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TERRITOIRES ET ACTIONS

« Au Sahel, le vide de l’État, c’est l’oxygène du terrorisme »

Le Point Afrique-Propos recueillis par , à Bruxelles-Publié le |

ENTRETIEN. Conversation avec Angel Losada, le représentant spécial de l’Union européenne pour le Sahel. Après trois ans et demi de mandat, il évoque le doublement de la population chaque vingt ans, le cercle vicieux de l’insécurité qui obère le développement économique, la radicalisation qui se greffe sur les problèmes ancestraux.
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Le 21 février, les militaires français ont encore tué au Mali le numéro deux de la principale alliance djihadiste du Sahel liée à Al-Qaïda, l’Algérien Djamel Okacha, alias Yahya Abou El Hamame.© AFP / Daphne Benoît

« Je me sens très à l’aise en Afrique », dit Angel Losada, dont la carrière est jonchée de missions à travers le continent. Ambassadeur d’Espagne au Nigeria, missions en Libye, le Sahel pour l’UE « depuis trois ans et demi, mais avant j’étais ambassadeur d’Espagne envoyé spécial au Sahel ». Il en connaît sa géographie institutionnelle et humaine.  © LAURIE DIEFFEMBACQ / BELGA MAG / AFPIl visualise les idéogrammes que sont la Cedeao, l’Alliance pour le Sahel, le 5+5 et autres couches du mille-feuille des « dix-sept stratégies en œuvre dans la région ». Dans son bureau de l’EEAS (la diplomatie de l’UE), il prend le temps de décrypter pour Le Point « le polygone de crises ». Il revient de Rabat, il part pour le Tchad. À ses côtés, une mallette de médecin en cuir noir : des dossiers, des livres, le kit du diplo en perpétuel mouvement. Entretien.

Le Point Afrique : Comment définissez-vous le Sahel ?

Angel Losada : Il y a une centaine de Sahel. Pour schématiser, je dis qu’il y en a trois. Le premier est géographique : il va de l’Atlantique à la mer Rouge, plus de cinq millions de kilomètres carrés, mille huit cents kilomètres de large, avec des critères géographiques clairs, traversant onze ou douze pays selon les critères. Le second est institutionnel, créé en 2014 par les pays du G5 (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Tchad, Niger). Des pays qui ont les mêmes faiblesses, les mêmes enjeux, défis, qui sont tous francophones, avec des problèmes ancestraux entre communautés, des soucis centre/périphérie similaires. Troisième Sahel : géostratégique. Il part du G5, tient en compte les pays frontaliers puis des groupes de pays concernés. On ne peut pas parler du Sahel sans évoquer le Maghreb, le poids économique du Maroc, l’implication grandissante de l’Égypte… Premier cercle : les pays impliqués. Second cercle : les organisations régionales, internationales.

Angel Losada Fernandez. © LAURIE DIEFFEMBACQ / BELGA MAG / AFP

Comment le terrorisme s’est-il répandue dans le Sahel ?

Le mal nommé « printemps arabe » a déclenché quelque chose qui était latent. Boko Haram date d’avant 2011. Ce qui déclenche la violence terroriste, dans sa force, c’est l’effondrement de la Libye. Le problème était prégnant depuis la fin de la guerre civile en Algérie. Tous les États du Sahel sont fragiles. Il suffit d’un événement mal géré pour qu’on en arrive à la situation du Mali, cité en exemple il y a dix ans et qui est ensuite tombé dans les mains des djihadistes. À chaque fois, c’est l’ossature de l’État qui est touché. La situation sécuritaire a commencé à dégénérer au nord avant de descendre. Le processus de paix a permis de canaliser le problème. Au Mali, plus personne ne parle aujourd’hui de rupture du pays. Le vide de l’État, c’est l’oxygène du terrorisme. On tombe dans les clashs ancestraux, le problème peul, une communauté présente au Ghana, en Guinée, au Mali… Il prend une importance de plus en plus grande dans la région. Il transperce pour descendre au Burkina Faso.

Le Burkina Faso est-il le nouveau Mali ?

Ce serait excessif de le présenter ainsi. « C’est préoccupant », c’est le mot qu’a employé le président de la République burkinabè lorsque je l’ai rencontré il y a peu. La violence va vers l’Est, vers une zone qui s’appelle le parc du W. Si les djihadistes s’installent dans cette région, ça va être difficile de les déloger. C’est une forêt dans laquelle ils peuvent trouver un refuge et dans laquelle l’État a beaucoup de difficultés à être présent. Lors d’une conférence sur la protection des parcs à N’Djaména, j’ai précisé qu’il n’y avait pas que l’Afrique centrale mais aussi le parc de W (au Niger). Qui était un poumon économique mais qui du point de vue touristique est quasiment à l’arrêt. Il y a un risque que le problème sécuritaire descende vers le Ghana et le Togo. La clé de voûte qu’était le Mali, c’est désormais le Burkina Faso qui est pris entre trois feux. C’est une situation de crise à laquelle le G5 tente de répondre. Chaque fois qu’il y a des avancées politiques dans le processus de paix, il y a des attaques. Quand il y a des avancées au niveau du G5, avec la mise en place de la force conjointe, le PC est attaqué à Sebaré. Il est cependant admirable que cinq des pays les plus pauvres au monde parviennent à créer une force conjointe. Au Sahel, nous avons un G5 qui existe, certes avec toutes ses difficultés, mais avec une volonté politique des chefs d’État.

Quels sont les plus grands défis du Sahel ?

On trouve au Sahel toutes les crises que connaît le monde : crise sécuritaire, crise du terrorisme, crise de la radicalisation, crise migratoire, climatique, démographique… Au niveau des chefs d’État, il y a une prise de conscience de ces problèmes. Ça ne règle pas tout, mais c’est nécessaire. Il y a une volonté de résoudre eux-mêmes la situation. On parle de cinq millions de km2 et d’une population qui double tous les vingt ans. Ils ont besoin de développement économique pour créer une classe moyenne qui donnera une stabilité à cette région. Sans sécurité, les agents économiques publics ou privés ne peuvent assurer ce développement. C’est une théorie classique. Les problèmes s’accumulent : la radicalisation se greffe sur les problèmes communautaires ancestraux. On entre dans un cercle vicieux très difficile à casser. Il faut un développement avec des effets immédiats. L’Alliance Sahel a été créée dans cette perspective. Afin d’approuver des projets dans des zones fragiles et de débloquer du financement immédiatement.

Combien d’interlocuteurs internationaux au Sahel ?

Nous avons un problème de coordination : il y a seize voire dix-sept stratégies pour le Sahel. C’est bien, ça démontre qu’il y a un intérêt de plus en plus important. L’Union européenne fut la première et demeure le principal bailleur de la région grâce à la volonté de Federica Mogherini. Aujourd’hui, il y a des risques de doublons. Il faut un leadership important pour coordonner tout cela. Le problème de la migration concerne en premier le continent : 90 % de la migration est intra africaine.

Quel est le poids des religions ?

Si on lit les Constitutions et même l’accord du Mali, le mot laïcité est repris mot pour mot. Il est difficile de parler de laïcité dans des pays où 90 % de la population est musulmane comme au Niger… Il ne faut pas confondre la signification de ce mot en Europe et au Sahel. C’est un terme très sensible. Le vide de l’État a permis la multiplication des agents religieux dont on sait d’où ils viennent, sans en connaître les agendas. Si on ne règle pas le problème de façon légale comme le font les Marocains avec la formation des imams, savoir combien il y a de mosquées, s’assurer que les prêches ne sont pas radicalisés, on va au-devant de grands problèmes à court-terme. Il y a une prise de conscience de la radicalisation. Dans les cinq pays du Sahel, l’Islam est très présent. À part le Burkina où il y a une forte communauté chrétienne, la Mauritanie est une République islamique, au Mali il y a plus de 60 % de musulmans ; au Niger, 90 % ; au Tchad, 100 % au nord ; au Nigeria, il y a une séparation nord-sud très claire. Au Nigeria, j’ai vu fleurir quantité de religions, vous trouvez « les ambassadeurs du Christ » et autres églises par centaine, avec d’importants moyens, des voitures, de la logistique. C’est devenu un business.

http://afrique.lepoint.fr/actualites/angel-losada-au-sahel-le-vide-de-l-etat-c-est-l-oxygene-du-terrorisme-28-02-2019-2297106_2365.php

 

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