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TERRITOIRES ET ACTIONS

Le Mali s’avère incapable de juger les djihadistes

Mediapart.fr/11-04-19- RÉMI CARAYOL

Selon plusieurs sources, l’ancien « commissaire » islamique lors de l’occupation de Gao en 2012 a été discrètement libéré le 17 février dernier. Plus largement, l’écrasante majorité des djihadistes, pourtant accusés de nombreux crimes, n’a été ni jugée ni condamnée.

Le 18 août 2017, Aliou Mahamane Touré était condamné à une peine de dix ans de réclusion par la cour d’assises de Bamako à l’issue d’un procès express. Reconnu coupable d’atteinte à la sûreté de l’État, détention illégale d’armes, association de malfaiteurs et coups et blessures aggravées, cet ancien commerçant qui avait été arrêté en décembre 2013 était surtout connu pour avoir officié en tant que commissaire de la police islamique lors de l’occupation de sa ville, Gao, par le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (Mujao) en 2012.

Il avait à ce titre fait régner la terreur dans la cité, et s’était rendu célèbre pour avoir ordonné et même pratiqué des amputations contre des voleurs présumés, et pour avoir fait fouetter en public des femmes qui ne portaient pas le voile – tout cela au nom de la charia imposée par ce mouvement issu d’une scission au sein d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Il ne s’en était d’ailleurs pas caché à l’époque : « Ce que nous leur avons infligé, c’est Dieu qui nous l’a commandé. La volonté de Dieu a été accomplie », avait-il déclaré après les premières amputations.

À l’issue de son procès, l’Association malienne des droits de l’homme (AMDH) et la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), qui avaient accompagné les plaignants tout au long de la procédure, s’étaient réjouies de ce jugement en dépit du fait que le jury n’avait pas retenu l’accusation de « crimes de guerre » contre l’ancien « commissaire ». Pour les deux associations, il s’agissait d’« une première étape dans le traitement des crimes commis par les groupes islamistes contre les populations dans le nord du pays entre 2012 et 2013 »qui devait en appeler d’autres.

C’était en fait une initiative sans lendemain. Moins de deux ans plus tard, il n’y a eu aucun autre procès, les enquêtes liées aux crimes commis dans le nord piétinent, et Aliou Mahamane Touré s’est évaporé… Selon plusieurs sources, l’ancien « commissaire » a été discrètement libéré le 17 février dernier.

Incarcéré depuis son jugement à la maison centrale d’arrêt de Bamako, il en a été extrait par des agents de la Sécurité d’État (SE), avec un autre homme, Mamadou Sangaré, dit « Tchambel », qui venait tout juste d’arriver dans la prison en provenance des geôles de la SE et dont le parcours est pour l’heure peu connu. Depuis, les deux hommes ont disparu. À partir de cette date, quinze autres détenus, dont certains étaient liés à des groupes djihadistes, ont eux aussi été extraits de la maison d’arrêt et ont disparu des radars de l’administration pénitentiaire.

Au ministère de la justice, on indique ne pas savoir où ils se trouvent. « Le ministère n’a pas été impliqué, ni même informé, explique un collaborateur du ministre, Tiéna Coulibaly. La décision a été prise à un niveau supérieur. » Sollicités, ni le premier ministre, Soumeylou Boubèye Maïga, ni les services de la présidence n’ont donné suite. Des sources diplomatiques évoquent un probable échange de prisonniers entre le gouvernement et les groupes djihadistes.

De fait, ces mystérieuses « extractions » sont intervenues deux jours avant la libération de deux otages détenus par la katiba Macina, liée à Aqmi, dans le centre du Mali : le préfet de Tenenkou, Makan Doumbia, qui avait été capturé en mai 2018, et un journaliste, Issaka Tamboura, enlevé en décembre 2018. Après leur libération, le gouvernement malien avait publié un communiqué sibyllin, évoquant « un long processus initié pour préserver leur vie ».

« Une fois de plus, le Mali s’illustre en matière d’impunité », se désole un juristeréticent à se prononcer publiquement tant que l’information n’est pas officiellement confirmée.

La place de la « charia » en février 2013, rebaptisée place de l’Indépendance, était le lieu, à Gao, des amputations publiques sous la tutelle du Mujao. © Reuters

Touré n’est en effet pas le premier auteur de crimes commis dans le nord en 2012 et 2013 à bénéficier de ce genre d’accord. Plusieurs autres responsables de groupes djihadistes ont été arrêtés ces dernières années, puis libérés à l’issue de négociations opaques. En mars 2015, la FIDH et l’AMDH ont déposé devant les juridictions maliennes une plainte au nom de 33 victimes visant 15 individus accusés de « crimes contre l’humanité ».

Hormis Ahmad al-Faqi al-Mahdi, qui a été jugé par la Cour pénale internationale (CPI) en septembre 2016 et condamné à neuf ans de prison pour avoir ordonné la destruction des mausolées de Tombouctou, aucun d’entre eux ne se trouve aujourd’hui derrière les barreaux. Certains ont même pignon sur rue.

Le cas de Houka Ag Alhousseini, connu sous le nom de « Houka Houka », est considéré comme le plus emblématique par les militants des droits de l’homme. Ce cadi originaire du village de Ariaw, dans le Goundam (à une centaine de kilomètres à l’ouest de Tombouctou), est devenu célèbre en 2012 après avoir été chargé par Iyad ag Ghaly, le chef d’Ansar Eddine, un autre groupe lié à Aqmi, de faire appliquer la charia dans la ville occupée de Tombouctou.

« Houka Houka » a été arrêté en janvier 2014, puis libéré à peine huit mois plus tard dans le cadre des négociations de paix menées entre le gouvernement et les groupes armés. Les charges qui pèsent contre lui sont pourtant importantes. Sous le règne d’Ansar Eddine, le tribunal islamique qu’il dirigeait a ordonné des lapidations et des flagellations. Des femmes ont été battues pour avoir refusé de se couvrir la tête. D’autres ont subi des agressions sexuelles ou ont été mariées contre leur gré à des combattants.

Après sa libération en août 2014, « Houka Houka » est rentré dans son village et s’est fait discret. Puis il a retrouvé sa fonction de cadi. Selon un habitant de la région, « ila appliqué les mêmes règles très strictes qu’à Tombouctou ». Séduites par sa justice intraitable, des personnes sont venues de loin pour qu’il règle leurs litiges. Au fil du temps, il est ainsi devenu un notable incontournable d’une région en proie à une forte insécurité, dans laquelle les autorités administratives et l’armée maliennesn’ont que peu de prises.

Membre influent de la tribu des Kel Ansar, connue pour donner de grands marabouts, il a même été sollicité en 2017 par l’État pour l’aider à restaurer la sécurité dans la zone. « Il a accepté, mais a imposé ses conditions », explique une source locale. Il a notamment été réintégré dans la fonction publique.

En plus de dire la justice à Ariaw avec l’accord des autorités, il dirige aujourd’hui l’école franco-arabe du village et perçoit chaque mois un salaire que lui verse le ministère de l’éducation nationale. Il est en outre régulièrement invité à participer à des forums (dont le dernier en date au mois de février à l’initiative du préfet de Goundam) en dépit de ses liens bien connus avec les groupes djihadistes et des accusations qui pèsent contre lui.

Pour ses victimes qui vivent toujours à Tombouctou, son influence grandissante représente une menace autant qu’une insulte. « Non seulement, l’État n’a jamais pris en compte notre statut de victimes, mais en plus, il réhabilite notre bourreau. C’est comme si ce que nous avons vécu n’avait jamais existé », témoigne l’une d’elles, sous le couvert de l’anonymat.

https://www.mediapart.fr/journal/international/110419/le-mali-s-avere-incapable-de-juger-les-djihadistes

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