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TERRITOIRES ET ACTIONS

« Au Mali, le monstre du terrorisme ethnique a ôté plus de vies que le djihadisme »

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré analyse la spirale de violences qui a abouti aux récents massacres de Peuls dans le centre du pays.
Le Mali était en deuil, et ce bien avant la tuerie d’Ogossagou, dans le centre du pays. Toutes les communautés de cette région déshéritée et ravagée par des groupes armés aux allégeances diverses sont endeuillées depuis des années. Depuis le début de l’intervention française, en 2013, des centaines de personnes sont mortes. Le 1er janvier, 37 civils ont péri à Koulongo. Parmi les victimes, des femmes et des enfants en bas âge. Les habitations ont été brûlées. Puis le 23 mars, au moins 160 personnes ont été tuées méthodiquement dans la seule communauté peule du village d’Ogossagou. Jeunes, vieux, femmes, hommes… Nul n’a été épargné. Pour la première fois, l’opinion publique a alors saisi la dimension ethnique de ces massacres. Les victimes ont perdu la vie car peules.

Visite du président malien, Ibrahim Boubcar Keïta (en blanc), dans le village d’Ogossagou, le 25 mars 2019, deux jours après un massacre ayant ciblé la population peule. Visite du président malien, Ibrahim Boubcar Keïta (en blanc), dans le village d’Ogossagou, le 25 mars 2019, deux jours après un massacre ayant ciblé la population peule. Handout . / REUTERS

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On a longtemps parlé de « conflits intercommunautaires » dans le centre du Mali, du fait de l’activité de milices dogon ou peules attaquant, contre-attaquant, dans un cycle macabre d’intimidation et de revanche, tuant dans les deux communautés. Le passage à un niveau massif de violence n’était qu’une question de temps. Aujourd’hui, les associations de victimes peules parlent de « nettoyage ethnique ». Le glissement d’un terme à l’autre traduit le changement des rapports de forces dans la partie orientale de la région de Mopti. Jusqu’à très récemment, l’expression « conflits intercommunautaires » était préférée, du fait que les attaques entre groupes armés peuls et dogon sur des villages adverses étaient fréquentes et réciproques. Les deux communautés ont autant souffert de cette violence que du djihadisme.

Cependant, ceux qui ont été victimes d’une idéologie de « nettoyage ethnique » sont les Peuls. Ceux d’entre eux qui ne sont pas morts ont entamé un exode, loin des groupes qui voulaient les faire disparaître de leur habitat naturel. Loin des pâturages, sans leurs troupeaux, vivant dans l’indigence, ces victimes sont devenues des déplacés internes, avec toute la misère et la déréliction que cela induit. Ce sont des exilés. Leur terre leur a été interdite. Comme de nombreux Peuls vivant dans la moitié est de la région de Mopti, ils ont fui suite aux pressions d’un groupe armé se revendiquant protecteur des communautés dogon contre les djihadistes. Au lieu de cela, les civils peuls se sont retrouvés dans leur angle de mire. Cette milice, Dan Na Ambassagou (« les chasseurs se confient à Dieu », en langue dogon), est accusée par les rescapés d’avoir tué sur la base d’une idéologie raciste. Les auteurs des massacres ont arraché des têtes, des mains, des sexes. Ils ont éventré des femmes enceintes, calciné des nourrissons. Leurs victimes étaient des nuisibles qu’il fallait épurer de cette région qu’ils ont décidé de faire leur.

Des signes précurseurs

Avec l’assurance des justes, les chefs de Dan Na Ambassagou ont arpenté la région, disant la protéger de terroristes djihadistes. Ils ne se sont pas cachés. Ils ont été reçus par les plus hautes sommités du Mali. L’Association malienne des droits de l’homme (AMDH) et la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) ont dénoncé les accointances du conglomérat de milices Dan Na Ambassagou avec le gouvernement malien. Ses membres auraient obtenu un soutien matériel et financier dont les origines restent obscures. Dans le même temps, ils ont participé à des processus de médiation et des conférences. Ils ont signé des documents d’arrêt de violence, comme en juillet puis en septembre 2018. Ils ont cheminé avec des soldats de l’armée républicaine. Ils n’ont jamais été réellement inquiétés par des mesures de l’Etat malien suite à leurs agissements extrajudiciaires. Les interdictions de circulation en motocyclette dans le centre du pays n’ont pas été pleinement appliquées aux membres du groupe.

Pourtant, en observant l’histoire récente, des signes précurseurs des dérives de la milice étaient visibles depuis 2016. Sous le commandement de Théodore Somboro, une idéologie d’expulsion et de meurtre systématique des Peuls est apparue. Dans plusieurs messages audio partagés massivement, Somboro a appelé clairement au meurtre des Peuls. Après la mort de Somboro, la même année, d’autres ont pris la relève. Les expulsions de communautés entières de Peuls se sont intensifiées, créant une crise humanitaire, avec des milliers de personnes sur les routes. Des embargos ont été mis en place contre les Peuls, leur interdisant l’accès aux marchés ou l’entrée dans des localités dogon. Le groupe de Somboro appelait à asphyxier les communautés peules de manière systématique. Ce discours a trouvé écho chez une minorité de Dogon épousant la même idéologie radicale d’éliminer toute présence peule.

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La violence est passée à une étape supérieure. Désormais, il ne s’agit plus pour ces radicaux d’attaquer quelques civils en représailles à des attaques subies, mais de détruire totalement les lieux d’habitation et de tuer autant que possible. En juin 2018, plusieurs localités peules ont été entièrement incendiées. Malgré cela, ni la société civile non peule ni l’Etat n’ont pris la juste mesure du plan en cours d’exécution contre les communautés peules. Il a fallu attendre la tuerie de Koulongo pour que la situation des communautés peules soit comprise comme un drame au-delà des habituels conflits. Les autorités maliennes ainsi que la mission onusienne au Mali, la Minusma, se sont rendues sur le site. Plusieurs personnes ont pu être interpellées, toutes appartenant à la milice. Il a été constaté que les victimes avaient été tuées avec des armes automatiques et semi-automatiques bien plus sophistiquées que les fusils traditionnellement utilisés.

Nouvelle vague d’exode

Entre Koulongo et Ogossagou, des appels à l’extermination des Peuls ont continué de circuler. Les patrouilles mixtes d’éléments de l’armée malienne avec des membres des milices dogon n’ont jamais été remises en question. Ces milices apparaissaient toujours comme des alliés contre les djihadistes, présentés comme leur cible dans des communiqués officiels, tandis que de manière informelle, des messages plus durs circulaient, parvenant même aux oreilles des Peuls ciblés. Ceux-ci, se sachant visés, ont mis plusieurs fois en garde avant l’attaque de leur localité, comme ce fut le cas à Ogossagou. Personne n’est venu les sauver. Une nouvelle vague d’exode a ainsi eu lieu entre janvier et mars. Les messages anti-Peuls ont continué de circuler de plus belle, les Peuls étant traités de « parasites », « ennemis de la nation », « fourbes », et méritant d’être « tués jusqu’au dernier ». Les déplacés internes peuls se sont joints à ceux qui avaient déjà pris les routes depuis 2016.

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Avec une telle utilisation de la violence sur les civils, la propagande anti-Peuls et l’usage de la peur pour les chasser de la région, l’action de Dan Na Ambassagou portait résolument les traits d’un terrorisme nouveau, basé sur l’appartenance ethnique. Dans un rapport de décembre 2018, Human Rights Watch dénonçait l’impunité avec laquelle cette milice attaquait inlassablement des villages peuls, n’épargnant aucune catégorie de la population. On ne pouvait pas dire qu’on ne savait pas. Ce terrorisme nouveau, si insidieux, ne s’est pas caché. Il a exposé ses desseins. Il est passé à l’acte. Ce n’est qu’après Ogossagou que, obligé de faire face à l’horrible vérité, le gouvernement a décidé de dissoudre la milice, confirmant publiquement le danger qu’elle représentait. Trois jours de deuil national ont été décrétés.

En ouvrant les yeux sur l’horreur à partir du massacre de Koulogon, le peuple malien a réalisé qu’il n’avait qu’une vue partielle du quotidien déjà difficile qu’il vivait. Devant affronter ses propres démons intérieurs, il a enfin réalisé que, de l’autre côté du miroir, un cauchemar lui faisait face et le regardait avec défiance.

Seigneurs de guerre

Pourquoi ces morts à Ogossagou ? On parle de « querelles » ou de « revanche » entre des peuples. Je dis non, car la violence est l’exception, pas la norme, pour les civils du centre du Mali. C’est le monstre terrifiant du terrorisme ethnique, outrepassant les luttes habituelles, qui s’est élevé. Il s’est montré encore plus meurtrier que le terrorisme djihadiste qu’il prétendait combattre mais contre qui il a peu bataillé, s’en prenant aux civils peuls à la place, les considérant suspects et complices des djihadistes. Il a ôté plus de vies que le djihadisme au Mali, comme en attestent divers rapports. Il a vécu parmi deux peuples voisins, Dogon et Peuls, tour à tour amis, rivaux, complices, adversaires. Tout comme son pendant djihadiste autrefois plus terrifiant que lui, il divise pour mieux régner. Il a fait de voisins des meurtriers, les incitant à s’attaquer, puis à se venger, dans un cycle infernal de vendetta.

Ceux qui ont attaqué à Ogossagou ne sont pas de simples chasseurs tentant de se défendre face à des djihadistes, comme Dan Na Ambassagou l’a clamé lors de sa création, en décembre 2016. Ces meurtriers ne sont pas des Dogon voulant se venger. Ce sont des seigneurs de guerre ayant savamment orchestré l’expulsion et le meurtre de masse des Peuls de leur région commune. Il y eut une lente progression dans les actes : d’abord des expulsions de petits groupes de bergers peuls, puis des embargos commerciaux et alimentaires visant les Peuls et leurs hameaux, et, finalement, ces meurtres de masse.

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Difficile de comprendre comment les Peuls, autochtones dans une vingtaine de pays africains, avec plus de 40 millions d’âmes, souvent désignés comme étant le ciment entre les peuples d’Afrique de l’Ouest, ont pu être autant mis en danger sans qu’il n’y ait d’émoi en Afrique et dans le reste du monde. Dans ce petit bout de Mali, loin de Bamako, du fait du terrorisme non religieux puisant sa foi dans le racisme, cette communauté transnationale devait être brisée. Délogés et manants, lorsqu’ils n’ont pas été tués, les Peuls ont crié durant des années. Dès 2015, après les premiers meurtres de civils peuls en représailles à des attaques de djihadistes, l’alerte avait été donnée par diverses associations pour que le gouvernement malien combatte la stigmatisation que vivaient les Peuls du fait de leur assimilation à des djihadistes empruntant leur nom et leur héritage pour commettre des crimes dont eux-mêmes étaient les premières victimes. En février 2017, ce phénomène de stigmatisation a donné lieu à des luttes intercommunautaires particulièrement violentes dans le cercle de Niono, à moins de 400 km de Bamako, entre Peuls et Bambara.

Méfiance et paranoïa

Pourquoi personne n’a écouté ? Comment ce peuple, deuxième communauté démographique du Mali, s’est-il fait déchiqueter par la présence conjointe de deux épouvantails devenus réels dans la région de Mopti ? Chacun des groupes terroristes a réussi sa mission. Les djihadistes ont semé la méfiance entre des voisins. Les racistes ont encouragé la paranoïa entre ces mêmes voisins. Une fois la terre brûlée, les êtres détruits, ce qui reste appartient à ces deux charognes.

La leçon à tirer du massacre d’Ogossagou, ce n’est pas uniquement que les Peuls seraient victimes d’un nettoyage ethnique dans le centre du Mali. Ce qui est difficile à regarder de face et qui doit pourtant pouvoir aider les Peuls et le Mali, c’est d’accepter que l’ennemi n’est pas qu’un, qu’il n’est pas qu’externe et que nous l’avons nourri en nous laissant gagner par la terreur, comme il le voulait. La terreur installée en nous, nous ne pouvions plus penser. Notre frénésie à faire « la guerre contre le terrorisme » nous a rendus myopes. Et ainsi, nous ne voyions pas ceux qui meurent hors de notre champ de vision. Nous n’entendions pas ceux qui mettaient en garde contre l’ennemi intérieur.

Pouvons-nous nous arrêter ? Pouvons-nous sécher nos larmes et enfin accepter de nous asseoir, de nous observer, de nous comprendre nous-mêmes ?

Lorsque nous aurons réussi à comprendre que nous avons été depuis longtemps au bord du précipice et que bondir en l’air sans cesse ne changera rien, nous saurons que le peuple fort que nous sommes possède les ailes pour voler, capturer le mal et le projeter hors de notre terre, tel l’oiseau majestueux qui incarne l’emblème national du Mali. Ainsi nous pourrons, avec toutes les composantes du Mali et le ciment qui les lie, construire une maison dans laquelle aucun monstre ne pourra entrer. Dans cette maison, nous saurons que nous sommes une famille et que, Peuls ou Dogon, nous sommes entre les murs et sous les poutres de ce Mali multiethnique et si riche humainement. Mais avant cela, il nous faut nous écouter nous-mêmes, pouvoir nous soigner de nos maux intérieurs, déposer toutes les armes, protéger tous les civils et, enfin, avancer. C’est en cela que le deuil doit être vécu réellement et donner lieu à une introspection nationale sans laquelle la sécurité, la justice et la paix ne sauront germer.

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré est chargé de cours à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), à Paris.

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/14/au-mali-le-monstre-du-terrorisme-ethnique-a-ote-plus-de-vies-que-le-djihadisme_5450086_3212.html

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