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TERRITOIRES ET ACTIONS

Risque d’embrasement du voisinage sud de la Tunisie: analyse géopolitique

Mehdi Taje, Géopoliticien et prospectiviste, Directeur de Global Prospect Intelligence-Businessnews.com.tn/17/09/2018 19:59

 

Le Sahel africain semble en dehors des écrans radars des autorités tunisiennes. Pourtant, cet espace, ceinture de sécurité et flanc sud de la Tunisie, présente de nombreuses opportunités économiques et culturelles qu’il convient de saisir tout en projetant un large spectre de menaces auxquelles Tunis doit être en mesure de faire face. A titre illustratif, la chute des prix des énergies solaires et éoliennes constitue une opportunité inédite pour le développement économique et social du théâtre sahélien. Un partenariat triangulaire entre la Tunisie, la Chine, leader dans le photovoltaïque et les pays du Sahel pourrait positionner Tunis en Etat pivot à la croisée de l’Asie, de l’Europe et du Sahel. Il en est de même quant à la recherche et à l’innovation technologique dans le cadre de la révolution numérique et digitale. Encore faut-il élaborer une stratégie à court et à moyen terme tenant compte des besoins élémentaires de ces pays tout en valorisant nos atouts. Le théâtre sahélien, perçu par divers acteurs en tant que terre d’extraction de ressources naturelles convoitées, doit être valorisé par la Tunisie en tant qu’espace économique sur son flanc sud à fort potentiel de développement.

Notre sud est lui-même en effervescence. Pour l’ensemble des pays riverains de l’océan sahélien, la façade saharienne est à la fois une préoccupation de sécurité et un défi de développement. La Tunisie n’échappe pas à cette réalité. Afin d’éviter d’être dépossédés des clefs de notre destinée, il nous appartient de gérer en bonne intelligence ces espaces que nous avons en partage.

 

Mis en perspective historique, les événements secouant le sud tunisien  marquent une montée en puissance de logiques déjà à l’œuvre susceptibles de porter atteinte, pour la première fois depuis l’indépendance du pays, à la cohésion nationale et à l’unité et intégrité territoriales du pays : depuis les années 2000, croissance exponentielle de la contrebande à la frontière libyenne et algérienne créant progressivement une verticale échappant économiquement au contrôle de l’Etat, désobéissance civile et crise du bassin minier de Gafsa en 2008, révolution de 2011, prise en otage des ressources phosphatées portant atteinte à un secteur stratégique pour l’économie nationale, campagne « Winou El petrol », etc. avec le risque, à l’avenir, d’extension à l’eau et aux produits alimentaires. Ces événements révèlent des lignes de fractures intérieures susceptibles d’être exploitées opportunément par des acteurs intérieurs et extérieurs poursuivant des agendas politiques, criminels, mafieux et terroristes aspirant à l’échec de la transition démocratique tunisienne. Dans le reste de la région maghrébo-sahélienne où subsistent des minorités individualisées (Amazigh, Touaregs et Toubous), la problématique se pose en tant que facteur structurel de l’intégration nationale et de la construction de l’Etat. La Tunisie, en dépit de ces soubresauts, se distingue néanmoins dans le tableau régional par une unité nationale forte et éprouvée. Néanmoins, les derniers événements ont mis à jour des vulnérabilités et des lignes de fracture oubliées depuis l’indépendance.

 

En définitive, les tensions et les menaces projetées par l’insécurité endémique caractérisant le théâtre sahélien ne peuvent plus être considérées comme périphériques ou étrangères à la sécurité nationale tunisienne : l’impact transcende les frontières algériennes et libyennes et menace directement la Tunisie sur l’ensemble de son territoire.

 

 

Le Sahel africain sous le feu des projecteurs

Conceptualisée dès 2015, les chefs d’Etats des cinq pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso) décident le 6 février 2017 de doter cette organisation de coopération régionale d’une force militaire conjointe (FC-G5 Sahel) ayant pour vocation de lutter contre le terrorisme et la criminalité organisée. Le sommet du 2 juillet 2017 tenu à Bamako au Mali marque le lancement de cette force de 5000 soldats avec pour objectif final de monter en puissance et d’atteindre les 10.000 soldats. Cette force devait être pleinement opérationnelle à l’automne 2017. En dépit de trois opérations conjointes menées par la FC-G5 Sahel, des difficultés financières, opérationnelles et d’interopérabilité persistent et fragilisent cette force dont le quartier général basé à Sévaré au Mali a fait l’objet d’une attaque terroriste d’envergure le 29 juin 2018. En effet, les pays du G5 Sahel n’ont pas conceptualisé une vision commune des priorités en termes de sécurité régionale et leurs armées sont marquées par de fortes inégalités en termes d’équipement, de formation, etc. La présence à ce sommet du président français Emmanuel Macron visait à témoigner du soutien de la France à ce dispositif inédit et à marquer son engagement croissant dans ce théâtre jugé hautement stratégique. Via le dispositif Barkhane composé de 4200 soldats, la France a littéralement opéré un véritable maillage militaire de la bande sahélo-saharienne. Sur fond d’exacerbation des rivalités quant à la sécurisation des ressources stratégiques, nous assistons à une militarisation croissante de cet espace organisant la transition entre le Maghreb et l’Afrique équatoriale : présence accrue des Etats-Unis suivant la stratégie dite du « Nénuphar », retour de l’Allemagne avec construction d’une base au Niger, présence italienne, ancrage de la Chine et dans une moindre mesure de l’Inde, de la Russie, du Canada, du Japon, de certains pays du Golfe, etc.

Parallèlement, l’Accord d’Alger signé le 1 Mars 2015 par une majorité des acteurs de la scène malienne, tout en marquant une avancée significative vers un règlement de la crise malienne déstabilisant le flanc sud de la Tunisie, piétine. Manifestant l’affirmation par l’Algérie de son leadership sur ce qu’elle considère comme sa sphère d’influence ou pré-carré, cet accord, en ne s’attaquant pas aux racines profondes de la conflictualité malienne et sahélienne, n’apporte aucune solution durable. Décentralisation, réinsertion des rebelles du nord dans l’armée, promesses et divers programmes de développement économique des régions nord, etc. ont depuis des décennies démontré leurs limites et nourri rancunes et amertumes tenaces. Les mêmes causes engendreront les mêmes effets. Sans s’attaquer aux racines profondes de la conflictualité caractérisant cet espace, stratégique quant à la sécurité de la Tunisie, aucune sécurité durable ne pourra être instaurée.

Les racines du mal

L’espace sahélien, tourmenté, sous-administré et sous-défendu, est travaillé depuis longtemps par des lignes de fractures et des facteurs de tension justifiant, à la faveur de l’incubateur libyen, l’explosion de la crise malienne, risquant par effet de contagion de déstabiliser toute la zone. En tant que géopoliticien, je crois à la rémanence historique, c’est-à-dire à la nécessité d’inscrire les événements sur le temps long de l’histoire afin de ne pas se laisser abuser par le poids du présent et du sensationnel. Relativement aux événements secouant le Sahel, il convient de prendre de la hauteur tant le panorama stratégique est brouillé par l’actualité dont la guerre au Mali constitue l’épicentre avec un déplacement de la menace terroriste vers le centre du pays, l’ancien Macina et vers le Burkina Faso.

La littérature arabe médiévale distinguait déjà en se référant aux anciens empires sahéliens, les notions de « bilad es Sibâ » (pays de la dissidence) et « bilad es Silm » (pays de la paix). Entre deux centres, il y avait toujours un espace d’indécision politique. En ce sens, historiquement, la zone sahélienne a toujours été une zone grise, c’est-à-dire un « puzzle » de bandes d’espace indécises oscillant, selon les rapports de forces, entre différents centres politiques stables et sédentarisés. Aujourd’hui, à travers l’étatisation introduite par la colonisation, l’impératif des frontières affaiblit, voire neutralise les modes traditionnels d’exercice du pouvoir sur ces espaces charnières et se traduit pour les riverains par des revendications de droit de passage et d’usufruit, autant de risques de conflits. Cet état de fait s’avère profitable à la pénétration et à l’évolution de groupes criminels.

 

Le théâtre sahélien, véritable polygone de crises, est travaillé par des lignes de fracture inscrites dans le temps long de l’histoire et qui continuent à produire leurs effets, et par des éléments plus récents amplifiant la vulnérabilité du champ. La géographie même de cet espace, dit désertique, favorise une remise en question des frontières coloniales ayant bouleversé les frontières ethniques et les équilibres traditionnels, notamment la libre mobilité des hommes et des biens, caravanes, commerce, transhumance et nomadisme. Le télescopage entre l’autorité étatique et l’autorité traditionnelle des populations nomades Touaregs, Toubous, etc. participe à l’explication du système de conflits que révèle notamment la crise malienne mais aussi la déstabilisation en cours de l’aire péri-tchadienne, la somalisation de la RCA (République Centrafricaine), etc. Deux modes de vie entrent en collision : le nomadisme avec la nécessité vitale pour les troupeaux d’accéder aux pâturages et au fleuve et les agriculteurs sédentaires aspirant à protéger leurs cultures.

[1]

La plupart des États du Sahel – situés entre les latitudes 10° Nord et 20° Nord – sont caractérisés, dans leur architecture interne, par une fracture Nord-Sud qui traduit une opposition avant tout ethnique entre populations blanches, souvent arabisées, et populations noires. Ainsi, une véritable ligne de feu chargée d’histoire s’étendant de l’océan Atlantique à la mer Rouge brise en deux les Etats sahéliens. Au Mali, l’opposition fondamentale est celle des Blancs, Maures et Touaregs, et des ethnies africaines noires, les premiers dominant traditionnellement les populations du sud. La décolonisation, en attribuant le pouvoir aux populations du sud, a abouti à une inversion des rapports de domination. La rébellion est depuis lors nordiste et touareg. La fracture Nord-Sud, ancrée dans l’histoire et à la base d’une profonde conscience ethnico-tribale, a retardé la formation consensuelle de l’État-nation légué par la décolonisation. Les implications philosophiques de cette question sont lourdes de conséquences. Les Touaregs acceptaient-ils l’ordre post-colonial qui confère la suprématie des ethnies du Sud sur leur territoire ? Des populations que tout oppose ont été in fine condamnées à vivre ensemble au sein d’Etats artificiels. De véritables murs d’incompréhension, parfois d’hostilité, ont longtemps bloqué la voie d’édification d’une véritable appropriation nationale, indispensable à l’émergence de l’État-nation. C’est sur cette réalité ethno-politique que prospère l’extrémisme islamiste.

Dans ce contexte, les représentations géopolitiques, c’est-à-dire les perceptions des acteurs, justes ou erronées, priment sur la réalité des faits. En ce sens, l’occupation de la ville de Gao par les islamistes extrémistes a réveillé parmi les populations noires le souvenir de la poussée musulmane venant du nord et surtout le démantèlement de l’empire Songhaï par le pacha Djouder au XVIème siècle en provenance du Maroc. Tant que cette problématique de fond ne sera pas posée de manière claire, sans dérobade, aucune solution durable à la stabilité de l’océan sahélien, et en particulier à la crise malienne, ne sera envisageable. Difficulté supplémentaire, le concept de démocratie tel que formulé par l’Occident, à savoir « un homme, une voix », est difficilement conciliable avec les réalités ethniques caractérisant le Mali et plus globalement les pays du Sahel. En effet, « la variante africaine de la démocratie fondée sur le « one man, one vote » est d’abord une ethno-mathématique conférant automatiquement le pouvoir aux plus nombreux, en l’occurrence les Noirs sudistes, ce que les nordistes ne peuvent accepter »[2]. Bernard Lugan souligne : « au Mali, les sudistes étant plus nombreux que les nordistes, ces derniers, en plus d’être forcés de vivre dans le même Etat que les premiers, sont condamnés à leur être politiquement soumis. D’où les révoltes continuelles dont les actuels événements ne sont qu’une résurgence »[3]. Jean Ping abonde en ce sens dans son dernier ouvrage « Eclipse sur l’Afrique : fallait-il tuer Kadhafi ? », « l’Afrique doit prendre son temps ; les Occidentaux qui « réagissent sous la pression des émotions et des passions immédiates qui emportent leurs opinions » sont trop impatients. L’Afrique a son rythme et ses fondamentaux : « Chacun sait que c’est l’ethnicité qui constitue l’élément le plus important dans les conflits internes en Afrique ». C’est pourquoi la démocratie ne peut y être implantée d’un coup. « Trop souvent en effet les élections en Afrique se sont malheureusement transformées en simples recensements ethniques… L’instauration de la démocratie est un processus d’une très grande complexité qui ne se décrète pas instantanément de l’extérieur, comme du Nescafé et du prêt-à-porter ».

Nous pouvons citer d’autres facteurs : l’opposition centre-périphérie et l’impact du colonialisme. La colonisation n’a fait qu’instrumentaliser les rivalités entre les différentes ethnies et les peurs des plus vulnérables qui cherchaient à échapper à la pratique de la traite et aux razzias, afin d’ancrer et de consolider son emprise. Lors de la décolonisation, les antagonismes, les rivalités et les haines « en sommeil » émergent, plongeant le théâtre sahélien dans des guerres civiles ou des conflits dits internes. Les événements d’aujourd’hui en sont la conséquence directe car les nordistes ne s’assimilent pas aux Etats post-coloniaux tels qu’ils ont fonctionné depuis cinquante ans. Ils ne peuvent endosser indéfiniment la domination des populations du sud consacrée par la décolonisation.

 

Comme le souligne Hervé Juvin, « prenez l’exemple de la lettre que le chef des bambaras adresse au lieutenant-colonel Gallieni vers 1865 pour lui demander de protéger son peuple des attaques des Touaregs : vous avez très exactement le schéma de l’intervention militaire française Serval au Mali aujourd’hui ! ». Le fondamentalisme islamique n’est donc pas la cause du séisme sahélien, mais la simple surinfection d’une plaie ne pouvant être refermée que par le retour à un équilibre ethnique estimé équitable. A supposer que la menace terroriste soit éradiquée, la problématique sécuritaire au Mali et plus globalement au Sahel n’en serait pas pour autant réglée. La problématique Nord-Sud, antérieure à la menace terroriste, n’étant pas abordée sereinement en tenant compte des spécificités historiques et ethniques de ces espaces, aucune solution durable ne peut être envisagée. Pour les autorités de Bamako, le véritable adversaire contre lequel sont mises en place des milices est le séparatiste touareg et non le djihadiste islamiste. Ainsi, Paris, Bamako et la communauté internationale n’ont pas la même désignation de l’ennemi irréductible à éliminer. La lutte contre le terrorisme en Tunisie et au Maghreb ne peut ignorer cette réalité sous peine de se fourvoyer en posant le mauvais diagnostic.

 

A ces facteurs historiques s’ajoutent de nouveaux facteurs déstabilisateurs : la défaillance politique et économique des États sahéliens, incapables d’assumer les attributs de la souveraineté sur l’ensemble de leur territoire ; la spéculation islamiste par des forces obscures qui sont loin de toute foi religieuse, encore plus de l’islam ; l’instrumentalisation des référents identitaires, ethniques et religieux, les sécheresses et les famines ; la pauvreté, la précarité économique et sociale et le manque de perspective d’avenir pour de nombreux jeunes désœuvrés ; l’effondrement des systèmes éducatifs, la forte croissance démographique (en 2040, la population sahélienne devrait doubler pour atteindre 150 millions d’habitants) ; la montée en puissance des trafics en tous genres, notamment du trafic de drogue en provenance d’Amérique Latine ; la prolifération d’armes légères alimentant les conflits, l’enracinement du terrorisme, la généralisation de la corruption et du népotisme, les rivalités et tensions entre États sahéliens, les ingérences des puissances extérieures instrumentalisant les facteurs de tension afin de mieux contrôler les richesses avérées et potentielles (pétrole, gaz, uranium, fer, or, cuivre, étain, bauxite, phosphate, manganèse, terres rares, etc.), les vulnérabilités environnementales attisant les tensions entre sédentaires et nomades, enfin les effets induits par la déstabilisation de la Libye.

 

L’ensemble de ces vecteurs de tensions est dopé par une importante circulation financière qui permet l’entretien d’équipements modernes et multiplie les espoirs de gain immédiat pour des prédateurs organisés relevant du crime organisé transnational. Les réseaux mafieux locaux, tel un nodule, se greffent sur un corps malade (un échiquier tourmenté) en se donnant une rhétorique terroriste afin de brouiller les cartes d’intelligibilité. Les trafics sont nombreux : armes, véhicules, cigarettes, êtres humains, médicaments, pétrole, avec une fulgurante montée en puissance du trafic de drogue (cocaïne depuis l’Ouest et héroïne de l’Est, érigeant la ceinture sahélienne en véritable « hub du narcotrafic »), etc. 15 % de la production mondiale de cocaïne transite par le Sahara. Ces trafics ont toujours existé et existeront toujours. Ils s’inscrivent dans la longue histoire des routes transsahariennes qui ne sont que réactivées en exploitant le désœuvrement des populations et de la jeunesse facilement embrigadeables. Ils ne constituent qu’un élément supplémentaire de déstabilisation sur l’échiquier (damier) sahélien.

Passé et présent interagissent ainsi et restructurent Méditerranée-Maghreb-Sahel-Afrique de l’Ouest selon de nouvelles lignes de force. Nul doute que la Tunisie sera directement impactée. Le Sahel africain concentre tout un système de conflits qui, à la moindre étincelle, éclatent en chaîne.

Le jeu des puissances

Progressivement, se dessine au Sahel un nouveau « Grand jeu » fait de manœuvres subversives et de manipulations où la duplicité et les stratégies de l’ombre sont la règle. Les développements inhérents aux bouleversements actuels ne s’arrêtent pas au seul Mali. L’appui du Qatar révélé au cours de l’année 2013 aux groupes islamistes témoigne d’un prolongement de la stratégie ayant déjà ciblé la Libye et la Syrie. La finalité de cette stratégie est de pousser jusqu’à son terme la logique politique du printemps arabe sur fond d’exploitation des richesses naturelles régionales. Les visées du Qatar risquent d’être entravées par la nouvelle stratégie américaine conceptualisée par le président Trump et par le blocus le ciblant piloté par l’Arabie Saoudite et ses alliés et engendrant son isolement depuis le 5 juin 2017.

Qatar aspire à développer une stratégie singulière : ayant considérablement renforcé ses positions en Libye relativement aux ressources énergétiques, il aspire à étendre son influence au Sahel (Mauritanie et Mali) en s’appuyant sur les groupes islamistes. Quelle stratégie sous-tend cette orientation ? Qatar abrite approximativement 15 % des réserves prouvées de gaz. En additionnant la Russie et l’Iran, ces trois Etats détiennent 60% des réserves prouvées à l’échelle mondiale. En visant à étendre son emprise sur le Moyen-Orient (Syrie) et sur le Sahara (Libye, Sahel et demain l’Algérie sur laquelle plane la menace d’une révolution arabe soutenue par Doha), le Qatar, de concert avec les États-Unis, vise à couper l’Europe de la Russie (principal fournisseur de gaz des Européens) et à se substituer à Moscou à l’Est et à Alger au Sud (cette orientation est renforcée par l’exploitation des gisements américains de gaz de schiste). Les ressources minières de la zone créent une rude compétition entre les acteurs. Des accusations sont portées contre les uns ou les autres pour des calculs d’inspiration hégémonique. Un Bloc d’exploration pétrolier sous concession partagée entre la Sonatrach algérienne et l’ENI italienne a été récupéré par l’Etat malien dans le sillage de l’intervention Serval. Ces controverses entretiennent dans la région une atmosphère trouble.

Ainsi, les puissances extérieures, sous couvert de lutte contre le terrorisme et le crime organisé, convoitent les ressources naturelles avérées et potentielles et visent, à terme, une militarisation croissante et durable de la zone afin d’asseoir leur contrôle et d’évincer les puissances rivales (Chine, Russie, Inde, Brésil, Turquie, Iran, etc.). Ces puissances ont tout intérêt à favoriser l’émergence d’une équation géopolitique les plaçant en situation de force pour le partage des richesses du Sahel. En outre, se positionner militairement au sein de ce couloir stratégique reliant l’océan Atlantique à la mer Rouge offre la double faculté de peser sur les équilibres géopolitiques et énergétiques du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest.

Plus précisément, fournisseur prépondérant d’énergie à l’horizon 2030, le Sahel suscite des rivalités pour le contrôle des gisements (lieux de production), enjeu majeur, mais également des itinéraires d’évacuation dessinant jour après jour une nouvelle géopolitique des tubes. Une superposition de la carte des conflits et des ressources est édifiante.

Deux projets assortis de dispositifs diplomatiques et militaires s’affrontent sur fond d’enjeux énergétiques au sein du couloir sahélien : un projet chinois visant à désenclaver les richesses pétrolières et minérales du Sahel à travers Port Soudan vers la mer Rouge suivant un axe horizontal depuis la Mauritanie (dans ce cadre s’inscrit la volonté de connecter le pétrole nigérien au pétrole tchadien), et un projet occidental visant à désenclaver les richesses à travers le Golfe de Guinée. Le projet de route de la soie porté par Pékin aspirant en Afrique à connecter l’Océan Atlantique depuis le Nigéria à l’Océan indien érige le Tchad en Etat pivot. Cette orientation exacerbera les rivalités de puissance. Ce double tropisme pourrait également être bouleversé par la puissance établissant son influence en Libye : la jonction entre les ressources libyennes et sahéliennes (éventuelle prolongation du Green Stream reliant la Libye à la Sicile vers l’oléoduc Doba Kribi désenclavant le pétrole tchadien vers le Golfe de Guinée), pourrait également aboutir, à travers le point d’appui libyen, à la création d’une ouverture sur la Méditerranée.

 

Manoeuvre russo-chinoise ?

Suivant la pensée de M. Kais Daly, le Rimland pourrait être subdivisé en deux espaces : l’Inner Rimland classique : Europe, Asie centrale et Chine et un Outer Rimland allant du Maroc aux Philippines permettant la prise à revers de l’Inner Rimland. Dans la même optique du jeu de Go s’inscrivant dans le temps long, Pékin, en renforçant sa présence via le projet BRI au Maroc, en Egypte (donc en Afrique du Nord) et en Afrique de l’Est, aspirerait à consolider son influence sur l’Outer Rimland.

Cette stratégie sera partiellement conditionnée par l’orientation de la Russie. En effet, Moscou a opéré un retour en force en Méditerranée et consolidé son influence économique et militaire en République Centrafricaine (RCA), au Soudan du Nord, en Egypte et en Libye via un net soutien au Maréchal Haftar. La manœuvre vient de s’étendre au Burkina Faso. La Russie renoue avec l’Afrique et le théâtre sahélien suivant la doctrine dite du pivot vers l’Afrique. En visite en Russie fin décembre 2017, le président soudanais Omar El Béchir a offert à Moscou la possibilité d’ouvrir une base navale sur la mer Rouge depuis le territoire soudanais.

A l’instar de la coopération entre les deux puissances en Syrie, Moscou et Pékin pourraient amorcer une manœuvre stratégique combinant investissements économiques, infrastructures et bases militaires constituant un bloc Afrique de l’Est (base de Djibouti), RCA, Tchad, Soudan du Nord (Russie), Egypte (bases russes) et Cyrénaïque en Libye opposé à un bloc sous influence occidentale à l’ouest (Mauritanie, Mali, Niger, Tripolitaine libyenne, Burkina Faso, etc.). La manœuvre se déploie d’Est en Ouest. La partition de la Libye serait actée. Dès lors, l’Algérie constituera un enjeu de taille à la charnière de ces deux blocs brisant en deux l’Afrique du Nord et le théâtre sahélien.

Compte tenu de la forte implantation chinoise en Afrique, le continent est au cœur du projet BRI. Premier partenaire commercial de l’Afrique, Pékin ambitionne d’atteindre le seuil des 400 milliards de dollars d’échanges commerciaux avec le continent à l’horizon 2020. En 2016, la Chine, dépassant la France, l’Italie et les Etats-Unis, se hisse au premier rang des investisseurs dans le continent avec un volume investi de 36,1 milliards de dollars. 10.000 entreprises chinoises sont implantées en Afrique, 90 % étant privées. Lors du sixième sommet du Forum sur la Coopération Sino-Africaine (FOCAC) tenu à Johannesburg en 2015, Xi Jinping annonce : « la Chine a décidé d’octroyer un total de 60 milliards de dollars d’aide financière incluant 5 milliards de prêts à taux zéro et 35 milliards de prêts à taux préférentiels ».[4]

Le projet BRI vise à insuffler une nouvelle dimension, un nouvel élan, à la relation entre la Chine et l’Afrique. Certains analystes le perçoivent en tant « qu’accélérateur de la Chinafrique ». Pékin change progressivement de paradigme et aspire à renouveler et à diversifier sa relation avec l’Afrique. Avec une classe moyenne estimée par la Banque Africaine de Développement (BAD) à 350 millions de consommateurs, le continent représente un réservoir de matières premières et de ressources énergétiques qu’il convient de sécuriser mais également un marché significatif pour les entreprises publiques et privées chinoises. Ainsi, tout en diversifiant son approvisionnement en matières premières stratégiques, la Chine ambitionne d’ériger l’Afrique en plateforme de production de produits vers l’Europe et dans une moindre mesure vers les Amériques : « la banque mondiale évalue à 86 millions le nombre d’emplois qui pourraient être ainsi créés par les entreprises chinoises en Afrique, dont une grande partie sera occupée par des Chinois »[5].

Certaines sources évoquent la possibilité de conférer au projet BRI, suivant une logique horizontale, une dimension continentale via une route de la Soie terrestre dite « sahélienne » visant à connecter l’Afrique de l’Est, plus précisément l’Ethiopie, au Nigéria et à l’Afrique de l’Ouest. Le trajet le plus court initialement prévu consistait à construire des infrastructures passant par le Soudan du Sud, la République Centrafricaine (RCA), le Cameroun (région du Lac Tchad) pour rejoindre le Nigéria. La déstabilisation du Soudan du Sud et de la RCA entrave durablement ce projet. L’implication croissante de la Chine en RCA s’opérant en complément ou en synergie avec l’action russe, pourrait constituer une tentative de surmonter cet obstacle.

[6]

L’exacerbation de la menace incarnée par Boko Haram et la déstabilisation du Darfour ont été perçues par la Chine comme des manœuvres dilatoires pilotées par les puissances occidentales afin de bloquer cette initiative d’envergure. Pragmatique, Pékin contourne les obstacles et conceptualise un trajet alternatif reliant Port-Soudan sur la mer Rouge à Douala au Cameroun en passant par le Tchad (projet CTS[7]) : « les Chinois semblent maintenant vouloir relier Port Soudan au port de Douala au Cameroun sur l’Atlantique au moyen d’un futur chemin de fer au Tchad. Il a été annoncé, à l’été 2014, que la Chine fournirait un financement de 2 milliards de dollars pour cette entreprise mais, depuis lors, très peu d’informations ont filtré sur ce projet »[8]. Parallèlement, pour un montant prévu de 11 milliards de dollars, Pékin ambitionne de construire trois routes de la Soie nigérianes, dont la principale reliant Lagos à Calabar le long de la côte atlantique. Moyennant une jonction entre Calabar et Douala, le Nigéria serait ainsi connecté à la route sahélienne CTS. Dans le cadre de cette manœuvre, le Tchad occupe une position centrale d’Etat pivot. Le verrou tchadien, à la croisée des ambitions des puissances occidentales au Sahel et de la Chine et dans une moindre mesure de la Russie se positionnant en RCA et au Soudan, se retrouve dans une situation délicate, exposé à des tensions ethniques, politiques et économiques intérieures. Il se sait ciblé.

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A moyen terme, si cette voie sahélienne se matérialise, elle sera certainement connectée aux infrastructures d’Afrique de l’Est. La Tunisie pourrait d’ores et déjà, via un partenariat avec une Libye reconstruite, explorer la possibilité et les divers scénarios lui permettant de se connecter à cette voie horizontale en rejoignant N’Djamena au Tchad.

Enfin, selon des lignes historiques, nous assistons à une nouvelle poussée de l’Islam radical s’opposant à la domination occidentale dans la droite ligne des anciens empires musulmans du XIXème siècle tels que l’empire Toucouleur ou l’empire de Sokoto. Ainsi, derrière l’émergence de certains groupes terroristes se cacherait la volonté de certaines puissances musulmanes de favoriser la reconstruction des anciens Etats historiques pré-coloniaux dominés par l’islam.

 

Cette expansion de l’islam jihadiste en Afrique et au Sahel s’inscrit dans le cadre d’une compétition confuse où se mêlent tout autant la volonté de fortifier la foi islamique, l’intention charitable et des calculs de rivalité et d’hégémonie propres à la sphère des Etats islamiques. Plus précisément, les pays du Golfe et le Pakistan poursuivent un double objectif :

  • Contrer l’influence croissante de la puissance chiite iranienne rivale s’appuyant sur une importante diaspora, notamment libanaise ;

 

  • S’opposer à la pénétration des Occidentaux et relativiser la percée des thèses véhiculées par les évangélistes dans la région.

Du fait de ces interférences, la communauté islamique africaine est devenue un terreau du jihad et est entrée avec fracas sur la scène politique, contribuant à déstabiliser les Etats et les sociétés islamiques traditionnelles. En ce sens, superposer une carte des richesses, de la pénétration du wahhabisme et des foyers de tensions est riche d’enseignements.

 

 

En définitive, les puissances occidentales poursuivent plusieurs objectifs :

  • Sécuriser l’espace sahélien et profiter de la menace terroriste et criminelle pour revenir en force ;
  • Eviter l’embrasement généralisé de la région tout en tolérant une insécurité circonscrite justifiant leur pénétration militaire et économique sur le long terme (bases militaires permanentes) ;
  • Contrôler les richesses énergétiques et minérales ;
  • Neutraliser les ambitions hégémoniques algériennes inconciliables avec ces objectifs sur le long terme. Si, à ce stade, la stratégie algérienne de lutte contre le terrorisme est valorisée, la manœuvre est conjoncturelle et de court terme ;
  • Entraver le retour des puissances islamiques (Pakistan et pays du Golfe hormis Qatar) ;
  • Evincer les puissances rivales (Chine, Inde, Brésil, Turquie, Iran, etc.).

La guerre de Libye, éliminant l’imprévisible Kadhafi, fut l’étape liminaire permettant la pénétration vers les profondeurs sahéliennes. La disparition du guide libyen a ouvert la voie à la reconfiguration du théâtre sahélo-maghrébin et au contrôle des grandes Majors sur les gisements pétroliers et gaziers.

Un nouvel ordre sahélien en gestation : quel positionnement pour la Tunisie ?

Le pacte post-colonial a épuisé ses vertus. Un nouveau Sahel se cherche et il convient de favoriser cette nouvelle réalité au moyen d’un règlement politique fondé sur le consensus et non sur la force. Une plus grande flexibilité politique au Sahel dicte également une plus grande flexibilité plus au nord, dans le Grand Maghreb. Les cartes vont être rebattues !

Dans ce cadre, le concept d’océan sahélien prend tout son sens. Partons du principe qu’aucune solution durable ne prévaudra si les riverains de l’océan sahélien sont en conflit entre eux. Dans ce contexte, il convient de mettre en avant le règlement entre Sahéliens, au moyen d’une conférence régionale regroupant l’ensemble des riverains de cet océan. La Tunisie, puissance d’équilibre, pourrait en formuler la proposition et l’héberger. Comme en mer, la sécurité ne saurait relever que d’un effort concerté des riverains, basé sur une perception commune des menaces et sur des mécanismes de concertation et de coordination afin de dissiper des stratégies qui, pour le moment, ne convergent pas. Bien au contraire, elles se croisent, voire se neutralisent au nom de calculs étroits.

 

Le retour au statu quo ante n’étant plus concevable, il conviendrait d’initier une réflexion autour d’un nouveau concept de l’Etat associant les intérêts des uns et des autres par des procédures non contraignantes admises par tous. L’Etat centralisé et la domination des ethnies du sud ne peuvent plus subsister tels quels. La paix des armes est subordonnée en tout premier lieu au règlement du problème national touareg. Se pose ainsi la question d’arbitrages douloureux mais vitaux quant à l’avenir de cette nation, héritière des grands empires sahéliens.

 

Par ailleurs, la dynamique en cours dicte une restructuration de l’ordre régional impactant l’équilibre maghrébin lui-même en voie de redéfinition. Les Etats sahéliens, à l’instar de la Libye, doivent consolider l’Etat central, développer l’économie et promouvoir une sécurité collective. Sur cette base, il convient de renforcer les Etats dans la mesure où une plus grande balkanisation multipliant des Etats fantoches incapables d’assumer leurs obligations de souveraineté ne ferait que perpétuer le désordre régional. En contrepartie, les Etats doivent admettre une large autonomie au bénéfice des communautés qui sont autant de composantes de l’Etat.

 

Le détricotage de la région ne serait profitable à personne sur le long terme. Séparatismes touareg, sahraoui et autres ne sont qu’une manifestation de la crise de l’ordre post colonial qui a atteint ses limites. L’Afrique doit former un concept de règlement constitutionnel à l’échelle africaine : reconnaitre l’autonomie de ces provinces dans le cadre de la souveraineté nationale. Or, jusqu’à présent, le continent reste captif d’un concept déphasé, celui de l’Etat national centralisé niant la réalité historique des nations pré-coloniales. Il incombe impérativement à l’Union Africaine d’encadrer cette évolution et de favoriser l’émergence d’un consensus sur cette problématique. Faute de quoi, c’est la voie ouverte, à travers la militarisation croissante et l’ingérence étrangère, à une recolonisation ne disant pas son nom.

 

En ce sens, nous privilégions la solution sahélienne, et là, le concept d’océan sahélien prend tout son sens. Partons du principe qu’aucune solution durable ne prévaudra si les riverains de l’océan sahélien sont en conflit entre eux. Dans ce contexte, il convient de mettre en avant un consensus favorisant le règlement des différends entre Sahéliens. Dans ce cadre, l’organisation d’une conférence régionale regroupant l’ensemble des riverains de l’océan sahélien et associant les Touaregs, doit privilégier la négociation sur de bonnes bases et permettre d’élaborer une solution politique. Comme en mer, la sécurité ne saurait relever que d’un effort concerté des riverains, basé sur une perception commune des menaces et sur des mécanismes de concertation et de coordination afin de dissiper des stratégies qui, pour le moment, ne convergent pas. Bien au contraire, elles se croisent, voire se neutralisent au nom de calculs étroits. Il en va de même relativement au développement des pays du Sahel car, sans développement, aucune paix durable n’est envisageable.

Il est essentiel, afin de favoriser l’émergence d’une communauté de destin saharienne, d’apporter des réponses collectives et concertées aux problématiques suivantes :

  • La sécurité humaine en s’attelant à l’adoption de mesures urgentes visant à satisfaire les besoins vitaux des populations. A ce titre, il serait conceptuellement possible d’envisager la création d’un fond axé sur le développement économique, social et humain et basé sur les contributions des Etats pétroliers (Algérie, Libye, Nigéria et fonds islamiques) et des acteurs extérieurs concernés par la valorisation des ressources de la région (Pêche, pétrole, gaz, uranium, or, minerais divers, terres rares, etc.). Dans le même esprit, un Conseil de Développement régional en mesure de veiller à l’application dans l’espace saharien des techniques modernes du développement de l’habitat, de l’énergie, des ressources agricoles et hydrauliques devrait prévaloir. L’industrialisation du Sahel est une priorité ;
  • La sécurité culturelle afin de promouvoir le vivre ensemble dans le respect des différences et des minorités. La paix des armes est subordonnée en tout premier lieu au règlement du problème national Touareg. Comme le souligne l’Amiral Dufourcq, « le respect des minorités doit être un principe cardinal ne souffrant aucune exception, de façon à ce que les identités de chacun soient préservées par tous comme un bien commun. C’est à une nouvelle citoyenneté multiple qu’il faut tendre, une citoyenneté saharienne incluse dans une citoyenneté africaine régionale comme un bien précieux »[10] ;
  • La sécurité politique, c’est-à-dire la lutte contre la défaillance politique, économique et sociale des Etats. Lorsque l’Etat est trop faible, des acteurs malveillants s’engouffrent dans la brèche et se substituent à son autorité ouvrant la voie à une criminalisation galopante des acteurs politiques et économiques ;
  • La géopolitique du Sahel détermine la définition d’une politique de sécurité commune. L’intervention extérieure ne saurait être la règle. La relation de confiance, le sens de la menace commune, l’impératif de stabilité régionale s’imposent entre les Etats riverains de l’océan sahélien. La mise en place d’un observatoire des riverains de l’océan sahélien axé sur la prévention et la gestion des conflits pourrait contribuer à cette orentation. Après la remise à niveau des armées locales, la mise en place d’une force saharienne en attente, apte à intervenir en cas de crise, pourrait constituer les prémices d’une structure de sécurité collective prenant en main le destin de la région. La sécurité reste la condition première de toute dynamique de développement économique, sociétal et humain ;
  • La percée de l’islam radical : cet aspect de la réalité sahélienne doit être abordé avec prudence et fermeté à l’échelle des Etats mais aussi, à l’échelle collective, dans un cadre arabo africain tel que l’OCI. Il est clair que la responsabilité des pays arabes est fondamentale dans l’effort de redressement des déviations de doctrine qui aliènent la religion de l’islam. Cette dimension est primordiale dans la stratégie d’endiguement et de répression des groupes activistes qui, sous couvert de charia, poursuivent des fins politiques d’intimidation et de terreur.

Il convient également, en s’inspirant des pratiques anciennes faisant toute la singularité de la région, de promouvoir un « Conseil des Sages », « tiers bienveillant imprégné des réalités du terrain » en mesure de jouer le rôle de médiateur et de facilitateur par l’apaisement des tensions et la quête d’un consensus privilégiant le règlement des différends entre Sahéliens au sein d’un Conseil des riverains du Sahel. Le retour au réel est aujourd’hui une nécessité. Comme le souligne Bernard Lugan, « au Sahel, comme en Somalie ou en Ethiopie et partout ailleurs en Afrique, la solution passe par un urgent retour au réel géographique et ethno-historique redonnant toute leur place aux ethnies »[11]. Abondant en ce sens, Cheikh Hamidou Kane écrit : « l’Afrique, comme disait Ki-Zerbo, a été victime d’une dépossession de son espace – ses empires ont été dépecés en une cinquantaine de territoires, au profit des colonisateurs. L’Afrique n’existe plus. Elle a perdu son initiative politique et son identité endogène. La législation, l’organisation sociale et familiale sont calquées sur celles de l’Occident. Il faut donc que l’Afrique redevienne elle-même en se basant sur les structures antérieures à la colonisation. Par exemple, la charte du Mandé, élaborée en 1236 dans l’empire du Mali, peut redéfinir notre organisation et nos institutions. Elle régit les relations familiales, prône les valeurs de respect, de solidarité et permet la diversité. Il existait une vraie citoyenneté ouest-africaine dans l’empire du Mali. Les habitants pouvaient circuler d’un endroit à un autre en changeant de patronyme. Cela permettait une coexistence harmonieuse entre les communautés. Nous pouvons reprendre ce modèle, pas besoin de chercher ailleurs »[12].

Le cadre de règlement doit assurer la cohérence des initiatives destinées à la stabilisation et à la restructuration de la région. Il s’agit d’esquisser la vision d’un avenir commun basé sur un Partenariat stratégique entre Méditerranée, Maghreb et Sahel : tel est le véritable chantier de l’avenir ! L’espace sahélien ne doit pas être livré aux initiatives individuelles de tel ou tel pays que ce soit l’Algérie, le Maroc, la France ou les Etats-Unis qui ne manquent pas d’instrumentaliser leur engagement au service de leurs intérêts stratégiques propres. La Tunisie, compte tenu de son image très positive dénuée de toute suspicion, gagne à faire prévaloir une démarche multilatérale et des institutions multilatérales auto-centrées (le commandement doit incomber aux pays du Sahel). En effet, le caractère transnational des menaces projetées place le théâtre sahélien « comme partie intégrante d’un champ de confrontation globale » et dicte la mise en place d’une coopération régionale et internationale soutenue et convergente afin de produire des réponses proportionnées et collectivement maîtrisées. Le G5 sahélien créé le 16 février 2014 à Nouakchott associant la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso constitue un pas important mais encore insuffisant. Cette coopération inter-sahélienne doit aller de pair, à l’image du Dialogue 5+5 établi en Méditerranée occidentale, avec la mise en place d’un 5+5 sahélo-maghrébin associant les cinq pays du Maghreb et le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso et le Sénégal (G5 sahélien élargi). Un continuum sécuritaire serait ainsi établi entre les deux espaces en miroir que sont la Méditerranée occidentale et le Sahel africain. Cette initiative dite « 5+5+5 » pourrait être portée par les autorités tunisiennes et ériger la Tunisie en Etat pivot de ces trois espaces en miroir.

 

Tunis, le 15 septembre 2018

Mehdi Taje, Géopoliticien et prospectiviste, Directeur de Global Prospect Intelligence

http://www.businessnews.com.tn/risque-dembrasement-du-voisinage-sud-de-la-tunisie–analyse-geopolitique,526,82545,3


[1] Voir Bernard Lugan, Afrique Réelle, janvier 2017.

[2]Communiqué Bernard Lugan, Afrique Réelle, 9 février 2013.

[3] Bernard Lugan, l’Afrique Réelle, N°39, mars 2013, p.12.

[4] « Ce qu’il faut retenir du sommet Chine – Afrique », Sébastien Le Belzic,  Le Monde, 7 décembre 2015

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