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TERRITOIRES ET ACTIONS

Sahel : l’opération « Barkhane » contrainte de s’adapter

Le Monde-Nathalie Guibert Publié aujourd’hui à 06h22

Plus de 4 500 soldats, un effort annuel de 700 millions d’euros, des missions continues depuis quatre ans… Paris s’interroge sur l’avenir de la principale intervention extérieure française.

Que faire de « Barkhane » ? Plus de 4 500 soldats, un effort annuel de 700 millions d’euros, des opérations continues depuis quatre ans pour contenir tant bien que mal quelques centaines de djihadistes dans les immensités déshéritées des cinq pays formant le G5 Sahel : Paris s’interroge sur l’avenir de la principale opération extérieure française.

L’année 2018 a été marquée par un enchaînement d’actions de force au Mali. Sur le plan militaire, 2019 devrait marquer une phase plus équilibrée, entre des missions de « réaction rapide » en soutien aux armées du G5, et un partenariat de terrain. L’Elysée souhaiterait alléger le dispositif.

Un soldat de l’opération « Barkhane » à Niamey, la capitale du Niger, en août. Un soldat de l’opération « Barkhane » à Niamey, la capitale du Niger, en août. FRED MARIE / HANS LUCAS

Dans la « stratégie Sahel » de la France, actualisée en octobre, les mots d’ordre sont « développement et consolidation », explique-t-on au quai d’Orsay, où on souhaite « accentuer la lutte contre les trafics » et mettre « une pression maximale », au moyen de sanctions, sur les chefs de groupes armés non respectueux de l’accord de paix malien, signé à Alger, en 2015. La France prévoit 2 milliards d’euros d’aide d’ici à 2022 pour le Sahel.

  • Le centre du Mali au cœur des attentions

Depuis février, « Barkhane » a concentré ses opérations dans la région du Liptako, à la frontière entre le Mali et le Niger. « Nous avons littéralement labouré une zone de 600 kilomètres sur 200 du Nord au Sud, a précisé, le 28 novembre, à l’Ecole militaire, à Paris, le général Bruno Guibert, en dressant le bilan de son mandat entre l’été 2017 et l’été 2018. Il y a un affaiblissement très net des groupes armés terroristes. »

L’effort porté contre l’organisation Etat islamique dans le Grand Sahara, entre les villes d’Ansongo et de Ménaka, a permis de neutraliser les adjoints du leader Abou Walid Al-Sahraoui, qui « est en fuite, probablement retourné en Mauritanie ».

Pour encourager les forces maliennes, « Barkhane » a construit un quartier à Indeliman, et il est question d’en bâtir un deuxième dans la zone. Plus au Nord, c’est la katiba 3 Alpha qui a été durement touchée mi-novembre.

Mais le sujet de préoccupation est devenu le centre du Mali, les régions du Gourma, sous la boucle du Niger, et du Macina plus au sud, d’où l’Etat malien a disparu et où « Barkhane » n’intervenait pas jusqu’alors. L’émir touareg du Nord, Iyad Ag-Ghali, avec son Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), lié à Al-Qaida, y soutient les Peuls du Front de libération du Macina, menés par Amadou Koufa, vraisemblablement tué par les Français le 23 novembre.

Les militaires estiment que la « franchise » peule d’Al-Qaida, que Koufa avait appelée de ses vœux de la Côte d’Ivoire jusqu’au Cameroun, n’est pas mûre. Mais l’état des lieux est jugé « très décevant » à Paris. « Des logiques locales nous échappent », convient-on à l’état-major.

Récemment, les militaires maliens ont affronté une milice des Dogon, qui refusent de désarmer face aux Peuls. L’opération lourde du 23 novembre, dans la région de Mopti, contre Koufa, la première dans la région, qui a tué trente-cinq terroristes selon Paris, pourrait être un tournant. En octobre, les militaires maliens avaient déjà appelé les Français en urgence dans la zone.

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« Dans cette guerre contre-insurrectionnelle, il s’agit pour nous et nos partenaires de gagner les cœurs et les esprits, souligne le général Guibert, mais cela reste très difficile. Les groupes armés terroristes savent qu’un jour nous partirons. Ils n’hésitent pas à prendre la population en otage, à enlever et à tuer. Il nous est difficile d’assurer la protection de nos sources. » La pose d’un engin explosif est payée 450 euros par les djihadistes, et même 3 000 euros s’il tue sa cible.

Les faibles progrès du processus de paix d’Alger, avec le désarmement de mille premiers combattants rebelles, sont aussitôt marqués par des violences. Le 12 novembre, une attaque-suicide revendiquée par le GSIM a frappé une ONG à Gao, blessant une trentaine d’habitants. « Ces réactions radicales des groupes sont le signe que le processus avance. Il s’est produit la même chose il y a deux ans, quand s’est déroulé le premier mécanisme opérationnel de coordination avec le retour des forces maliennes », précise-t-on à l’état-major à Paris.

  • Le bilan d’une année de « victoires »

A l’issue d’une année pour laquelle le président Macron avait réclamé à l’état-major « des victoires », le général Guibert confirme : « Nous avons toujours notre rôle à jouer, il est impératif d’endiguer une menace qui pourrait embraser une bonne partie du continent. » Mais, rappelle-t-il, « les raisons fondamentales de la crise sont toujours là ». Le contexte reste « difficile pour Barkhane”, car l’accord de paix d’Alger est au point mort ».

On souligne à Paris le jeu trouble de la médiation malienne sous l’égide de l’Algérie, le manque d’implication de la communauté internationale et l’absence de volonté politique au Mali. « Des acteurs, à Bamako, préfèrent nouer des accords d’opportunité avec des radicaux islamistes contre les Touareg. La situation finalement convient à beaucoup de monde. Qui a un intérêt légitime objectif à sortir de cette crise ? Je n’ai pas la réponse, et je ne vois pas de consensus atteignable en ce but dans la société malienne », témoigne le général Guibert.

Ce dernier assume la coordination de « Barkhane » avec les groupes d’autodéfense touareg du Nord. « Elle donne des résultats. Mais les terroristes ont utilisé des exactions interethniques en en faisant porter la responsabilité aux groupes d’autodéfense et en accusant Barkhane de couvrir. L’application du droit international humanitaire est difficile. »

La France vante le soutien des Européens : l’appui logistique significatif des Espagnols, la contribution ponctuelle britannique des hélicoptères lourds ou de la brigade franco-allemande. En outre, l’appui américain, essentiel, ne changera pas d’un pouce, en dépit d’annonces sur un allégement de la présence militaire du Pentagone en Afrique. Mais « Barkhane » reste très seule, estiment les militaires français. Les forces de la région attendent toujours les financements promis. « Nous avons voulu aller trop vite et trop fort avec la force conjointe du G5 Sahel, en exigeant d’elle des résultats rapides alors qu’elle est l’agrégation d’armées nationales elles-mêmes en difficulté », résume Bruno Guibert.

Un nouveau front s’ouvre au Burkina Faso, à qui un soutien militaire français va être apporté après deux premières opérations ponctuelles dans le Nord-Est. Des discussions ont lieu avec le gouvernement de Ouagadougou pour en établir le cadre juridico-militaire. L’idée n’est pas d’installer des troupes en plus des forces spéciales présentes à Ouagadougou. Mais d’être « réactifs », « présents là où les forces locales ont un contact avec les terroristes pour les soutenir ». « Si le Burkina Faso est en danger, on le soutiendra », explique-t-on à Paris.

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  • Le temps du « partenariat militaire opérationnel »

« Barkhane » va s’orienter vers « l’accompagnement, l’appui, l’effet d’entraînement des forces locales ». Sous la houlette des forces françaises au Sénégal, qui fournissent des instructeurs, et avec les moyens de « Barkhane », « on met tout ce qu’on peut actuellement dessus », assure l’état-major. En 2013, François Hollande avait demandé de former 20 000 soldats africains par an ; en 2017, l’état-major indique que 31 000 ont été instruits. « On travaille plus sur la qualité, on ne veut plus en rester au critère du nombre de cartouches tirées », précise-t-on au bureau Afrique de l’état-major.

Dans les coulisses, l’armée de terre est en train de mettre sur pied un commandement spécifique. Quelque part entre le retour aux sources des détachements africains et une version moderne de « l’interculturalité » appliquée aux opérations militaires, il s’agit de passer à la vitesse supérieure. Pour l’heure, « Barkhane » ne peut honorer toutes les demandes de partenariat adressées par les pays du G5, dont les armées sont désormais de vraies armées d’emploi, surengagées compte tenu de leurs moyens.

En lien avec la coopération de défense du Quai d’Orsay, mais aussi les opérations spéciales, le but est de mieux préparer ces missions, isolées sur le terrain, mais cruciales pour le tenir. « Nous intervenons dans des crises très complexes, nous devons professionnaliser et augmenter en quantité la formation des militaires envoyés », explique le général Philippe Delbos, commandant l’état-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Le partenariat ira jusqu’au combat couplé, et il se déclinera au niveau des forces spéciales. Ce volet se discute au Burkina Faso, et il est envisagé au Mali.

Dans deux ans, tous les cadres de l’armée de terre seront systématiquement formés au partenariat opérationnel. A partir de 2019, ils seront même entraînés avec l’armement étranger utilisé en Afrique, kalachnikovs et fusils Dragunov russes, M16 américains ou mortiers chinois. « Avant, c’était l’artisanat de l’infanterie de marine, avec les petits coups de main des forces spéciales, demain ce sera normé, obligatoire », explique le colonel Alain Vidal, chargé du dossier. L’armée de terre française suit un mouvement général – son homologue américaine, l’Army, vient de créer une première brigade spécialisée avec 800 hommes. « Tout le monde est en train d’augmenter le niveau. »

Le but – irréaliste – n’est pas de fermer à court terme « Barkhane ». « Nous combattons de plus en plus avec nos partenaires, et la volonté de mettre en avant le lien politico-militaire est un changement de paradigme, vers une transition post-Barkhane », résume le général Delbos. Dans cette guerre d’usure, « il faut rester humble », estime le général Guibert, en répétant que « la solution ne sera pas militaire, comme l’affirme la stratégie globale pour le Sahel ».

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Le problème est que la force française « apparaît souvent comme le bouc émissaire des échecs des autres ». « Barkhane » se trouve aussi placée au milieu d’une concurrence entre des acteurs du développement agissant pour leurs intérêts propres, qu’il s’agisse des Américains, des Chinois ou des Européens.

Nathalie Guibert, https://www.lemonde.fr/international/article/2018/12/04/sahel-l-operation-barkhane-contrainte-de-s-adapter_5392282_3210.html

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