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« L’imaginaire de l’Etat islamique est son propre piège »

LE MONDE |  | Propos recueillis par Madjid Zerrouky

Anthropologue au CNRS, spécialiste de la société irakienne et membre de l’Observatoire des radicalisations à la Fondation Maison des sciences de l’homme, Hosham Dawod estime que les références et la littérature ­djihadistes sur lesquelles s’appuie l’organi­sation Etat islamique (EI) concernent avant tout son projet de territorialisation.

TERROR-IS-METERROR-IS-ME l’Homme Jaune

 

 Que trouve-t-on dans la « bibliothèque » de l’EI ?

Sans entrer dans un débat sémantique, pour moi, l’« Etat du califat » ne relève pas véritablement, à ce stade, de ce que l’on appelle communément « Etat ». C’est pourquoi je ­désignerai cette structure sous l’appellation d’« organisation de l’Etat islamique » (OEI).

L’OEI se fonde sur plusieurs sources littéraires. Il y a la littérature « classique », avec des auteurs tels que Taqî Ad-Dîn Ahmad ibn Taymiyya (1263-1368) – un juriste de l’école hanbalite, qui préconisait le retour à l’islam des origines, exclusivement fondé sur le ­Coran et les hadiths [traditions du Prophète].Mais, le plus lu aujourd’hui reste Muhammad Ash-Shawkani (1759-1839), qui apparaît comme un auteur essentiel. C’est un religieux d’origine zaïdite – l’un des courants du chiisme – qui s’est converti au sunnisme le plus rigoureux. Ash-Shawkani présente un double intérêt : c’est un converti et un ­ultrarigoriste qui incarne en cela le retour à l’islam « vrai » que préconise l’OEI. Les autres sources sunnites traditionnelles ont une présence très faible.

[Le Saoudien] Mohammed Ben Abdelwah- hab, le père du mouvement wahhabite, est aussi présent, sans être paradoxalement hissé au rang d’Ibn Taymiyya et d’Ash-Shawkani. L’intérêt porté au fondateur du wahhabisme est davantage symbolique et en lien avec la ville de Mossoul [nord de l’Irak] qu’il a visitée de son vivant. Il y a professé sa position intransigeante vis-à-vis des autres écoles sunnites, la nécessité d’excommunier les chiites en alliant la lame à la foi, et d’exclure les soufis. Les djihadistes aujourd’hui revendiquent cet héritage. Cependant, ils reprochent à ­Abdelwahhab d’avoir pactisé avec la dynastie des Saoud [futurs rois d’Arabie].

Mohammed Rachid Rida (1865-1935) est un autre personnage d’importance : il a mué d’une position réformatrice vers un wahhabisme dur et a été un des premiers auteurs à préconiser le califat comme mode d’organisation et à désigner Mossoul comme capitale.Hosham Dawod.

D’autres textes renvoient à ce que l’on pourrait qualifier d’« islamisme agissant », qui remonte au milieu du XXe siècle. On y trouve l’Egyptien Sayyid Qutb (1906-1966), figure de l’aile radicale et révolutionnaire de la confrérie des Frères musulmans, qui fut pendu par Nasser ; ou le Pakistanais Abul Ala Al-Maududi (1903-1979), qui voulait fonder une véritable « société islamique »et a ­contribué à la théorisation du projet de califat aujourd’hui.

Le troisième corpus est celui de la littérature militante, qui remonte à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Elle s’appuie essentiellement sur des hommes religieux originaires d’Arabie saoudite : Ibn Utheimin, Ibn Baz ou Ibn Jibrin. L’OEI a considéré que leurs fatwas constituaient une source inépuisable de justification et de légitimation. Les djihadistes d’origine saoudienne se montrent les plus ardents défenseurs des fatwas de leurs compatriotes.

Une figure centrale de la pensée de l’OEI est Abdallah Azzam,décrit comme l’« imam du djihad » pour son rôle dans la mobilisation de volontaires en Afghanistan. Il occupe une place particulière dans la littérature de l’OEI. D’abord parce qu’il était palestinien, et parce que les djihadistes considèrent qu’il ne s’est jamais compromis avec un quelconque pouvoir. Enfin, il est mort « en martyr »[dans un attentat à la bombe, en 1989, à Peshawar, au Pakistan].

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La littérature djihadiste produite par l’expérience afghane n’occupe pas une place déterminante. Il faut attendre l’invasion américaine de l’Afghanistan fin 2001, la chute du régime des talibans et la dispersion d’Al-Qaida pour voir l’apparition de certains ­livres et thèses qui ont pris en considération toutes ces mutations qui influencent aujourd’hui l’OEI. L’une de ces figures importantes est l’Egyptien Abou Abdallah Al-Mouhadjir (de son vrai nom Abdoul Rahman Al-Ali), qui donnait des cours à Peshawar. L’un de ses élèves fut le Jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui (1966-2006), futur chef d’Al-Qaida en Irak, qui théorisera l’Etat islamique. Al-Mouhadjir est notamment l’auteur d’un ouvrage connu sous le nom de La Jurisprudence du djihad, dont la cruauté est telle qu’il a été rebaptisé Jurisprudence du sang par les djihadistes. Il s’ouvre sur un chapitre qui s’intitule « La coupe des têtes ».

Dans l’ensemble, la « bibliothèque » de l’OEI est assez limitée et repose largement sur des ouvrages traitant de la réalité du terrain, qui aident à résoudre des problèmes pratiques et des questions quotidiennes.

 A Bagdad le 7 juillet après l’attentat revendiqué par l’Etat islamique.

Vous évoquez souvent un texte important qui circule chez les cadres de l’EI : « La gestion de la sauvagerie »…

Personne ne sait précisément qui a écrit ce livre datant de 2004. Ce pourrait être un Egyptien, Muhammad Khalil Al-Hekeima (le gendre du chef d’Al-Qaida, Ayman Al-Zawahiri), qui fut tué par un drone américain au Waziristan [au Pakistan], en 2012. C’est un texte déchiffrable par tout un chacun et qui pose des questions contemporaines : l’iniquité des frontières héritées de l’époque coloniale, l’obligation de déconsidérer, de dé­structurer et de délégitimer les Etats impies et de proposer un contre-modèle. La philosophie de cet ouvrage correspond parfaitement aux contextes syrien, irakien, libyen, yéménite, et partout où le désordre règne.

Une équivoque demeure néanmoins. Elle repose sur son titre, La gestion de la sauvagerie. Les hommes du califat se considèrent religieusement et idéellement supérieurs, et il ne serait pas acceptable pour eux d’adopter le terme de « sauvagerie », même quand ils doivent en faire l’usage.

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Et Oussama Ben Laden, dans tout ça ? L’EI en parle peu…

Ben Laden est considéré par l’OEI comme un personnage mou et timoré. Elle lui reproche d’avoir négocié ou discuté avec certains pouvoirs ou monarques [Arabie saoudite, Soudan, Pakistan]. Il n’a pas été assez radical ni assez déterminé. Quand l’OEI en parle, il y a certes une tonalité « polie » en l’évoquant comme « le Cheikh, qu’Allah lui accorde sa miséricorde », mais sa place est tout à fait ­secondaire.

L’EI est le produit d’une histoire irakienne. Ce « berceau » géographique influence-t-il ses écrits et sa façon de penser ?

Les djihadistes irakiens de l’OEI sont fondamentalement irakiens. Ils sont issus de territoires avec des enjeux et des contradictions locales.Il est très intéressant d’analyser les termes de classification utilisés par les combattants de l’OEI. Pour eux, un Irakien est appelé ansar (supporteur local), alors que tous les autres, même les Syriens, sont qualifiés de mouhadjir (migrant qui aurait quitté sa ville natale pour rejoindre le Prophète au début de l’islam).

Il y a cependant une catégorie qui importe dans le présent immédiat, c’est celle des enfants. On le voit, par exemple, avec les programmes scolaires que les djihadistes ont réécrits. L’OEI veut s’inscrire dans la durée, et ces enfants sont exactement ce dont elle a ­besoin : une nouvelle génération déterminée.

Il n’est pas encore possible de mesurer l’impact sur la société de ces questions. Car ­combien d’enfants sont nés de mariages djihadistes ? Des dizaines de milliers ! Nous avons là une bombe à retardement : la « deuxième ou troisième génération Daech ».

L’EI prétend établir une solidarité transnationale entre sunnites. Cela rencontre-t-il un écho dans les populations ?

Non, à part chez certaines élites djihadistes qui cherchent à étendre leur projet territorial. Dans les zones contrôlées par l’OEI, il n’y a jamais eu autant de checkpoints entre la Syrie et l’Irak qu’aujourd’hui. Parmi les multiples raisons, une prévaut : ils sont dans une ­période de guerre. Mais l’OEI développe surtout une économie prédatrice, qui prospère essentiellement grâce aux taxes prélevées aux frontières. Côté irakien, les checkpoints sont tenus par des Irakiens, et côté syrien par des Syriens.

Quel est l’enjeu idéologique de la proclamation par l’EI d’un califat ?

Après l’abolition du califat ottoman en 1924, le Proche-Orient est entré dans une longue transition : Etats-nations, régimes militaires, nationalistes… On ne peut pas faire fi d’un siècle d’histoire ! Il y a déjà une différence ­entre les territoires irakiens et syriens de l’EI. Alors que dire de la notion de califat ? Ce titre a été avancé par l’organisation pour se ­démarquer des autres djihadistes, pour asseoir une légitimité.

L’OEI a beau être une organisation très rationnelle dans sa manière de gérer les biens matériels, elle doit puiser sa légitimité dans un corpus religieux. Elle a besoin d’un titre. Ce ne peut être ni un roi ni un président ; ce ne peut être qu’un émir ou un calife. Vu la personnalité de son chef, Al-Baghdadi, le mot « émir » était trop banal : il y a une multitude d’émirs. Il lui fallait donc les subordonner à une légitimité supérieure.

Au moment de la proclamation du califat, en juin 2014, l’OEI possède une base démographique, des rentrées d’argent très confortables, et bénéficie d’une situation internationale indécise. Son problème est qu’elle n’est pas capable de se limiter : elle veut aller toujours plus loin, là où il y a des terres de l’islam à intégrer dans son califat… C’est une impasse. Son imaginaire est sa propre limite, son propre piège. Cette forme de pouvoir, fondé sur la conquête et la subordination, ne peut pas fonctionner. Dès lors qu’il n’existe plus aucun compromis, c’est le projet d’un Etat impossible.

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