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TERRITOIRES ET ACTIONS

Niger, l’avancée de la menace djihadiste

Le Point Afrique-Publié le | De notre envoyée spéciale à Ayorou,

 À Ayorou, près de la frontière malienne, les attaques se multiplient. Le déploiement du G5 Sahel semble un fragile dernier espoir.
Il y en a partout. Des petites de fusil d’assaut, des moyennes de fusils mitrailleurs, des grandes de mitrailleuses lourdes de 12,7 millimètres. « Et pourtant, on a nettoyé ça », soupire le lieutenant de la gendarmerie d’Ayorou. Il se penche et ramasse une poignée de douilles, vestige de l’attaque du 21 octobre. Ce jour-là, les assaillants sont arrivés « à 6 h 54, sur 4 pick-up, avec environ 10 personnes par véhicule », selon le commandant Sidi Med Agouzoum. Des véhicules solides, qui ont parcouru en un éclair le goudron depuis le Mali, à une trentaine de kilomètres. Quand on lui demande ce que faisaient ses hommes à cette heure, il se défend : « Ils sont toujours prêts, avec les armes à la main et le gilet pare-balles, 24 heures sur 24. » Nul n’en doute, mais c’est en jouant sur l’effet de surprise que les attaquants, en 45 minutes, ont tué treize gendarmes. On ignore le bilan du côté des terroristes, puisqu’ils emportent leurs cadavres, mais un militaire l’estime à une quinzaine. « Ils avaient aussi des grenades et des lance-roquettes », affirme le lieutenant. Les impacts sur la façade ocre disent la violence de l’assaut. Elles ont aussi grêlé le mur parallèle à la route, ricoché sur les maisons en face, troué le mur, derrière, où se trouve l’entrée de la cuisine dans laquelle ils se sont engouffrés, et l’arrière, près de la tente où campent les gendarmes. Devant les tranchées individuelles, où ils se sont jetés, on a élevé un remblai de terre rouge. Comme si cela suffisait. « Ça va, c’est l’accalmie pour l’instant, et avec le G5 Sahel qui s’installe à Bankillari, ça va aller », veut croire Ibrahim Tidjani Katiella, gouverneur de Tillabéry, dans son bureau climatisé, à 87 kilomètres de là. Il est bien le seul à se dire rassuré, alors que cinq départements sont en état d’urgence à la frontière. « Il y a une menace sécuritaire réelle dans la région », reconnaît le commandant Agouzoum. « C’est notre zone-là qui est devenue la plus merdeuse du pays », l’exprime plus simplement un soldat, AK-47 collé contre la poitrine, scrutant un village d’apparence paisible lors de l’arrêt de son convoi.

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Un soldat nigérien en position à Madama, près de la frontière libyenne en janvier 2015.© DOMINIQUE FAGET / AFP

Psychose totale

Cette région agricole respire en effet la sérénité. « Pour un Niger uni, pour mettre fin au chaos, votez », proclame une affiche. Le chaos ? Des rochers polis par les siècles reposent dans les champs de mil au milieu des acacias et, au loin, l’œil bute sur des collines au sommet aplati. Les villages ressemblent à tant d’autres de la bande sahélienne, avec leurs maisons en banco, leurs colonnes d’ânes et de vaches aux longues cornes, leur succession de panneaux d’ONG, leurs cohortes de femmes qui portent dès l’aube des bassines sur la tête, d’écoliers qui marchent des kilomètres. Pourtant, au-delà de Tillabéry, on interdit aux étrangers de se déplacer sans escorte. La menace est toute proche, au Mali, et depuis un an, elle déborde sur le Niger. Alors que la région du lac Tchad, où sévit Boko Haram, est à deux jours et demi de voiture de Niamey, le Mali est à 4 heures… Le ministre de la Défense, Kalla Moutari, ne dit pas autre chose : « La grosse crise, aujourd’hui, c’est l’ouest. Autant le Nigeria s’est ressaisi contre Boko Haram et le Niger peut s’occuper de ses affaires, autant au Mali ça se complique. On n’a aucun interlocuteur de l’autre côté, il n’y a pas d’État, juste des terroristes et des trafiquants. » Ayorou avait subi une première attaque, dans le camp voisin de réfugiés maliens de Tabarey-Barey, en janvier. Puis une autre, « avant la Tabaski 2017 » (Aïd-el-Kebir, en septembre), déjà à la gendarmerie, selon Issaka Mahamadou, le secrétaire général de la mairie. Les assaillants ont dérobé quatre véhicules. Lors de la « grande attaque » du 21 octobre, ils en ont pris trois. Visage rond et bazin pistache, le secrétaire général est encore effrayé : « La gendarmerie est de l’autre côté, mais j’ai cru que c’était ici tant ça tirait fort. » Il montre un plan, dessiné à la main, où figure le trajet des djihadistes. Les autorités ont été informées du passage de « véhicules militaires » dans un village. Le temps de vérifier si une patrouille était prévue, il était trop tard. En quelques minutes, « ils ont éliminé les trois éléments de la sentinelle et sont rentrés ». D’après lui, « ils hurlaient Allahu Akhbar, ils veulent créer une psychose totale. Et ils parlaient peul et tamachek. »

Conflits locaux

Cette indication n’est pas neutre : les mouvements djihadistes, au Mali, recrutent parmi les communautés marginalisées, ou qui se considèrent comme telles, notamment les Peuls. En conflit contre les Dahoussahak, des Touaregs, depuis des temps immémoriaux à cause de vols de bétail, ils ont fini par s’armer. « On n’a même pas pu retracer les débuts de cet antagonisme, raconte Lori-Anne Théroux-Benoni, de l’Institute for Security Studies à Dakar. Les éleveurs nomades sont descendus vers le sud avec leur bétail, mais ils ne connaissaient pas les règles tacites sur la terre dans la région, ce qui a créé énormément de tensions, d’autant que les juges acceptaient de l’argent des deux côtés, peul et touareg. » Régulièrement razziés par les Dahoussahak, les Peuls, voyant que ces derniers se ralliaient à l’ex-MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad, devenu CMA, Coordination des mouvements de l’Azawad), se sont rangés sous la bannière de leur adversaire, le Mujao, Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, dont Abu Walid Al-Sahraoui était porte-parole. Basé à Ménaka, dans la région de Gao, au Mali, ce groupe est devenu l’État islamique dans le Grand Sahara, le chef sahraoui étant le premier, au Sahel, à faire allégeance au groupe djihadiste international. C’est déjà lui, le 17 octobre 2016, qui est responsable de l’attaque de la prison de Koutoukalé au Niger, qui lui vaut la reconnaissance officielle par l’EI. L’ancrage local de cette branche en fait sa particularité. « Le Mujao et Al-Sahraoui ont profité des conflits avec les Dahoussahak, analyse Baba Alfa Umar, fondateur de l’Observatoire Kisal sur le monde peul, en particulier chez les Peuls toleebe, les plus vulnérabilisés, qui ont eu le destin le plus tragique. Avec la sécheresse des années 1970 et 1980, ils ont quitté le Niger pour aller jusqu’au Mali et au Burkina Faso où ils ont été très mal accueillis, y compris par les Peuls semi-nomades déjà installés. »

En novembre 2013, les événements d’Intakabar les marquent profondément. Un camp touareg est attaqué, deux membres de la famille du général malien Ag Gamou sont assassinés. Les Peuls sont accusés et 40 d’entre eux sont tués en représailles. « Les journaux ont titré : Les Imghads (touaregs) attaquent un campement terroriste et la communauté peule s’est élevée pour demander qu’on arrête les amalgames. Les autorités nient le problème, or il existe, il faut qu’ils acceptent d’avoir les débats. » L’homme de Sahraoui, côté Niger, est bien un Peul, Djoundjoun Cheiffou, surnommé Petit Tchafori par les populations et dont le nom de guerre est Kalidh. Dans le gouvernement nigérien, on ne décolère pas qu’un « petit Peul de rien du tout » sème la terreur dans la région, et occupe les colonnes de la presse internationale.

« Tactique afghane »

Il n’empêche qu’il participe à une dégradation inquiétante de la sécurité depuis un an, dans toute la zone, à laquelle le G5 Sahel, force comprenant des troupes du Niger, du Mali, du Burkina Faso, du Tchad et de la Mauritanie, est censé mettre un terme. Issaka Mahamadou, le secrétaire général de la mairie, ne comprend pas pourquoi il est si difficile de régler le problème : « Ces gens-là, ce sont de petits bandits, on sait où ils sont, il suffirait de mettre le paquet et de passer à l’offensive. » Pas si simple. Au Mali, le gouvernement a perdu la main. Mohamed Bazoum, ministre de l’Intérieur du Niger, montre sur son smartphone une carte des zones affectées dans le pays voisin et un décompte des dernières attaques : « Regardez, ça descend jusqu’à Kayes. En une journée, on a quatre à cinq événements. » Et pas des moindres. Il s’agit d’attaques par des convois lourdement armés, de bus qui sautent sur des engins explosifs improvisés, placés dans les nombreux nids de poule des routes. Un camion transportant passagers et marchandises de Gao à Tillabéry a ainsi été coupé en deux fin octobre, ce qui a causé la mort de cinq personnes, dont la fille du préfet d’Assongo. « Les Français sont trop lents, ils doivent s’adapter, les États-Unis aussi doivent être plus présents », tacle Bazoum. L’embuscade qui a précédé celle d’Ayorou, à Tongo Tongo, le 4 octobre 2017, a causé la mort de quatre soldats nigériens ainsi que de quatre « bérets verts » américains, d’une unité spéciale qui traverse régulièrement la frontière pour opérer en territoire malien. Selon certains experts, cet échec révèle la méconnaissance américaine du terrain. D’autres s’inquiètent du professionnalisme de l’embuscade par les djihadistes, qui auraient appliqué la « tactique afghane ». Il s’agit, grâce à une bonne connaissance de l’ennemi, d’utiliser un élément de vérité (dans le cas présent, la présence de Cheffou dans la zone) pour l’attirer. Cela implique de l’expertise, des renseignements poussés, des interlocuteurs crédibles pour faire passer l’information, un transfert de compétences d’individus, ayant l’expérience de l’Asie centrale, passés par la Syrie et l’Irak. La collaboration des populations locales a été d’ailleurs ouvertement évoquée, à tel point qu’on a arrêté le chef du village de Tongo Tongo, accusé d’avoir retenu les militaires plus longtemps que nécessaire. « Les villageois et les djihadistes prennent le thé ensemble, toute la zone est complètement infiltrée », affirme un militaire. Le secrétaire général d’Ayorou approuve : « Ils ont des complices qui leur donnent des renseignements. Chaque jour qui passe, ils font leurs calculs pour aller à l’offensive, pour atteindre leur objectif. Et nous, à chaque fois, on est en défense. » Kalla Moutari, ministre de la Défense du Niger, ne dément pas vraiment : « Nous pensons que cette collaboration est due à la peur. Tant que l’État ne sera pas là pour assurer la sécurité, personne ne prendra le risque de les dénoncer, d’aucun côté de la frontière. » Peu importe les motifs, le résultat est que le Niger est confronté à une menace croissante à l’ouest, tandis que celle de Boko Haram n’est pas encore éteinte à l’est, et qu’au nord, la Libye n’a jamais cessé d’inquiéter.

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