gardien de troupeau dans le Nord. Paris avait promis de publier rapidement les résultats de l’enquête, mais il faudra attendre fin novembre pour connaître ses conclusions : le garçon aurait été un guetteur des jihadistes et il n’y aurait eu «aucune faute individuelle ou collective dans l’usage de la force». Mais qui pourrait de toute façon contredire cette enquête interne alors que le Nord reste inaccessible ?

Maria Malagardis, http://www.liberation.fr/planete/2018/04/13/mali-un-pays-toujours-desintegre_1643340