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Souleymane Bachir Diagne: «Les pays du Nord ne connaissent pas l’Afrique»

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Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne pose son regard sur la crise mondiale ainsi que sur les inégalités et préjugés qu’elle met à nu. Il rappelle l’urgence de décoloniser les imaginaires pour penser le monde de maintenant comme d’après.

Pourquoi l’Afrique, qui déjoue les pronostics fatalistes en résistant relativement bien au virus jusqu’à présent, est-elle toujours évoquée sous un prisme catastrophiste ? Pourquoi, dans les pays du Nord, ce sont les minorités, en particulier les Noirs, et les pauvres qui sont le plus durement frappés par le Covid-19 ?

Dans un entretien à Mediapart, le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne pose son regard sur la crise mondiale ainsi que sur les inégalités et préjugés qu’elle met à nu. Depuis New York où il vit et profite d’un congé sabbatique de l’université de Columbia pour terminer un ouvrage, l’auteur d’En quête d’Afrique(s), coécrit avec l’anthropologue Jean-Loup Amselle (Albin Michel, 2018), rappelle l’urgence de décoloniser les imaginaires pour penser le monde de maintenant comme d’après.

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, l’Afrique n’est évoquée qu’à l’aune d’un présent et d’un futur horribles, comme si le continent était voué à ne connaître que catastrophes et hécatombes. Pourquoi ce regard sempiternellement alarmiste et négatif du Nord sur l’Afrique ? 

Souleymane Bachir Diagne : La première grande raison à cela, c’est la force de l’habitude et la force du préjugé. Préjuger, c’est juger à l’avance. Dès lors qu’on juge à l’avance ce qu’est l’Afrique qu’on croit connaître, évidemment les mêmes images, les mêmes stéréotypes reviennent : que c’est nécessairement un continent pour lequel il faut avoir de la compassion, un continent enfoncé dans une pauvreté qu’on ne considère même plus comme conjoncturelle, le lieu de maladies. Ces images, qui sont anciennes, fonctionnent malheureusement encore dans l’inconscient de beaucoup.

Donc les épidémies sont souvent associées à l’Afrique. L’idée que l’effort africain, la capacité de réponse de l’Afrique ne comptent pour rien tient à la force du préjugé. D’où ces discours catastrophistes à l’arrivée du Covid-19 : « Cela va être un désastre, un cataclysme incontrôlable. » Cela dit, les infrastructures sanitaires sont dans un état de sous-équipement qu’il ne faut pas nier. Si on compte en nombre de lits, de respirateurs, les États africains n’auraient pas été en mesure de supporter la même courbe de la pandémie qu’ont connue les pays européens ou les États-Unis.

Ces discours réducteurs m’inspirent une réflexion plus générale. Paradoxalement, alors qu’il y a eu la relation coloniale qui pourrait laisser penser qu’il y a une meilleure connaissance de l’Afrique, les pays du Nord ne connaissent pas l’Afrique. Beaucoup n’ont pas vu les progrès accomplis en Afrique ces dernières décennies. L’Afrique aujourd’hui, ce sont des classes moyennes, plus éduquées, qui se sont malgré tout développées et qui sont aussi un pouvoir d’achat.

Le pays qui s’en est rendu compte d’abord, c’est la lointaine Chine, qui est venue s’y installer et y investir massivement. En venant en Afrique, elle a ramené tout le monde, d’autres pays sont venus mais pour être en compétition avec elle. En s’investissant en Afrique, la Chine a créé la rupture avec l’idée que n’étaient possibles avec le continent que les liens traditionnels dans la continuité coloniale ou des liens de compassion, dans une relation humanitaire.

Les origines de tant de préjugés sont-elles à chercher dans le passé colonial ? 

Toute la littérature coloniale – le fameux livre Heart of Darkness (Au cœur des ténèbres) de Joseph Conrad est emblématique –, représente l’Afrique comme le continent où sévissent toutes les maladies, des maladies mortelles pour les Européens, le lieu par excellence de l’infection. C’est ce regard colonial qui se traduit dans ces préjugés sous diverses formes à l’occasion de cette pandémie.

On a vu ces médecins chercheurs français de l’Inserm considérant sur un plateau de télévision que l’Afrique était un réservoir de populations disponibles pour des essais cliniques. L’Afrique est toujours réduite à sa démographie, avec la crainte que celle-ci n’aille se déverser sur l’Europe, opérant un grand remplacement. C’est la première obsession des prospectivistes à propos de l’Afrique.

C’est une Afrique évidemment totalement mythique qui ne correspond pas à l’Afrique d’aujourd’hui, qui a des problèmes bien réels, des infrastructures sous-développées inacceptables, mais qui est aussi une Afrique avec des alternances démocratiques, des États plus légitimes, qui ont su gérer la pandémie avec des moyens limités, une jeunesse qu’il faut mettre à l’école, à laquelle il faut donner de l’emploi mais qui est innovante. Autant d’atouts que le monde ne veut pas voir, souvent à cause du paravent des stéréotypes.

Comment rompre avec ce regard qui perdure à travers les âges, comment décoloniser les imaginaires ? 

Les imaginaires vont se décoloniser tout seul. On l’a vu avec les réactions suscitées après les propos de ces chercheurs. Il ne s’agit pas d’implorer le monde de regarder l’Afrique autrement. Il s’agit pour les Africains eux-mêmes d’imposer au monde que l’Afrique d’aujourd’hui est une Afrique qui croit en ses capacités, ses forces, avec laquelle on doit compter et qui tient son propre discours sur soi. L’Afrique doit cesser d’être l’objet du discours des autres pour se dire elle-même dans ce qu’elle est et l’avenir qu’elle s’ouvre.

Comment observez-vous cette pandémie à l’échelle du monde depuis New York, où vous vivez et êtes confiné depuis maintenant deux mois ?

Aujourd’hui, les États-Unis sont parmi les plus touchés par l’épidémie au monde. L’État de New York où je suis est celui qui compte le plus de morts [plus de 20 000 avec un confinement prolongé jusqu’au 28 mai – ndlr]. Cette pandémie a un côté égalisateur : ce ne sont pas seulement les pays les plus mal lotis, ou les moins puissants ou les plus pauvres qui sont frappés, c’est tout le monde qui a été frappé. Le pays le plus puissant au monde a été obligé de marquer une pause, comme le reste de l’humanité. C’est un phénomène extraordinaire.Pour quelqu’un comme moi, c’est aussi un moment privilégié pour étudier une réalité très importante : la valeur d’un bon gouvernement. Et je suis aux premières loges pour étudier cela dans l’État de New York. Nous sommes dans une époque du triomphe du capitalisme global où on a chanté à l’envi qu’il fallait le moins d’État possible, que la vraie gouvernance du monde devait être celle des marchés, le rôle des États étant réduit au minimum. Cette pandémie nous enseigne leur importance.

Dans une crise aussi importante, les populations elles-mêmes demandent que l’État devienne ce qu’il a à être : le protecteur des citoyens. On a vu en temps réel la capacité des gouvernements d’inspirer ou pas confiance, d’informer pleinement ou pas les citoyens afin qu’ils puissent adopter les comportements individuels et collectifs qui soient des réponses à la crise, ce qui n’allait pas de soi. L’État de New York aura donc été bien gouverné, de ce point de vue.

De Chicago à la Seine-Saint-Denis, le Covid-19 exacerbe les inégalités, notamment raciales. Pourquoi ce sont les minorités, en particulier les Noirs, et les pauvres qui sont le plus durement frappés par le virus ?

Il est très important d’insister sur ce constat car des théories absolument fantaisistes circulaient et affirmaient que les Noirs étaient les mieux protégés de cette pandémie. Non seulement ce n’était pas vrai mais c’est tout le contraire. On savait que les inégalités sont très importantes dans notre monde et qu’elles se creusent, mais la pandémie a mis à nu ce qu’elles signifiaient vraiment.

Ce sont des inégalités devant la vie et la mort. Lorsque les questions vitales se posent, ce sont les plus pauvres qui paient le plus grand prix. Et ce sont donc les personnes racisées, comme on dit, qu’on retrouve plus nombreuses parmi les victimes, car ce sont elles qui souffrent le plus de la pauvreté. On ne peut pas nier les caractéristiques ethno-raciales de la pauvreté.

Qui plus est, les plus pauvres, et donc les racisés, sont les travailleurs essentiels. Quand on demande à tout le monde de se réfugier chez soi pour échapper à la maladie, on leur demande à eux de monter au front. Car ils font tourner les bus, les métros, les hôpitaux, les commerces, etc. Ils sont exposés deux fois : à cause des inégalités qui étaient déjà là et en se retrouvant en première ligne.

Beaucoup souffrent d’ailleurs de comorbidités, car la pauvreté et les inégalités dégradent et précarisent la santé. La précarité fait boule de neige lorsqu’une pandémie comme le Covid-19 éclate. Il est impératif que les leçons soient tirées de cette pandémie et qu’on s’attaque à ces inégalités.

Contrairement aux pays anglo-saxons comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, les statistiques dites ethniques sont interdites en France. C’est un frein pour appréhender les inégalités ?

Il y a quelque chose de généreux dans l’idéal de ne voir que des citoyens et non des couleurs de peau. Mais il faut aussi pouvoir nommer les problèmes et en prendre, littéralement, la mesure, pour s’y attaquer. Et avoir un instrument d’évaluation de l’efficacité des mesures prises.

Le monde d’après qui vient est-il en mesure de tirer les leçons de ces inégalités ? 

Il serait absurde et stupide de revenir au monde d’avant. D’abord parce qu’il ne reviendra pas. Après la pause, on ne va pas redémarrer les moteurs et trouver l’économie au même stade. Une profonde crise socio-économique nous attend. Il faut prendre des mesures très importantes pour que la pauvreté et les inégalités soient combattues. Entre les nations et en leur sein.

Un monde qui aurait tiré les leçons de la pandémie, c’est un monde où la dette des pays pauvres sera effacée sans atermoiement. Ce n’est pas de la compassion mais une mesure de sagesse. Si, ces dernières décennies, on a vu une Afrique émergente, il est temps de penser le vrai partenariat avec l’Afrique, une Afrique qui contribue à l’avancement économique de tout le monde : le préparer, c’est aider au redémarrage du continent en levant le fardeau de la dette.

L’économie, ce n’est pas seulement la compétition capitaliste, des taux de croissance, mais ce que l’on a appelé le développement humain, et je souligne le mot « humain ». Il faut reconstruire le monde sur cette base, non pas au sens humanitaire de la compassion mais bien au sens « humain », qui redonne son sens à l’humanité.

Que peut la philosophie en ces temps bouleversés ? 

Nous vivons une époque où il faut explorer philosophiquement les sagesses contenues dans toutes les régions du monde, dans tous les espaces où les humains pensent, réfléchissent à la vie, à la mort, à leur signification. Nous devons repenser beaucoup de choses, notamment notre lien à la nature. Cette pandémie révèle la crise écologique qui était déjà là, ces blessures que nous n’arrêtons pas d’infliger à la nature.

Il faut réfléchir à ce que signifie inscrire l’humain dans la nature, le replacer dans le vivant, et non pas, pour reprendre Descartes, le considérer comme un maître et possesseur de la nature qui s’arroge le droit de la transformer en ressources naturelles. Il est important ainsi de décoloniser nos esprits y compris sur ce terrain-là.

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