Le titre est accrocheur : «Terrorisme : Des preuves de connexion entre Nouakchott et AQMI». L’auteur, Jean Pierre James, un inconnu de la recherche et/ou du journalisme se rapportant à la question, presque un nom commun de chose. Le support d’origine : un organe de presse peu connu mais largement repris par les sites maliens. Ce qui lui donne un crédit certes discutable mais tout aussi dangereux. C’est bien pour cela qu’il mérite une réponse. Non pas pour le texte et son contenu qui ne vaut rien par lui-même, mais par respect au citoyen malien qui ne manquera pas de lire cette construction d’un esprit malfaisant et dont l’objectif premier est de semer la zizanie dans cet espace sahélien qui traverse des moments difficiles et pleins de risques.

aqmi-djihadistesA la lecture du texte on se rend compte que l’auteur aligne des contrevérités qui délégitiment chaque fois ses assertions et sonnent finalement comme un aveu d’ignorance du sujet qu’il aborde. Aucune «preuve» n’est avancée et les postulats que l’auteur entend asseoir dénotent d’une méconnaissance totale de la genèse d’Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI), du processus de son établissement dans la zone sahélienne, des guerres qu’elle y mène depuis quelques années, de la philosophie et des objectifs de ses dirigeants, du rôle des différents acteurs et même des faits réels et incontestables.

«Au fait, toutes les fois qu’elle (sic) a été appelée à se prononcer sur le sort qu’il faut réserver aux salafistes qui écument le territoire malien, le pays de Mohamed Ould Abdel Aziz (sic) a adopté une attitude alambiquée. Et cela depuis que ces fous d’Allah, connus sous le nom de GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) ont fui la Mauritanie pour élire domicile dans le septentrion malien en se rebaptisant AQMI (Al Qaeda au Maghreb Islamique)».

Faire une affirmation pareille, c’est révéler une ignorance totale de AQMI et du GSPC. Excroissance du groupe islamique algérien (GIA), le GSPC s’est installé dans le Nord du Mali dès 1994. Les précurseurs de l’établissement ont compris qu’il y avait grand profit à tirer de la situation de non-Etat qui encourageait trafiquants et hors-la-loi à y venir pour mieux s’organiser. La sanctuarisation du Septentrional malien a commencé à cette époque.

 

Faire du Nord malien un sanctuaire pour Al Qaeda

 

Après sa création en 1998, le GSPC crée un Emirat du Sahara qui a pour territoire le sud algérien, le nord malien et nigérien. La première mission est de ravitailler les mouvements armés algériens et constituer pour eux une base arrière. C’est en 2000 que Mokhtar Belmokhtar alias Belawar vient prendre ses quartiers dans cette zone. Il amène avec lui quelques combattants aguerris par la guerre en Afghanistan et en Algérie.

C’est ici qu’ils recevront le premier émissaire de Ben Laden, le dénommé «Abu Mohammad Alyamany» en 2001. Il restera quelques neuf mois à courir dans le désert malien, se déplaçant d’un centre d’instruction à un autre sans être inquiété.

En 2003, c’est autour du chef de la cinquième région de combat du GSPC, le célèbre Abdel Razak El Para d’y faire son entrée et entre ses mains une trentaine d’otages occidentaux, européens, enlevés dans le sud algérien. C’et ici qu’il se sent le plus en sécurité pour négocier et tirer le maximum de profits de cet enlèvement, le premier du genre. D’ailleurs, les sommes qui serviront à libérer les otages viendront de Bamako où les négociations ont été conclues à travers des intermédiaires bien connus. Le Groupe ne quittera plus le Septentrional malien. Il y est jusqu’à présent.

C’est toujours dans ce Nord malien que le GSPC va accueillir le deuxième émissaire de Ussama Ben Laden, le dénommé Yunus en 2006. Il était porteur d’un message qui fixait les conditions d’allégeance du groupe à Al Qaeda mère. Première conséquence du deal : le changement de nom GSPC en Al Qaeda pour la Jihad au Maghreb Islamique qui sera connu sous l’acronyme AQMI. C’est bien en terre malienne qu’est né l’Emirat du grand Sahara qui fut le plus grand démembrement d’Al Qaeda dans le monde et qui comptait des dizaines de combattants venus d’Algérie, plus tard d’un peu partout, avant de commencer à recruter en masse parmi les autochtones du Nord puis du centre maliens. Ce qui a permis la création de Katibas et de Sarayas multiples. Les plus célèbres sont celle des «Enturbannés» (al mulathamune), des «Signataires par le sang» (Al Muwaqi’une biddam), de Tareq Ibn Zayad, Yussuf Ibn Tachefine etc… C’est toujours ici qu’est né un mouvement comme celui du MUJAO (Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest) et récemment encore le Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans qui réunit une bonne partie de ces groupes.

L’insertion «sociale» de ces mouvements s’est traduite par la prise en charge des revendications formulées par la rébellion du Nord et axant sur les dommages collatéraux survenant chaque fois qu’un mouvement de sédition s’exprime dans cette partie du Mali. C’est la sanctuarisation du Septentrional malien qui a profité aux mouvements jihadistes dans leur action de déstabilisation de la zone sahélo-saharienne. C’est à parti d’ici que les éléments du GSPC puis de AQMI sont partis attaquer la Mauritanie.

 

La guerre contre la Mauritanie

 

Le 4 juin 2005, un commando du Groupe salafiste de prédication et de combat (GSPC) attaque la garnison mauritanienne de Lemghayti. Les assaillants se retirent dans le désert malien après avoir assassiné dix-sept soldats mauritaniens. Le Mali se contente alors de fermer les yeux sur l’expédition punitive envisagée et même lancée par les autorités mauritaniennes de l’époque. Les Maliens n’interviennent à aucun moment pour aider à retrouver les assaillants. Même quand les unités envoyées loin de leurs bases arrières en Mauritanie, sont confrontées à de sérieuses difficultés d’approvisionnement (eau, nourriture, carburant…).

Le 24 décembre 2007, un groupe procède à l’assassinat de trois touristes français avant de fuir vers le Sénégal. Si deux des agresseurs sont arrêtés grâce justement à la coopération entre le Sénégal, la Guinée Bissau et la Mauritanie, le troisième trouve refuge au Mali où il est pourtant repéré en compagnie d’une autre figure du Jihadisme en Mauritanie, Hammada Ould Mohamed Khairou. Sans pouvoir être arrêtés.

Le 27 décembre 2007, trois soldats mauritaniens sont tués par un commando venu du Mali. Les agresseurs repartent au Mali. Même s’ils sont repérés à plusieurs reprises, aucune autorité au Mali n’a envisagé de limiter les déplacements ou les actions de ces groupes.

Le 15 septembre 2008, une unité de l’Armée mauritanienne tombe dans une embuscade tendue par des terroristes venus du Mali. Bilan : 12 morts et de façon terrifiante. Les assassins se replient tranquillement dans le Septentrional malien.

Le 29 novembre 2009, deux humanitaires espagnols sont enlevés sur la route de Nouadhibou par des individus appartenant à la Katiba des Mulathamune (Enturbannés) de Mokhtar Belmokhtar alias Belawar qui a fait du Nord du Mali son point de départ. Deux semaines après, ce sont des Italiens qui sont enlevés par des groupes venus et repartis au Mali.

En février 2010, le Mali relâche de dangereux terroristes dont un Mauritanien, Boybe Ould Nave, dans le cadre d’un marché visant la libération du français Pierre Camatte. Sans en référer à la Mauritanie et sans se poser de questions.

C’est alors que la réaction mauritanienne est déclenchée. Des unités spécialisées sont montées et une action de reprise de l’initiative engagée. L’Armée est dotée des moyens nécessaires à faire face et va même, deux années durant, aller faire la guerre aux terroristes là où ils se trouvent : au Nord du Mali.

La Mauritanie, seule au front

Les acteurs politiques mauritaniens crient à «la guerre par procuration», tandis qu’au Mali l’opinion est mobilisée contre les incursions mauritaniennes. D’ailleurs, l’entreprise guerrière de la Mauritanie est mal appréciée par les amis et alliés. L’aide est timide quand l’hostilité n’est pas franche. Mais les expéditions réussies de l’Armée mauritanienne en plein territoire malien portent leur fruit pour le pays.

La peur change de camp : ce sont désormais les terroristes qui ont peur de voir surgir les groupes spéciaux d’intervention (GSI), unités mauritaniennes dédiées à la lutte contre le terrorisme. L’Armée mauritanienne réussit des coups d’éclat empêchant les terroristes d’installer des bases avancées à Wagadu, près de Tombouctou, à Léré… Là où ils finiront par pavaner quand ils cesseront de constituer une menace directe pour la Mauritanie et qu’ils décideront d’occuper le Nord du Mali.

Cette guerre punitive – et préventive – menée par la Mauritanie au moment qu’il fallait a convaincu les terroristes du danger pour eux de toute implication du pays dans une guerre contre eux. Un modus vivendi qui imposera une trêve : parce que les Mauritaniens n’iront en guerre que s’ils sont menacés par eux, les terroristes préfèrent s’abstenir.

Effectivement, la Mauritanie ne participera pas à la reconquête engagée par la France qui a réussi à entrainer dans son sillage la CEDEAO, l’Union africaine, l’Union européenne et même les Nations-Unies. Pour une raison stratégique et morale.

D’une part, on lui a proposé d’envoyer des troupes à Douenza, de l’autre côté du Mali, loin, très loin des bases arrières de son Armée. D’autre part, entrer dans cette guerre sans résoudre les aspects qui relèvent des problèmes intérieurs maliens, c’est risquer de se voir impliqué dans ce qui allait inévitablement prendre l’allure d’une guerre civile. Impossible donc d’y prendre part aussi facilement pour tirer sur des populations qui ont des liens socio-historiques profonds avec les Mauritaniens.

Quand, en juin-juillet 2011, le Mali et la Mauritanie décident de travailler ensemble pour empêcher l’établissement d’une base dans la forêt de Wagadu en territoire malien, c’est l’Armée mauritanienne qui perd des hommes, c’est elle qui tombe subit le lourd tribut. Avertis par on ne sait qui, les terroristes s’étaient préparés pour «recevoir» l’attaque côté mauritanien pour ensuite, se retirer sans grande difficulté.

C’est de Wagadu que partiront plus tard les attaques contre Léré, Nampala et même Bamako. Parce que les terroristes ont fini par en faire une base avancée. Et parce que notre auteur parle de l’attaque de Léré, elle est le fait du CMA, Coordination des mouvements de l’Azawad, qui combat AQMI. Il faut dire aussi que le refus de la Mauritanie de participer franchement et dans les conditions voulues par les autorités maliennes de l’époque, ce refus lui a permis de jouer le rôle de stabilisateur quand il y a lieu. Comme le Président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz avait intervenu à Kidal en 2015 pour empêcher la reprise des hostilités.

«Bien que la menace jihadiste frappe à ses portes, elle est encore épargnée par les attentats terroristes depuis février 2011 – et l’échec d’un attentat à la voiture piégée à Nouakchott dont l’un des commanditaires Cheikh Ould Salek condamné à mort s’est évadé dans la nuit du 31 décembre 2015 de la prison civile dans des circonstances non encore élucidées». L’ignorance et la mauvaise foi conduisent l’auteur à parler de «commanditaire» alors qu’il s’agit d’un exécutant. Le «commanditaire» est resté au Mali où il avait été repéré plusieurs fois sans être arrêté. Il est aujourd’hui quelque part dans les montagnes des Ifoghas.

Quant à Cheikh Ould Salek, il croupit dans une prison en Mauritanie. Cela l’auteur ne le dit pas parce qu’il veut laisser entendre que l’intéressé a été purement et simplement relâché. D’ailleurs toute la démarche est construite à l’effet de laisser croire que le prix de la sécurisation du territoire mauritanien n’a pas été payé en termes d’hommes perdus sur le champ d’honneur, en termes d’efforts consentis par le pays pour se défendre, en termes de volonté de partager cette expérience avec les frères, les alliés proches et lointains. Pourtant c’est cela le prix lourd payé par la Mauritanie dans une guerre asymétrique qui lui a été imposée. Il est vrai quand même que la stabilité et la sécurité d’un pays n’ont pas de prix.

Mohamed Mahmoud Eboul Maaly, Mohamed Fall Oumeir, Journalistes mauritaniens

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