« La vision française du Sahara vient principalement des militaires méharistes français qui revenaient de mission avec des écrits, partageaient des souvenirs », pense Thierry Tillet, archéologue et explorateur français au Sahara.

Dès le début du XXe siècle, Paris crée des compagnies montées à dos de dromadaires (ou méhari) pour conquérir le sud de l’Algérie et le désert avoisinant, alors que la colonisation a déjà pris pied sur les côtes de la Méditerranée méridionale et de l’Ouest africain. Pendant des dizaines d’années, elles combattent les nomades sahariens avant de prendre le dessus au milieu des années 1930.

C’est à cette époque que se développe un fantasme français du Sahara, explique M. Tillet, citant des auteurs à succès: Joseph Peyré, dont le frère était officier méhariste, Pierre Benoit avec l’Atlantide en 1920, Antoine de Saint-Exupéry… Ces écrits, conjugués aux journaux populaires illustrés, suscitent un « moment romantique du Sahara », dit Pierre Touya, de l’Association des Sahariens, basé en France.

« Fascination romantique »

« Les écrits coloniaux s’inscrivent dans une tension et sont partagés entre une représentation du Touareg rebelle et insoumis, à qui l’on ne peut faire confiance, et une fascination romantique pour cette figure noble et libre », indique le chercheur algérien Adib Bencherif, de l’Université de Floride.

Dans Les Touareg, publié en 1863, l’abbé Charles Loyer, établi dans le sud de l’actuelle Algérie, écrit ainsi: « Comment atteindre un ennemi que ses rapides méharis rend insaisissable, défendu à la fois par son ciel de feu, l’aridité du territoire et les espaces sans limites du grand Sahara ? On ne lutte pas contre l’impossible. »

« Ce sont des gens qui ont vu le Sahara de l’extérieur. Je ne dis pas que leur vision est erronée: parfois on voit de l’extérieur ce que nous, qui sommes à l’intérieur, ne sentons pas. Mais je dirais que cette vision est souvent incomplète », analyse l’écrivain mauritanien Mbarek Ould Beyrouk, sommité littéraire saharienne.

« Pragmatisme opérationnel »

Un siècle plus tard, le Sahara est pris dans un tourbillon de violences indépendantistes, jihadistes et communautaires. La France a déployé depuis 2013 plusieurs milliers de militaires français dans la sous-région. « Certains chefs de groupes armés rebelles ont su et savent jouer de ce fantasme colonial avec les militaires français », déclare sous couvert d’anonymat un cadre d’un groupe rebelle malien.

Un officier français déployé au sein de l’opération antijihadiste Barkhane au Sahel confirme que cette image existe encore chez certains qui par exemple voient en « Déby (un) nomade saharien (…) guerrier du désert ».

Idriss Déby Itno, président du Tchad arrivé au pouvoir en 1990 avec l’aide de Paris, a toujours été appuyé par les militaires de l’ex-puissance coloniale. Ces derniers ont installé le QG de Barkhane à N’Djamena et fait de M. Déby leur meilleur allié dans la région, note le même officier tenu à l’anonymat.

Yvan Guichaoua, chercheur à l’université de Kent évoque lui le « pragmatisme opérationnel » de l’ex-puissance coloniale. Quand, après avoir lancé l’opération Serval pour délivrer le nord du Mali de l’emprise jihadiste, l’armée française est entrée à Kidal en 2013, ce fut avec un groupe armé rebelle, le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), plutôt qu’avec l’armée malienne.

A l’époque, le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian parlait de « relations fonctionnelles » avec le MNLA qui, lui, disait se « coordonner » avec les Français.

Pour l’anthropologue mauritanien Mohamed Fall Ould Bah, du Centre d’études et de recherches sur l’Ouest saharien, la relation franco-touarègue ne semble pas étrangère au statut « particulier » de Kidal, la ville du nord malien dont les rebelles touarègues ont fait un fief sans que le pouvoir central n’ait grand-chose à dire.

Kidal est la place forte des Ifoghas, tribu dont la prédominance au sein des communautés touarègues est héritée de la période coloniale, note-t-il. L’officier français confirme leur relation privilégiée avec les Français, notamment au sein des services secrets. « Il y a un héritage colonial, c’est vrai mais tout ne se base pas là-dessus », tempère un autre officier français au Sahel. « Dans un souci d’efficacité, les militaires sont prêts à changer d’alliance », note M. Guichaoua.

Ceux qui s’opposent à la présence française dans la région évoquent eux la duplicité de la France et mettent en doute ses discours sur l’attachement à la souveraineté malienne.

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