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TERRITOIRES ET ACTIONS

Au Niger, la démocratie « selon Issoufou » se passe de la société civile

 Christophe Châtelot-LE MONDE

Le maintien en détention depuis plus de deux mois de meneurs de la mobilisation contre la loi de finances révèle le durcissement des autorités.

Le président du Niger, Mahamadou Issoufou, après une conférence à l’Elysée sur la Libye, le 29 mai 2018.

C’est un sujet qui agace les autorités nigériennes et les embarrasse. « Un mauvais procès fait à la démocratie de notre pays », explique le ministre de la justice, Marou Amadou. Venu à Paris, lundi 4 juin, parler développement et sécurité au Sahel, le président Mahamadou Issoufou a aussi dû se justifier concernant l’arrestation, il y a plus de deux mois, et le maintien en détention de plusieurs personnalités de la société civile nigérienne.

Ali Idrissa, coordinateur national du Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab), Moussa Tchangari, secrétaire général d’Alternative espaces citoyens (AEC), Nouhou Mahamadou Arzika, président du Mouvement patriotique pour une citoyenneté responsable (MPCR), et Lirwana Abdourahmane, avocat et membre du MPCR, ont été interpellés le 25 mars à Niamey. Deux jours plus tard, ils étaient inculpés d’« organisation et participation à une manifestation interdite » et de « complicité de destruction de biens publics ». Une vingtaine d’autres militants a également été arrêtée.

« Mobilisation contre la loi de finances »

La journée de mobilisation citoyenne prévue le 25 mars de 16 heures à minuit avait été interdite la veille par les autorités « pour des raisons évidentes de sécurité (…) au regard du contexte sécuritaire au Niger et dans la sous-région et, d’autre part, des récentes attaques terroristes ». De petits groupes étaient tout de même descendus dans la rue, des pneus avaient été enflammés. La police avait rapidement dispersé les manifestants. « Il est inconcevable de manifester la nuit à une heure où on ne peut pas maintenir l’ordre », a expliqué le chef de l’Etat. « Pourquoi ne pas avoir proposé aux organisateurs de changer les horaires ? », demande Laurent Duarte, porte-parole de la campagne Tournons la page, l’une des dix organisations de défense des droits humains – avec notamment la FIDH, Amnesty international ou Oxfam – qui demandent la libération des détenus.

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Dans une tribune publiée le 25 mai, ces organisations s’inquiètent de « la réduction de l’espace de la société civile ». Joint au téléphone à Niamey, Me Effred Mouloul Boudal, avocat des prévenus, conteste pour sa part la légalité de l’arrestation des principaux organisateurs. « Aucun n’était sur place au début de la manifestation. De toute façon, la ville était quadrillée par les forces de l’ordre. Deux ont été interpellés dans la matinée, avant même le début de la marche. Deux autres dans un cabinet d’avocat et un dans un studio de télévision. Sans jamais présenter de mandats d’arrêt », précise l’avocat. « Ils sont emprisonnés loin de Niamey, depuis deux mois, et la procédure est au point mort », se plaint-il.

Depuis octobre 2017, une partie de la société civile se mobilisait contre la loi de finances 2018, qui instaure de nouvelles taxes sur l’électricité et l’habitation. Des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Niamey et de quelques autres villes du Niger. Ministre des finances, ancien titulaire des portefeuilles de la défense et de l’intérieur, Hassoumi Massaoudou précise qu’il y a « eu une trentaine de manifestations, toutes autorisées ». Jusqu’au 25 mars, lorsque le pouvoir a montré ses muscles.

« Harcèlement judiciaire »

Dans quel but ? Tuer dans l’œuf ce mouvement de contestation par crainte qu’il ne se propage ? « Si l’objectif était de neutraliser les leaders et la contestation, c’est réussi. Les gens ont peur, les manifestations ont cessé », constate un militant nigérien des droits humains. Ce n’est pas la première fois que des acteurs de la société civile sont emprisonnés dans le pays, où « le droit de manifester est pourtant une disposition constitutionnelle », précise Laurent Duarte. Le parcours d’Ali Idrissa l’atteste. La FIDH a dénoncé le « harcèlement judiciaire » dont il serait victime.

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Le chef de l’Etat, Mahamadou Issoufou, semble pourtant ne pas avoir grand-chose à craindre d’une opposition divisée. Sauf qu’elle brouille l’image de président démocrate et exemplaire qu’il souhaite afficher. En 2016, elle a ainsi gâché la fête de sa réélection pour un deuxième mandat – le dernier, promet-il – en boycottant le second tour du scrutin, à l’issue duquel il a recueilli un score soviétique de 92 % des voix. Il est vrai que Hama Amadou, son adversaire au premier tour, avait dû faire campagne depuis sa cellule, placé en détention dans le cadre d’une sombre histoire de « supposition d’enfant » (un délit consistant à attribuer la maternité d’un enfant à une femme qui ne l’a pas mis au monde).

Le discours officiel à l’encontre d’une partie de la société civile, accusée d’être « politisée », s’est radicalisé. Lors de son passage à Paris, le président Issoufou – l’un des meilleurs partenaires de la France sur le plan sécuritaire et migratoire dans le Sahel – a ainsi expliqué que, selon lui, « il existe deux types de société civile au Niger : les démocrates et les putschistes ». « Quand on regarde l’itinéraire de ces gens, ils ont toujours combattu les régimes démocratiques », a-t-il ajouté. Le ministre de la justice tempère ces déclarations du chef de l’Etat : « Ce n’est pas pour ça qu’ils ont été arrêtés. » « Et pour cause, tranche Me Effred Mouloul Boudal, les dossiers sont vides. »

https://lemonde.fr/afrique/article/2018/06/07/au-niger-la-democratie-selon-issoufou-se-passe-de-la-societe-civile_5311376_3212.html

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