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Association TAMOUDRE,“Touareg, vie et survie”.
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TERRITOIRES ET ACTIONS

Trafics, rebelles et djihad, le désert sans clichés de Philippe Dudouit

Qu’allait-il chercher là-bas, dans ces confins désertiques, entre Sahel et Sahara, là où les règles qui prévalent ailleurs ont été emportées par le vent ? Peut-être cela, précisément. Un monde où tout semble vide alors qu’une menace, sous la forme d’un bruit de moteur ou d’un nuage de poussière, surgit comme par enchantement à la moindre défaillance. Un monde écrasé par une immobilité apparente, une illusion, alors que tout n’est que mouvement, tangentes, possibles violences, duretés. Tel est ce là-bas, ce Sahara plus déformé par les clichés formés en Occident que par la chaleur. On ne sait, de ces deux choses, celle qui a fait le plus souffrir Philippe Dudouit…

Ce jour de 2013, en revanche, devait être un moment de joie. Dans le fil d’un travail s’étendant sur une décennie, il avait fallu au photographe suisse deux années entières de préparatifs, laborieux, minutieux, avant d’arriver à ce minuscule point sur la carte : la passe de Salvador, au sud-ouest de la Libye, au nord du Niger, tout près de la frontière algérienne. Un point mythique, désiré et redouté, mais qui n’en est pas un. Plutôt une vaste zone de passage, dont les routes et voies tracées dans la poussière et le roc changent en permanence et sont empruntées par ceux qui mènent leurs affaires dans ces immensités : trafiquants, trafiqués, membres de divers groupes armés, djihadistes, forces spéciales, et cette espèce particulière qui a fleuri dans les zones désertiques : l’« entrepreneur indépendant ».

Un homme avec une arme et une volonté, utiles et flexibles selon les circonstances. Possible trafiquant, pourquoi pas djihadiste, commerçant, creuseur, transporteur. Le produit d’une époque, en réalité, celle où l’autorité des États s’est retirée comme une marée, tandis que surgissaient de nouvelles forces : argent de la drogue – cocaïne arrivée en Afrique de l’Ouest et remontant vers le nord, haschich marocain parcourant lui aussi ces immensités pour être fumé au loin, tout cela par tonnes –, mais aussi djihadisme, ruées vers les zones aurifères, transports de marchandises diverses, de l’essence aux réfrigérateurs. Il y a foule dans ce soi-disant vide, des anges, des voyous, des ex-militaires libyens ou tchadiens, des jeunes à la recherche d’une chance sur les routes. Et une grande partie de ces particules parcourant l’espace si vaste, à un moment donné, suit les abords de la passe de Salvador.

Un vide qui n’en est pas un

Le jour où Philippe Dudouit y est arrivé, on n’y voyait goutte, ou pas assez. Un genre de brume minérale, entre brouillard et sable. Que faire ? En vertu de l’équation entre la durée d’immobilité et le risque encouru, il était impossible d’attendre que se lève le temps. Le photographe a sorti sa chambre Linhof de 1942, l’appareil photo grand format, avec trépied, ce boîtier de studio qu’il a emporté partout sur les pistes, et s’est mis à photographier. Un endroit qui n’en est pas un, un vide qui n’en est pas un. En témoigne, au milieu, minuscule, une voiture.

C’est au fond le sujet de The Dynamics of Dust, le livre qu’il publie aujourd’hui pour rassembler cette décennie de travail sous la forme d’un ensemble conçu comme une série de battements, d’éclats stroboscopiques éclairant cette partie du monde qu’il est difficile de définir. Le désert ? Le Sahara ? La bande sahélo-saharienne, comme disent les commentateurs sur les plateaux des chaînes d’infor­mation qui n’y mettront jamais les pieds ? Rien de tout cela ne convient. Nommer, c’est déjà enfermer. Et ce d’autant que l’ennui avec les déserts, en particulier avec le Sahara, est qu’ils suscitent une sévère distorsion du sens.

Lorsque Philippe Dudouit a commencé à monter dans les pick-up pour sillonner cette région, cela lui est apparu comme un problème ­central. Comment parvenir à récurer les pollutions de l’imaginaire engendrées par un passé colonial dont tant de Français, ou d’autres, ne parviennent pas à se défaire ni à admettre à quel point il encadre leurs représentations, avec des mots pièges qui, allant de « touareg » à « Paris-Dakar », créent un décor de pacotille. Comment alors passer les yeux au sable, même sale, afin de voir, enfin, ce qui se passe là-bas ? C’est en grande partie le sujet de The Dynamics of Dust.

Pendant une décennie, Philippe Dudouit a disparu pendant de longs intervalles de Lausanne (de la maison, du studio, de l’école de photographie de Vevey), pour suivre une infinité de routes dans cette poussière qui, parfois, conserve les traces de véhicules comme autant de trajectoires d’atomes en mouvement, comme le long de cette « route coloniale », vieux nom de ce qui est aussi appelé l’« autoroute de la cocaïne », tout au nord du Niger, au sud-est de l’Algérie, vers la passe de Salvador. Là où la présence militaire française, un temps, a un peu perturbé les passages, les itinéraires, avant de s’évanouir peu à peu, comme tout ce qui est frappé d’immobilité.

Tonnes de cocaïne et menace islamiste

Pendant cette décennie sur les voies de la région, Philippe Dudouit n’est pas seulement venu contempler l’inaltérable fragilité des choses révélées par les sillons des pneus, mais aussi regarder un monde politique en mutation. Il y est arrivé en 2008 pour y poursuivre un travail de longue haleine. « J’étais parti à l’origine dans le cadre d’un projet sur les mondes rebelles à travers le monde. J’avais passé du temps dans différents maquis, notamment avec le PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan], dans le nord de l’Irak. C’est un travail toujours en cours, j’espère créer un jour des schémas, tisser des liens entre ces mondes, malgré les différences, les manières de voir. » En 2008, des rébellions touareg éclatent à nouveau au Mali et au Niger. Le photographe découvre, s’intéresse à l’aspect « transfrontalier », parvient à rejoindre les maquis, dans le nord de ces deux pays qui ouvrent aussi vers le Tchad, l’Algérie, la Libye. Les mouvements sont relativement petits, l’espace est vaste, les questions innombrables. Pourquoi s’insurge-t-on ?

Or, quelque chose est alors en train de changer. De nouveaux phénomènes sont apparus : les tonnes de cocaïne sud-américaine, la confusion entre politique, religion, argent sale. Le plus gros est pourtant à venir. Un soir, un des commandants de l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement (ADC) explique « qu’il va se passer quelque chose » dans la région, avec la multiplication des groupes djihadistes, du commerce tous azimuts. Que des États vont trembler. Et il ajoute, « devant le plat de chèvre froide », raconte Philippe Dudouit : « Si tu veux, on peut te montrer. » Commence alors son voyage dans ce « quelque chose » qui arrive à la région, entre Sahara et Sahel.

Cette longue route devait l’occuper « deux, trois ans », il en a fallu dix. Une partie du temps, il fait des photos corporate pour de riches clients, ­généralement des compagnies suisses. Le reste, il le passe dans les villes du Sahel, sur les pistes, dans les rocailles, où, de plus en plus, il devient dangereux de se rendre, à moins d’avoir construit dans la région, avec des partenaires de longue date, l’« accessibilité ». Un terme modeste qui englobe tant de contacts, d’amitiés, de confiances nouées.

À l’arrière des pick-up

The Dynamics of Dust est aussi un traité humain, un ouvrage à nul autre pareil. Aucune de ces photos, pratiquement, n’aurait pu exister si leur auteur avait choisi de prendre part aux voyages organisés par les Nations unies, les ONG ou les services de communication des armées, étrangères ou locales, ces déplacements inutiles au cours desquels personne n’apprend jamais rien, ne voit rien. Il faut regarder The Dynamics of Dust comme le seul document en circulation permettant d’apprendre à quoi ressemble cet endroit pourtant si vaste, le « seul désert au monde à porter le même nom sur neuf millions de kilomètres carrés » comme l’écrit Michel Pierre dans Sahara. Le grand récit (Belin, 2014).

Il fallait tressauter des jours et des nuits durant sur la banquette exiguë des pick-up Toyota Land Cruiser FZJ79L, le grand cheval de bataille, avec son moteur de 4 litres et quelques et six cylindres à injection capable de voler sur le sable avec ses pneus sous-gonflés lors d’interminables courses depuis les villes du Sahel jusqu’à la Libye, monter, descendre, charger… Une voiture, lorsqu’on s’éloigne des centres humains, se lit comme un chemin sur la piste. L’erreur est interdite.

Les hommes qui actionnent ces machines ne sont pas tout à fait comme les autres. Il suffit d’entendre un commandant tchadien, issu d’un pays où on a le respect pour ces véhicules comme on l’aurait pour des pur-sang sous d’autres cieux, parler de ce qu’il appelle « la guerre au Sahara », faite de charges folles, brutales comme des éruptions : les Land Cruiser chargés d’hommes, les hommes chargés d’armes, aucune n’étant très sophistiquée, des fusils d’assaut aux lance-roquettes, et en avant.

Face à un groupe rebelle ancienne manière, la méthode a fait ses preuves. Face à des bandes d’obédience djihadistes, cela ne sert plus à rien. L’ennemi attaque, mine, harcèle. Rien d’étonnant si des soldats préfèrent opter pour d’autres façons de risquer leur vie. Aller chercher de l’or, par exemple. Ou traquer les chercheurs d’or, dans des charges furieuses qui sont comme une chasse. Même cela est en train de changer. « Les gars s’adaptent. Là où il y avait des convois de pick-up, on voit de plus en plus de camions. De plus en plus d’armes, de plus en plus d’acteurs, et c’est de plus en plus dangereux. »

The Dynamics of Dust, de Philippe Dudouit, texte Philippe Dudouit et Emilio E. Manfredi, Edition Patrick Frey, 2019, 210 p, 58 €.
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Combattant de l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement (ADC), Mali, 2008.Combattant de l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement (ADC), Mali, 2008. Philippe Dudouit/Contact Press Images

Migrants abandonnés, Niger, 2010.Migrants abandonnés, Niger, 2010. Philippe Dudouit/Contact Press Images

Milicien toubou, Sebha, Libye, 2018.Milicien toubou, Sebha, Libye, 2018. Philippe Dudouit/Contact Press Images

Combattant du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), Kidal, 2016.Combattant du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), Kidal, 2016. Philippe Dudouit/Contact Press Images

Groupe de blues touareg du MNJ, Niger, 2008.Groupe de blues touareg du MNJ, Niger, 2008. Philippe Dudouit/Contact Press Images

Habitant d’Al-Qatroum, Libye, 2015.Habitant d’Al-Qatroum, Libye, 2015. Philippe Dudouit/Contact Press Images

Aide de camp d’un commandant de l’ADC, Mali, 2008.Aide de camp d’un commandant de l’ADC, Mali, 2008. Philippe Dudouit/Contact Press Images

« Entrepreneur indépendant », 2015.« Entrepreneur indépendant », 2015. Philippe Dudouit/Contact Press Images

Commandant Eghlass Ag Ahmed, Oubari, Libye, 2014.Commandant Eghlass Ag Ahmed, Oubari, Libye, 2014. Philippe Dudouit/Contact Press Images

Combattants de l’ADC, Boghassa, Mali, 2008.Combattants de l’ADC, Boghassa, Mali, 2008. Philippe Dudouit/Contact Press Images

« Entrepreneur indépendant », nord du Niger, 2010.« Entrepreneur indépendant », nord du Niger, 2010. Philippe Dudouit/Contact Press Images

L’entrée sud de la ville d’Oubari, Libye, 2014.L’entrée sud de la ville d’Oubari, Libye, 2014. Philippe Dudouit/Contact Press Images

Jean-Philippe Rémy Johannesburg, correspondant régional,https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/02/06/trafics-rebelles-et-djihad-le-desert-sans-cliches-de-philippe-dudouit_6028593_4500055.html

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