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«Le travail des historiens se poursuit » pour comprendre le djihadisme

LE MONDE | | Par Yves Trotignon (Analyste, spécialiste des questions de terrorisme)

Dans sa chronique, le spécialiste des questions terroristes Yves Trotignon estime que de nombreux spécialistes qui se penchent sur les mouvements tels qu’Al-Qaida et l’Etat islamique commencent tout juste à cerner les racines du djihadisme.

. L’histoire du djihadisme reste à écrire, mais le phénomène est désormais assez ancien pour être étudié et pour que des hypothèses soient émises. Les origines religieuses et idéologiques du mouvement font l’objet de vifs débats, et aucune vérité simple ne se dégage encore des nombreuses études réalisées au sujet de Boko Haram au Nigeria, d’Abou Sayyaf aux Philippines, des différents groupes maghrébins ou des cellules européennes.

On trouve, en effet, dans le corpus idéologique des mouvements djihadistes de nombreuses influences. Stratèges des Frères musulmans, penseurs wahhabites, prédicateurs salafistes ou tablighis, et même théoriciens de la révolution ont nourri, parfois directement, parfois de façon plus détournée, le courant djihadiste. Celui-ci n’a jamais été véritablement uni ou intellectuellement cohérent, et les dissensions n’ont pas manqué entre ses principales voix autour de questions essentielles, telles que le recours à la violence contre les civils, les attaques contre les autres communautés religieuses ou le choix des ennemis à frapper.

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Certains faits, en revanche, plus concrets, ont été abondamment étudiés, d’abord par les services de renseignement, les magistrats, les journalistes et autres observateurs. L’apparition puis la croissance de l’Etat islamique, d’abord en Irak puis en Syrie, a ainsi fait l’objet de plusieurs ouvrages remarquables, au premier rang desquels Sous le drapeau noir, de Joby Warrick (Le Cherche Midi, 2016). Parfaitement documenté, nourri de dizaines d’entretiens, ce livre, à défaut d’apporter des réponses définitives, permet de combattre bien des lieux communs et des erreurs relayés par calcul ou simple ignorance. On pourrait aussi citer, rien qu’en France, Wassim Nasr, Nicolas Hénin, Pierre-Jean Luizard, Olivier Moos ou Philippe Bannier.

Quelques ouvrages de référence

Il en va de même pour l’émergence d’Al-Qaida, l’organisation sans laquelle rien, peut-être, ne se serait passé de cette façon. Il subsiste, évidemment, des zones d’ombre autour de la mort, en 1989, d’Abdallah Azzam, fondateur du Bureau des services de Peshawar, structure initialement dédiée à l’acheminement en Afghanistan, par le Pakistan, de volontaires venus combattre les Soviétiques, et le travail des historiens se poursuit. On en sait ainsi déjà long sur les liens entre les services de renseignement pakistanais et les talibans. Quant à l’émergence d’Al-Qaida, elle a été longuement étudiée et les ouvrages de référence ne manquent pas. On sait par exemple, grâce à Lawrence Wright, qui l’évoque dans son livre La Guerre cachée (Robert Laffont, 2007), que la première mention publique d’Al-Qaida est faite en 1993, dans une dépêche de l’AFP citant un djihadiste jugé en Jordanie. Le terroriste explique lors de son procès avoir reçu une formation paramilitaire dans un camp d’entraînement afghan « d’Al Kaïda » financé « par un milliardaire saoudien nommé Oussama Ben Laden ».

A partir de 1994, une poignée de services occidentaux, qui ne perçoivent cependant pas la nature exacte de cette menace naissante, tentent de faire la lumière sur les activités de Ben Laden et des dizaines d’islamistes radicaux de toutes origines gravitant autour de lui. A l’époque, les Etats-Unis, toujours focalisés sur les groupes irrédentistes traditionnels et les mouvements manipulés par des puissances régionales comme la Syrie, l’Iran ou la Libye, jugent le sujet secondaire tandis que la plupart de leurs homologues occidentaux ne lui accordent pas la moindre attention. Une série d’événements graves, des attentats contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar es-Salaam en 1998 à celui contre l’USS Cole, en 2000 au Yémen, en passant par le complot dit du Millenium en 1999, pousse cependant les Etats-Unis et plusieurs de leurs partenaires européens à admettre l’existence d’un phénomène transnational au fonctionnement inédit et aux ressorts complexes.

Avant même le 11 septembre 2001, les renseignements recueillis par plusieurs grands services spécialisés, américains, canadiens, britanniques, français, suédois, espagnols ou jordaniens permettent de confirmer l’existence d’une organisation d’un genre nouveau, hébergée par les talibans afghans et dont la vocation semble être non pas tant d’agir seule que de soutenir, financer, inspirer et entraîner des groupes et des réseaux terroristes, des Philippines au Maroc en passant par l’Egypte ou la péninsule arabique. Composée de cercles s’interpénétrant, se jouant des frontières et des nationalités, Al-Qaida défie les grilles de lecture traditionnelles et les méthodes classiques de lutte contre le terrorisme.

Le raid d’Abbottabad

L’intervention en Afghanistan apporte de nombreux détails, qui viennent compléter les documents saisis à Londres quelques mois plus tôt ou ceux transmis par la Jordanie, sans doute le plus inquiet (et le plus lucide) des Etats du Moyen-Orient. Disséquée par des instituts de recherche, étudiée à travers les interrogatoires de milliers de prisonniers, Al-Qaida apparaît progressivement, au cours des années 2000, comme un mouvement dont le mode de fonctionnement, étonnant mais nullement incompréhensible, repose aussi bien sur l’allégeance à son chef et fondateur que sur des procédures complexes de planification et de gestion.

Le raid américain d’Abbottabad, en 2011, contre Oussama Ben Laden, est l’occasion de recueillir une masse considérable de documents venant compléter des éléments obtenus ailleurs, au Yémen, au Sahel ou en Irak. Le fait qu’Al-Qaida ou que l’Etat islamique bouleverse des certitudes anciennes ne devrait pas conduire à nier leur existence, et encore moins la nature de leur projet, et les faits devraient toujours s’imposer aux croyances, surtout sans fondement. Refuser l’existence d’une menace n’a jamais apporté la moindre protection contre elle. Au contraire, aurait même pu écrire Marc Bloch.

  • Yves Trotignon (Analyste, spécialiste des questions de terrorisme)

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