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TERRITOIRES ET ACTIONS

Qui sont vraiment les experts en terrorisme que l’on voit partout ?

Le Monde.fr | | Par François Krug

Depuis les attentats du 13 novembre, ils livrent leurs analyses à des chaînes de télévision qui en raffolent. Avant de se retrouver face aux caméras, ces « spécialistes » ont eu des parcours très variés qui les rendent plus ou moins légitimes.

  Thibault de Montbrial, avocat et ancien para, est un bon client pour les médias.Thibault de Montbrial, avocat et ancien para, est un bon client pour les médias. Capture d’écran Web

Le vendredi 13 novembre à 21 h 20, Thibault de Montbrial est assis dans une loge du Stade de France quand il entend la première explosion. « J’ai compris tout de suite », assure-t-il. Avant de lui préférer la robe d’avocat, il a porté, dans sa jeunesse, le treillis de parachutiste. Le premier message d’un journaliste arrive à 22 h 10, en provenance de BFMTV « qui voulait savoir si j’avais des infos par mes contacts police », se souvient-il. « Le samedi, j’ai décidé d’être présent sur tous les plateaux, dix heures non-stop. Le dimanche, j’ai tout refusé parce qu’il fallait que je me repose. Dans la semaine, j’ai fait quelques belles émissions : Natacha Polony [sur Paris Première], “28 Minutes” [sur Arte], des trucs où on a le temps de s’exprimer. »

“Le 13 novembre, je n’arrivais même plus à prendre mon scooter tellement mon téléphone sonnait.” Anne Giudicelli, consultante

Ce 13 novembre, Jean-Charles Brisard est au restaurant, le téléphone en mode vibreur. « A la fin du dîner, j’avais 70 appels », se rappelle cet enquêteur privé qui s’est fait un nom en explorant les finances d’Al-Qaida. Les jours suivants, on le voit sur France 2, France 3, France 5, France 24, TF1, LCI et CNN. Ce même soir, Anne Giudicelli est à la terrasse d’un café. « Je n’arrivais même plus à prendre mon scooter tellement ça sonnait », raconte cette consultante qui a partagé sur BFMTV et chez les Américains de MSNBC les analyses qu’elle fournit en temps normal à ses clients privés et publics.

Plus sollicités que jamais

Le journaliste Roland Jacquard, lui, enchaîne les livres sur le terrorisme depuis les années 1970 et préside un Observatoire international sur la question dont on ne connaît qu’un seul membre : lui-même. Le 14 novembre, dès l’aube, il répond à des journalistes étrangers et court à i-Télé. On le verra au fil de la semaine sur TV5 Monde, LCP-Public Sénat et dans l’émission « C dans l’air ».

Ancien sous-officier de la Direction du renseignement militaire, Chems Akrouf est encore un novice dans l’expertise télévisuelle. L’assaut des policiers au Bataclan est à peine terminé quand LCI le contacte. Dans le taxi qui le conduit aux studios, il assure un premier direct, au téléphone. Ses prestations lui vaudront deux invitations en une semaine à « C à vous », où il partagera la vedette avec Franz-Olivier Giesbert puis Alain Finkielkraut.

Jean-Charles Brisard s'est fait un nom en explorant les finances d'Al-Qaida.

Dur métier que celui des experts médiatiques « en renseignement » ou « du terrorisme ». Hors antenne et à condition de rester anonymes, certains ne résistent pas au plaisir d’expertiser aussi leurs confrères. On rit jaune : « Les journalistes ont leurs listes, c’est le premier qui répond qui a gagné. » On s’étonne des mœurs télévisuelles : « Deux minutes avant de passer, on me demande : “Vous êtes quoi, comme expert ?” Celui qui vous reçoit n’est pas celui qui vous a invité. » On n’épargne pas les concurrents : « Lui, ils l’invitent quand il n’y a personne d’autre de disponible. » On s’agace des seniors désœuvrés : « J’ai un travail et des clients mais les retraités de la Défense, forcément, ils ont du temps. » On s’amuse de ceux qui quémandent : « Des experts m’ont dit “Donne mon nom à BFM ou i-Télé”. »

“Il y a les très bons experts, les bons et les moins bons. On essaie d’avoir les premiers, mais ce n’est pas toujours possible.” Hervé Béroud, directeur de la rédaction de BFMTV

On travaille gracieusement, pour la gloire, en courant d’un studio à l’autre, à moins d’avoir accepté une exclusivité sur une chaîne. Même les plus consommatrices de paroles d’experts se veulent sélectives. « Certaines personnes ne viennent pas ou plus sur nos plateaux », assure Hervé Béroud, directeur de la rédaction de BFMTV. Il a justement rayé « un expert pas assez expert » d’une liste d’invités : « Il y a les très bons, les bons et les moins bons. On essaie d’avoir les premiers, mais ce n’est pas toujours possible. Pour autant, nous ne sommes pas “open bar”. »

Thibault de Montbrial fait, semble-t-il, partie des « très bons ». Dans son bureau, un drapeau tricolore est posé près d’une affiche célébrant les parachutistes américains de la seconde guerre mondiale. « Ce qui est formidable, dans le métier d’avocat, c’est qu’on peut le mettre au service de valeurs auxquelles on croit, on peut choisir ses causes », explique-t-il. Comme, chez lui, la défense des forces de l’ordre ou, désormais, la lutte contre le djihadisme.

Thibault de Montbrial dans l’émission « Qui êtes-vous ? » sur BFMTV, le 5 juin 2015

« Le déclic, pour moi, a été le dossier de Trappes », raconte-t-il. En 2013, le contrôle d’identité d’une femme en niqab dégénère et provoque des violences dans la ville. Maître Montbrial défend les policiers, avec succès, et découvre « la force de l’islamisme en marche ». Il y a consacré de nombreuses tribunes et interviews, et un essai, Le Sursaut ou le Chaos, sorti en juin chez Plon. Le livre a trouvé son public (10 200 ventes, selon Edistat) et les médias ont flairé le bon client, d’autant plus choyé qu’il est bien tuyauté : « J’ai des liens personnels avec des fonctionnaires à tous les niveaux – depuis les flics qui tournent dans la voiture jusqu’aux plus hauts échelons, dans tous les services du renseignement civil et militaire, dans toutes les administrations. Mais j’insiste, ce ne sont pas des relations institutionnelles. En aucun cas, je ne suis le porte-parole de quiconque. » Ni des services de renseignement, dont il ­dénonçait le manque de moyens ; ni des policiers, pour lesquels il réclamait le droit de porter leur arme en dehors du service ; ni de l’industrie de la sécurité privée, à laquelle il veut déléguer certaines missions confiées aux forces de l’ordre et à l’armée… Sa légitimité, il pense aussi la tirer de son passage chez les paras au début des années 1990 et de la passion du tir qu’il en a conservé : « Je sais ce que c’est qu’une arme, je sais ce que ça fait, je sais combien de temps il faut pour vider un chargeur. »

Anne Giudiccelli, l’une des rares femmes sur le créneau, se définit comme consultante en « risques géo-sécuritaires ».

Son cabinet est aussi le siège du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure (CRSI). Cette machine à penser ne compte qu’un seul cerveau, le sien, et sa production se limite à ce jour à la mise en ligne d’un site vitrine. Montbrial veut réunir des fonds (l’adhésion coûtera 2 500 euros par an aux entreprises et 600 aux particuliers), recruter, organiser un colloque. En attendant, il y a gagné un titre qui en impose dans les « synthés », ces bandeaux qui résument, à l’écran, le CV des invités. « J’étais présenté comme “avocat spécialiste du terrorisme”, ce qui ne veut rien dire », admet-il. Dorénavant, il est « prési­dent du CRSI » : un titre savant qui fait oublier un discours partisan, mais ce n’est pas à ce genre de détails que s’arrêtent les chaînes d’info et les talk-shows.

Montbrial est seul dans son ­Cen­tre, mais il l’a doté d’un « comité d’honneur » peuplé d’autres experts omniprésents. On y trouve un ancien commandant du GIGN, Frédéric Gallois (reconverti dans la sécurité privée), un ancien directeur du renseignement à la DGSE, Alain Juillet (reconverti dans l’intelligence économique) ou, surtout, la star du moment, Marc Trévidic, ex-juge d’instruction au pôle antiterroriste de Paris.

Un tout petit monde

Reconverti dans le droit commun au tribunal de grande instance de Lille en vertu de la « règle des dix ans » qui l’a obligé à quitter son poste, il est prêt à revenir à l’antiterrorisme si on le lui propose. ­Thibault de Montbrial l’a croisé au début des années 2000 dans des dossiers financiers à Nanterre, l’a retrouvé à Paris en défendant des familles de victimes de l’attentat de Karachi, et a signé avec lui, en avril 2014, une tribune remarquée dans Le Figaro, appelant à renforcer la loi pour empêcher les départs au djihad.

Le troisième signataire de cet écrit, Jean-Charles Brisard, a aussi eu l’occasion de croiser Trévidic au Palais de justice : quelques mois plus tôt, le juge lui avait accordé un non-lieu dans une affaire de fuite de notes de la DGSE, publiées par Le Monde. Après leur tribune commune, Brisard a fondé le Centre d’analyse du terrorisme avec Montbrial, avant que celui-ci ne parte créer le sien. Brisard a aussi recruté Trévidic et Juillet dans son « comité d’honneur ». Le monde des experts est petit.

« Mon métier, c’est l’intelligence économique, je ne vis pas du terrorisme », insiste Jean-Charles ­Brisard. Ce métier, il l’a appris auprès du député et ancien magistrat antiterroriste Alain Marsaud (député des Français de l’étranger, Les Républicains), son « mentor ». Dans les années 1990, il a été son assistant parlementaire puis l’a suivi chez Vivendi. C’est ainsi qu’il est devenu, explique-t-il, expert en terrorisme. « Vivendi avait, parmi ses apporteurs d’affaires, des individus qui évoluaient dans la sphère de Ben Laden », raconte-t-il. On le charge alors « de faire l’environnement » du Saoudien, c’est-à-dire de décrire son entourage et ses moyens d’action. Livré en 2001, son rapport, qui expose les finances d’Al-Qaida, est remarqué. Il lui vaut d’être recruté comme enquêteur par un cabinet d’avocats américain de défense des familles des victimes du 11-Septembre.

 

Chems Akrouf, ancien sous-officier de la Direction du renseignement militaire, a monté une société de conseil en intelligence économique et en gestion de flux de l'information.

La réputation de Brisard est contrastée. Il « fait partie de ces personnages insaisissables que l’on voit souvent apparaître au détour des dossiers sensibles, sans que l’on sache précisément quels intérêts ils représentent ni quelle fiabilité on peut leur accorder », écrivait Le Monde à son propos en 2012. En France, son nom a ainsi été associé à des révélations explosives sur le financement de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, après l’attentat de Karachi, ou concernant Nicolas Sarkozy après la chute de Kadhafi. En Suisse, il s’est aussi intéressé aux magouilles à la FIFA.

“ J’essaie d’éviter d’être invité sur une chaîne d’info pour tenir l’antenne pendant une heure : j’ai l’impression de servir de faire-valoir.” Jean-Charles Brisard, enquêteur

Brisard a installé sa société d’intelligence économique près de Lausanne et son think tank à Paris, à une adresse « qu’on ne donne pas en public ». Le Centre d’analyse du terrorisme a effectué quelques études, notamment sur le financement du terrorisme par « la contrebande et la contrefaçon de cigarettes », et c’est ès qualités que son président a été invité, entre autres, au « 20 Heures » de Laurent Delahousse et au « 13 Heures » d’Elise Lucet : « Je privilégie soit les grandes chaînes, soit les émissions longues. Ce que j’essaie d’éviter, c’est d’être invité sur une chaîne d’info pour tenir l’antenne pendant une heure : j’ai l’impression de servir de faire-valoir. »

Des observatoires qui sonnent creux

Sur le marché des experts, Roland Jacquard est un vétéran. Ce journaliste-consultant a publié une vingtaine de livres en quarante ans sur Carlos, Action directe et, surtout, Ben Laden, qui a fait de lui un habitué des studios de télé. Il raconte l’avoir croisé au début des années 1990, quand le Saoudien était encore inconnu : « Le personnage semblait sans intérêt avec ses incantations ­anti-américaines, anti-occidentales et contre son propre pays : on n’a pas réalisé. » Quand il ­réalise, Jacquard lui consacre un premier livre qui sort, pur hasard, le 10 septem­bre 2001 : les événements du lendemain font son succès.

L’auteur peut lui aussi faire valoir un titre savant à l’écran, celui de « président de l’Observatoire international du terrorisme ». Un observatoire sans publications, sans site Web, sans adresse postale et sans aucune existence légale. « C’est une couverture », lâche d’abord – lapsus professionnel ? – Jacquard. « Ou plutôt un réseau informel qui s’est formé autour de moi », précise-t-il : les correspondants lui feraient remonter des infos du monde entier. Il travaille « à l’ancienne » et avoue en riant ne pas posséder d’ordinateur.

 

Roland Jacquard, vétéran du marché des experts, est devenu un habitué des studios télé à la suite de la publication de son livre, “Au nom d'Oussama Ben Laden”, la veille des attentats du 11-Septembre. Roland Jacquard, vétéran du marché des experts, est devenu un habitué des studios télé à la suite de la publication de son livre, “Au nom d’Oussama Ben Laden”, la veille des attentats du 11-Septembre. Capture d’écran Web

Pour évoquer son parcours, il a apporté à notre rendez-vous une pile de documents dont il extrait, dans le désordre, des courriers à en-tête accusant réception d’un livre, des cartes de visite, des copies de courriels échangés avec des organismes internationaux, des programmes de conférences, des photos avec Jacques Chirac et la lettre que celui-ci a signée en 2003 : le président de la République décerne à celui de l’Observatoire international du terrorisme, « l’un des meilleurs experts stratégiques français », la Légion d’honneur. S’y est ajouté l’an dernier l’Ordre de Grimaldi, décerné par le prince Albert de Monaco. Le jour de notre entretien, la grande fierté de l’expert est surtout son invitation, le lendemain, aux « 4 Vérités » de France 2.

Certains n’en sont qu’au début de leur carrière d’expert, mais l’ont vue s’accélérer. « J’ai passé dix-huit ans dans l’armée », raconte Chems Akrouf : il y est entré comme fantassin, a rejoint la Direction du renseignement militaire, s’est formé au métier de « linguiste d’écoute » au Centre de formation interarmées de Strasbourg, a travaillé sur des missions sur lesquelles il ne dévoilera rien, et a quitté l’armée sous-officier en 2011. Il monte sa société de conseil en intelligence économique et en « gestion des flux de l’information » et propose aussi de former les journalistes aux techniques du renseignement, ce qui lui a permis d’en rencontrer quelques-uns.

“Avant ma première intervention à la télé, j’avais peur de deux choses : dire une connerie plus grosse que moi, et dire quelque chose qui pourrait nuire à une enquête” Chems Akrouf, ancien militaire

C’est ainsi qu’il fait ses débuts à l’antenne en avril 2014 : une interview en plateau sur BFMTV dans la tranche de la mi-journée pour commenter l’arrestation d’un Français revenu de Syrie, suspecté de préparer un attentat. Une autre connaissance lui ouvre les studios de LCI. « Il m’a parlé pendant une demi-heure dans la rédaction, il m’a testé. J’avais peur de deux choses : dire une connerie plus grosse que moi, et dire quelque chose qui pourrait nuire à une enquête. »

Chems Akrouf est intervenu après l’attentat en juin contre une usine chimique à Saint-Quentin-Fallavier, dans l’Isère. C’est par Twitter que « C à vous » l’a contacté pour le convier à commenter l’état d’urgence en France puis l’état d’alerte à Bruxelles. Au fur et à mesure de son ascension télévisuelle, les présentateurs et les synthés se sont faits de moins en moins précis sur son CV : il était « ancien analyste du renseignement militaire » sur BFMTV l’an dernier, « spécialiste du renseignement militaire » sur LCI au printemps et, désormais, « expert en renseignement et antiterrorisme » sur France 5, sans plus de détails. C’est peut-être ce flou qui caractérise l’entrée dans le cercle des experts consacrés : ceux dont il est jugé inutile de savoir d’où ils tirent leur expertise.

Une minorité de femmes

Sur les plateaux, Anne Giudicelli est, parmi les experts, une des rares femmes. Après les attentats, les bandeaux de BFMTV la disaient « spécialiste du terrorisme ». Simple et efficace, même si elle préfère se définir comme consultante « en risques géo-sécuritaires ». Ses clients sont français et étrangers – « seulement des alliés de la France, je vous rassure » – privés ou publics. Le ministère de la défense lui a notamment commandé en 2008 une étude sur « les sphères de pouvoir en Algérie » pour près de 40 000 euros, selon un rapport parlementaire qui détaillait cette année-là les dépenses de l’armée en conseil.

“Il est très difficile de se faire entendre, parce que c’est celui qui va au plus simple qui va être le plus écouté.” Anne Giudicelli, consultante

Anne Giudicelli a d’abord été journaliste. De son « immersion en banlieue » pour Libération au début des années 1990, elle a tiré un livre, La Caillera, et ses premiers contacts avec la DST et les Renseignements généraux (aujourd’hui fusionnés au sein de la DGSI) : « Ils avaient besoin de mon expertise. » Elle s’expatrie ensuite au Moyen-Orient, apprend l’arabe, travaille un temps au ministère des affaires étrangères. Elle se méfie du discours « mainstream » : en 2007, elle publie Le Risque antiterroriste, qui explique que « l’approche sécuritaire amplifiait la menace » ; aujourd’hui encore, elle s’inquiète de voir « le sécuritaire » dominer le débat. « Il est très difficile d’acquérir une crédibilité et de se faire entendre, parce que c’est celui qui va au plus simple qui va être le plus écouté », résume-t-elle. Elle jette un coup d’œil à son téléphone, dont les vibrations rythmaient la conversation et sourit : « Ah ! tiens, c’est BFM… »

  • François Krug

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