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TERRITOIRES ET ACTIONS

En Afrique du Nord et de l’Ouest, des années difficiles se profilent pour Daech

Slate.fr-Antoine Hasday

Après les reculs de l’organisation Etat islamique en Irak et en Libye, al-Qaida devrait redevenir l’acteur djihadiste central de la région.

En décembre 2016, l’Etat islamique (EI) est chassé de Syrte, ville libyenne du bord de la Méditerranée. C’est un coup dur pour l’organisation. L’EI considérait la Libye comme un sanctuaire sur lequel se replier, en cas de défaite en Irak ou en Syrie. Entre 2014 et 2016, l’organisation a encouragé ses sympathisants à se battre sur le front libyen, y envoyant même de force des combattants qui avaient choisi la Syrie. En février 2015, elle s’est emparée de Syrte. L’EI y a déployé certains de ses commandants chevronnés, comme le défunt Omar al-Shishani. Mais en mai 2016, des forces alliées au gouvernement de Tripoli ont déclenché l’opération «Structure solide» (al-Bunyan al-Marsous) qui a abouti en décembre 2016 avec la reconquête de la ville. La perte de Syrte, couplée aux difficultés rencontrées en Irak, devrait être lourde de conséquences pour l’EI, comme l’explique un rapport du chercheur Daveed Gartenstein-Ross pour la Foundation for the Defence of Democracies.

Un sniper tire lors d'un combat contre des membres de l'EI à Mossoul en Irak, le 5 mars 2017. ARIS MESSINIS / AFP

Un sniper tire lors d’un combat contre des membres de l’EI à Mossoul en Irak, le 5 mars 2017. ARIS MESSINIS / AFP

 

Depuis Syrte, l’EI prodiguait conseils et instruction à sa «province» du Sinaï ainsi qu’à Boko Haram, qui a pris le nom d’«État Islamique en Afrique de l’Ouest» depuis son allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, en 2015. Neuf mois plus tôt, l’EI avait perdu la ville libyenne de Sabratha, d’où il supervisait son réseau tunisien. Sans ses sanctuaires en Libye, il est plus difficile pour le groupe d’organiser des attentats en Europe. Ses combattants qui n’ont pas été tués au combat sont toutefois parvenus à fuir. En Libye, il est probable que l’EI retourne à la guérilla et aux attentats, en s’appuyant sur les cellules dormantes dont il disposerait, notamment à Tripoli. L’EI soufflera probablement sur les braises de la guerre civile libyenne, cherchant à diviser les autres groupes islamistes —comme il l’a fait par le passé– et à délégitimer le gouvernement libyen.

De nombreux combattants étrangers de l’EI ont été stationnés en Libye: beaucoup de Tunisiens, des Kényans, des Nigérians, des Maliens et des Sénégalais. Ils pourraient se déployer sur quatre zones principales. La Tunisie, dont sont originaires la majorité des combattants. Le sud de la Libye, que l’État contrôle moins bien. Le Sahel, où ils pourraient faire la jonction avec les sections locales de l’EI. Et enfin l’Algérie, où ils pourraient déplacer des armes lourdes. Les combattants restés en Libye devraient repasser à la clandestinité, comme en Irak après 2007, le temps de reconstruire leurs réseaux et dans l’espoir de lancer une nouvelle insurrection. Une partie d’entre eux pourrait choisir de rejoindre al-Qaida, qui devrait tenter de capitaliser sur les difficultés rencontrées par l’EI.

En Tunisie, la grave menace des «revenants»

A l’échelle de sa population, la Tunisie est gravement touchée par le départ de djihadistes à l’étranger (au moins 7000 pour 11 millions d’habitants). En Tunisie, l’EI fonctionne dans la clandestinité et a commis plusieurs attentats: au musée du Bardo (mars 2015) et sur la plage de Sousse (juin 2015), ainsi qu’une attaque de grande ampleur à Ben Guerdane, près de la frontière libyenne (mars 2016). L’année 2016 a été plus difficile mais l’organisation maintient son réseau, notamment dans les montagnes de Jebel Chaambi, à l’ouest du pays. Des djihadistes d’AQMI y ont rompu avec leur organisation pour faire allégeance à Abou Bakr al-Badghadi.

Le cœur de l’EI en Tunisie se trouvait à Sabratha en Libye, où ont fui des militants d’Ansar Al-Sharia Tunisie (AST), une organisation djihadiste proche d’al-Qaida, après l’interdiction de cette formation. Partisans d’une ligne dure (alors qu’AST cherchait à éviter la confrontation directe), les djihadistes de Sabratha ont fini par rejoindre l’EI. Cette ville devient le pivot de l’organisation en Tunisie: c’est depuis Sabratha que les djihadistes s’entraînent et que les armes sont acheminées. Un des architectes de cette organisation est Boubakeur el-Hakim, un vétéran français récemment tué dans une frappe de drone.

En mars 2016, l’EI est chassé de Sabratha. A ce moment-là, l’organisation planifiait une opération de grande ampleur pour s’emparer de la ville tunisienne de Ben Guerdane. L’attaque est tout de même lancée peu après, mais avec des moyens réduits. Les djihadistes échouent à s’emparer de la ville mais l’opération est meurtrière. Le commandement de l’EI basé à Sabratha est contraint de retourner en Tunisie. En mai 2016, des cellules djihadistes ont été démantelées à Tataouine et à Mnilha. En juillet 2016, les forces de sécurité tunisiennes déjouent un projet d’attentat incluant huit attaques-suicides.

La menace principale qui pèse sur la Tunisie est le retour de ses djihadistes partis combattre à l’étranger. Un millier ont fait route vers la Libye. Une partie substantielle d’entre eux souhaite aujourd’hui retourner «au pays» et le mouvement est déjà enclenché. Grâce à ces forces supplémentaires, les réseaux tunisiens de l’EI pourraient multiplier les attaques visant des civils, afin de priver le pays de ses revenus du tourisme, et contre les forces de sécurité tunisiennes. Par ailleurs, les difficultés économiques et politiques devraient continuer à faciliter le recrutement de l’EI au sein de la jeunesse tunisienne.

Algérie, vers une défaite de l’EI

En Algérie, l’EI a rencontré de nombreuses difficultés, notamment depuis l’effondrement de Jund al-Khalifa. Ce groupe, issu d’AQMI, avait fait allégeance à l’EI en septembre 2014 avant de kidnapper et d’exécuter le Français Hervé Gourdel. Les forces de sécurité algérienne ont traqué le groupe et éliminé son leader Abdelmalek Gouri en décembre 2014. En mai 2015, un raid a éliminé 25 de ses militants. En juin 2016, après une ultime opération, les forces de sécurité algériennes ont annoncé avoir démantelé complètement Jund al-Khalifa.

Les groupes djihadistes loyaux à l’EI qui restent présents en Algérie ont des capacités très réduites. Al-Qaida au Maghreb Islamique a cherché à capitaliser sur ces difficultés. L’organisation a lancé un programme de réhabilitation (Munasahah) incitant les combattants de l’EI à rejoindre ses rangs. Leur propagande insiste sur le besoin d’unité des djihadistes face aux opérations de l’armée algérienne. En revanche, entre 170 et 200 Algériens sont partis combattre en Syrie et en Irak sous la bannière de l’EI. Mais les réseaux de recrutement ont subi plusieurs coups durs: en juin 2016, 332 personnes soupçonnées d’être des recruteurs ont été arrêtées.

Le scénario le plus probable est donc une défaite de l’EI en Algérie. L’organisation pourrait bénéficier de l’afflux de combattants en provenance de Libye, mais l’efficacité des forces de sécurité algériennes devraient les inciter à choisir des cieux plus cléments.

Au Lac Tchad, les divisions de Boko Haram

Le Groupe sunnite pour la prédication et le djihad est passé à la lutte armée en 2009, après l’assassinat de son fondateur Mohammed Yusuf par les forces de sécurité nigérianes. En mars 2015, il fait allégeance à l’EI —qui l’accepte— et prend le nom d’État islamique en Afrique de l’Ouest.  En août 2016, Boko Haram se divise. L’EI désigne Abou Mus’ab Al-Barnawi comme nouveau leader de l’organisation, en remplacement d’Abu Bakr Shekau, critiqué en interne pour sa brutalité et accusé de «polythéisme». Ce dernier rejette la décision et fait scission avec ses troupes. Une troisième force djihadiste indépendante, issue de Boko Haram et menée par le Camerounais Mamman Noor, est également active dans la région du Lac Tchad. Elle est actuellement alliée à l’EI et à la branche de Boko Haram dirigée par à Al-Barnawi.

Le rapport de Daveed Gartenstein-Rossenvisage comme hypothèse la plus probable la montée en puissance d’al-Qaida. Selon le rapport, Abou Mus’ab Al-Barnawi est historiquement proche d’Aqmi et n’a jamais critiqué l’organisation fondée par Oussama Ben Laden, même après son allégeance à l’EI (qui est donc jugée suspecte par l’auteur du rapport). Mamman Noor est lui aussi historiquement proche d’Aqmi et des Shebaab somaliens, donc d’al-Qaida. Si le «califat» s’effondre en Irak et en Syrie, il est donc probable qu’Al-Barnawi et Nour fassent allégeance à l’organisation fondée par Oussama Ben Laden. Abou Bakr Shekau devrait rester loyal à l’EI, dont il partage la vision et les méthodes.

Au Mali, Aqmi réunifiée et l’EI isolée

En 2007, les djihadistes algériens du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) ont fait allégeance à al-Qaida, prenant le nom d’al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). En 2011 et 2012, Aqmi a subi deux scissions: celle du Mujao, puis celle des Signataires par le sang de Mokhtar Belmokhtar, qui ont fusionné en 2013 pour former al-Mourabitoune. Ces groupes combattent toutefois ensemble, aux côtés des djihadistes touaregs d’Ansar Dine, contre les armées malienne et française à partir de 2012.

Une minorité des membres d’Al-Mourabitoune, emmenée par Adnane Abou Walid Al-Sahrawi, un ancien du Mujao, s’est tournée vers l’EI et se sont baptisés «État islamique au Grand Sahara». Mais la majorité, conduite par Mokhtar Belmokhtar, souhaite rester aux côtés d’al-Qaida, a combattu les partisans de l’EI et rejoint le giron d’Aqmi en décembre 2015. Après être resté inactif durant près d’un an, l’État islamique au Grand Sahara a revendiqué trois attaques depuis septembre 2016.  L’allégeance d’Al-Sahrawi a été reconnue par l’EI en octobre 2016. Selon le rapport, les gouvernements malien et occidentaux pourraient être tentés d’éliminer en priorité Abou Moussab Al-Sahrawi et son groupe afin d’empêcher l’EI de s’établir durablement au Mali. Une telle décision aurait pour effet secondaire d’assurer la suprématie d’al-Qaida au Sahel.

Le Sénégal, nouvelle frontière?

Le Sénégal n’a pas encore subi d’attaques revendiquées par l’EI mais est confronté à deux types de «revenants» djihadistes. Premièrement, les combattants sénégalais de l’EI passés par la Libye. Ces derniers étaient surtout présents à Syrte et dirigés par Mustapha Diop, alias Abou Hatem, tué en décembre 2016 dans les combats pour le contrôle de la ville. Deuxièmement, les Sénégalais en lien avec l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Boko Haram) qui souhaitent créer un projet similaire dans le sud du Sénégal. Makhtar Diokhané, qui avait reçu d’importantes sommes d’argent de l’organisation, et Alioune Ndao, un imam qui prêchait une idéologie proche de Boko Haram, ont tous les deux été arrêtés en octobre 2015. Selon le rapport, l’EI devrait tenter de s’appuyer sur le sentiment anti-soufiste et sur les «revenants» sénégalais.

Une évolution bénéfique pour al-Qaida

Les difficultés de l’EI devraient donc probablement se traduire par un retour à la clandestinité, notamment dans des pays instables comme la Libye, le Mali et le Nigeria. L’organisation pourrait également essayer de s’étendre au Burkina Faso et au Sénégal. Elle pourra également s’appuyer sur ses combattants rentrés de Libye. Les difficultés économiques, l’absence d’Etat de droit et la mauvaise gouvernance dans la région devraient continuer à faciliter le recrutement des islamistes radicaux. Al-Qaida pourrait redevenir l’acteur djihadiste hégémonique en Afrique du Nord et de l’Ouest (sauf en Tunisie), attirant les combattants déçus par les échecs de l’EI, qui a perdu son «hub» régional de Syrte et dont le «califat» est sérieusement menacé, notamment en Irak. Sur le long terme, la stratégie «patiente» de l’organisation fondée par Oussama Ben Laden semble mieux fonctionner que la «table rase» de l’EI.

Antoine Hasday, http://www.slate.fr/story/139865/afrique-du-nord-ouest-annees-difficiles-daech-etat-islamique-alqaida

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