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Association TAMOUDRE,“Touareg, vie et survie”.
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TERRITOIRES ET ACTIONS

Une culture en agonie : cas des Kel-tamasheq de la région de Kidal

Rousmane Ag Assilaken

Les Kel-tamasheq de Kidal appelés aussi Kel-Adagh sont un groupe important de la confédération touarègue. Ils vivent depuis des siècles dans l’Adagh. Cette zone occupe une position centrale dans le Sahara, ce qui en fait une plaque tournante dans les échanges commerciaux entre le nord et le sud du Sahara.

Les Kel Adagh doivent leur survie à leur formidable capacité de résilience face à l’adversité : soif, soleil, vent, froid, sécheresses, invasions, colonisation…etc.

Le pastoralisme constituait leur activité économique principale. Ils se nourrissaient des produits de l’élevage qui assurait l’essentiel de leur subsistance (lait, viande, beurre, fromage, peau, laine), et de graminées qui poussaient et qui poussent toujours à l’état sauvage connues en langue locale sous les vocables de : allon, afazo , tachit, tamassalt. Ces graminées ne sont plus récoltées ni consommées car supplantées par la semoule, la farine, le riz, les pâtes alimentaires d’importation, souvent de contrebande et qui sollicitent moins d’efforts.
Avec leurs voisins les Kel Adagh avaient développé des relations d’échange de type gagnant- gagnant. Du Tawat (sud algérien) ils ramenaient des dattes, du sucre, du thé, du tabac, du blé. De Gao (Mali) et Tawa (Niger) ils importaient du mil, de l’indigo et d’autres produits échangés contre des animaux sur pieds (chameaux, vaches, ânes).

Les Kel-Adagh étaient une société fortement hiérarchisée avec des nobles, des vassaux, des forgerons et des esclaves. Cet ordre social traditionnel ancien est depuis un certain temps profondément affecté par l’avènement de la démocratie et autres antagonismes internes. La volonté des couches sociales de la base pyramidale à s’émanciper est clairement affichée, ceci explique en partie les actuelles contradictions inter-communautaires qui dégénérèrent souvent en conflits tribaux meurtriers. La question du leadership politique est, elle aussi, vivace dans l’actuelle société.

Il faut rappeler que les Kel-Adagh ont vécu des siècles dans la « stabilité culturelle » et la sauvegarde de leur identité. Ils étaient fiers de ce qu’ils étaient, de ce qu’ils faisaient et de leurs rapports avec les autres communautés. Traditionnellement, ils menaient une vie fondée sur des valeurs morales et sociétales fondamentales, solidement enracinées dans la culture, à savoir :

Achaq (pudeur, retenue, respect de soi et des convenances sociales, bonne conduite à laquelle toute personne aspire pour occuper une place idéale au sein du groupe social), Sarho, Tassaja, Erkawal, Tihiridia, Taboubacha,Temett, Tamsadhalt, l’attachement à la famille entre autres.

De toutes ces valeurs, l’Achaq reste la valeur culturelle de base. Une fois perdue ou transgressée, c’est tout l’édifice social à travers son éthique qui s’écroule. Son respect s’imposait par conséquent à tous, afin de maintenir le référentiel culturel et les normes indispensables à la cohésion sociale et au « vivre ensemble ».

Aujourd’hui, force est de constater que les Kel-Adagh sont à la croisée des chemins, ils sont affaiblis, appauvris par plusieurs années de sécheresses, d’exode, d’interminables rébellions et conflits tribaux ; sans oublier la lourde épée de Damoclès que fait planer actuellement le terrorisme-islamiste . Il y a donc « de quoi perdre le nord », diront certains.

Dans leurs mouvements, suite aux catastrophes climatiques et conflits armés, les Kel- Adagh ont côtoyé d’autres civilisations, subi d’importantes influences et de brassages culturels mal consommés – brassages avec les communautés de contact. Ces frottements interculturels ne sont pas mauvais en soi, au contraire, ils peuvent même être source d’enrichissement, à condition d’y maintenir l’essentiel de son être. Aussi, ne perdons pas de vue que l’humanité avance inexorablement sur ses ruines et que l’évolution des sociétés humaines est une dynamique bâtie sur « le donner et le recevoir », et tous les peuples qui s’y adonnent, qui gardent jalousement, mais non hermétiquement leur spécificité identitaire, vivent en général au-delà de leur espérance de vie.
Malheureusement dans leurs rencontres avec les Autres, de nombreux jeunes Kel-Adagh (Ichoumar, qui vient de chômeurs, c’est à dire les
jeunes partis en exode dans les pays arabes pendant les années de sécheresse à la recherche d’un mieux être. Ils ont tout quitté chez eux, sans préparation, pour affronter un monde extérieur impitoyable qui les a happés et dépersonnalisés. Ils reviennent en parfait décalage et incompréhension avec leur milieu et la culture de leurs parents. Ils sont aujourd’hui méconnaissables, avec des visages multiples.

En effet, tout a tendance à devenir hybride  (vêtements, langage, musique, réflexes…). Cette atmosphère a conduit
le célèbre groupe d’artistes Tinariwen dans son combat de défense et de valorisation de la culture à interpeller ces jeunes acculturés pour leur lancer avec ironie « war-taqqelam ikoufar wala araban », ce qui signifie en substance, vous ne devenez ni ikoufar ni arabes et vous n’êtes pas vous-mêmes, en somme vous êtes des sans identités. Quel douloureux écartèlement entre plusieurs mondes! Les jeunes d’aujourd’hui (hommes, femmes) ont perdu beaucoup de choses. En effet, ils ne veulent plus vivre la vie de leur milieu. Ils ne savent plus manier le sabre, ils ne savent plus faire du tindé , ils ne savent plus danser iswat, jouer imzad et karay, s’asseoir pour l’ahal, souffler dans une flûte, monter à chameau, écrire le tifinagh, attacher un turban, traire une chamelle… bref tout ce qui constitue le fondement vital de leur culture. Ils portent leur turban à l’afghane, leur pantalon à la mauritanienne, leur tunique à la saoudienne au détriment de leurs vêtements traditionnels toujours beaux et majestueux. Pour tous ceux qui pourraient voir en ces idées, des idées nostalgiques et conservatrices ou ceux qui inviteraient la jeunesse à « avancer vers l’avenir à reculons », nous disons qu’il n’ y a là qu’un cri de cœur adressé à une jeunesse qui s’est oubliée et noyée, afin qu’elle se ressaisisse pour faire attention à la perte de son identité, et enfin bien comprendre « qu’un peuple qui perd sa culture est un peuple qui perd son âme » pour paraphraser  l’autre.

Malgré les grands bouleversements qu’ont connus les Kel-tamasheq en général, il est réjouissant de constater que contrairement aux Kel-Adagh – pas tous évidemment- les autres touaregs Kel-Ahaggar, Kel-Ajjer, Kel-Air, Ioullimiden ont relativement conservé beaucoup d’éléments de leur identité culturelle. Un exemple parmi tant d’autres, le port correct du turban (visible chez les Kel-Arabanda, les Inhadan). Ceci pourrait paraître un fait banal pour celui qui ne connait pas suffisamment l’importance du vestimentaire chez les Kel tamasheq. Le turban est en fait un symbole fort de préservation de l’Achaq. En milieu Kel-tamasheq, arracher à un homme son turban est une véritable offense. Se débarrasser de son propre chef de son turban, c’est se débarrasser de sa dignité, de sa respectabilité, de son Achaq.

Par ailleurs, si nous ouvrons une petite fenêtre sur la situation actuelle dans la région de Kidal, au regard de ce qui s’y passe, on est meurtri, abasourdi, écœuré voire horrifié. En effet, les actes commis dans le conflit tribal Imrads/Idnanes illustrent à suffisance la dégénérescence culturelle évoquée précédemment. Toutes les limites du compréhensible, du rationnel sont largement franchies par des hommes en passe de devenir des anthropophages et qui reviennent à l’âge primitif.
Dans leur absurde bras de fer fratricide, tous les excès ont été commis et dans l’engrenage macabre, il n’y a plus de repères, de censure sociale, de considération pour l’Aménokal, les aînés, les notabilités, les marabouts, les chefs de fraction, les femmes, les enfants, le bétail. De nombreux hommes et femmes, passionnés et enivrés par leur animosité se sont livrés à des joutes poétiques vulgaires et immorales jamais entendues dans la société Kel-tamasheq. Tous les interdits sont ainsi bafoués.

Egalement, le « fétichisme des armes » l’a totalement emporté sur toutes les valeurs sociales. L’homicide, le meurtre ne font plus ni sourcier ni frissonner. D’ailleurs, cela est bien normal pour qui sait que la frange la plus nombreuse de la jeunesse Kel- tamasheqs, revenue d’exil en Libye n’a été préparée, moulée, « dressée » que pour le maniement des armes. Dans son subconscient, cette jeunesse estime que seul le détenteur d’arme de guerre peut s’attirer facilement respect et estime dans son milieu social. C’est pourquoi, cette jeunesse formatée, endoctrinée et manipulée fait souffler le chaud et le froid sur les populations dont les plus faibles sont devenues sa cible privilégiée. C’est ainsi que des hommes ont marqué des êtres humains au fer rouge comme le faisaient les criminels esclavagistes pendant la traite négrière. Des femmes et des vieillards ont fait l’objet de châtiments corporels et même de mutilations.
Quelle cruauté! Quelle barbarie ! Quelle déshumanisation ! Au juste, l’humanité n’est elle pas entrain de déserter cette région où il ne manque plus, dira t- on, qu’à rôtir son semblable et le déguster voluptueusement? A vrai dire, comme la faune jadis abondante a été systématiquement braconnée – plus un mouflon, plus une gazelle adax, plus une autruche… dans l’Adhag, il n’est pas surprenant qu’on en vienne maintenant à la chasse à l’homme pour l’exterminer. ?
Au 21è siècle, qui peut vraiment imaginer cette monstrueuse mutation? Et comment donc ne pas s’alarmer, s’interroger et interpeller face à cette mort progressive d’une culture hier riche et forte et qui attirait plus d’un visiteur ? A quand enfin le sursaut de conscience et de sagesse pour sortir les communautés frères de cette belle région de la jungle pour les remettre sur le chemin de la vie humaine – je dis bien humaine- basée sur la stabilité sociale et le « vivre ensemble » ?

Dans ce conflit tribal évoqué plus haut, les belligérants devront se rappeler que dans une guerre civile « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître » et qu’il n’y aura jamais ni vainqueur ni vaincu dans l’entretien du cycle pernicieux de la vendetta pour la simple raison que l’ennemi d’hier ne sera obligatoirement que le voisin de demain. Conscient de cela, pourquoi donc ne pas déposer les kalachnikovs pendant qu’il reste encore des hommes et vivre dans la quiétude ?

Plusieurs personnes pensent que toute cette dérive sociale inouïe trouve son explication dans l’écroulement de l’économie à cause des sécheresses cycliques, le déracinement provoqué par l’exil, le relâchement de l’éducation dans la famille, le sentiment de révolte contre la répression des Etats, le chômage, la drogue, l’analphabétisme, le désespoir et le manque de perspectives d’avenir pour une jeunesse qui s’estime laissée pour compte …Mais en tout état de cause et quelles que soient les difficultés vécues, cela ne doit nullement justifier les crimes absolument abominables survenus cette année dans la région de Kidal et qui l’ont transformée en un repoussoir humain sans précédent.

Pour sauver cette jeunesse et sauver la culture des Kel Adagh, nous estimons que la solution se trouve dans la réorientation (professionnelle, psychologique, la prise de conscience des réalités locales…) de la jeunesse ; la récupération et la destruction des armes par tous ceux qui en ont la force et le pouvoir.

Rousmane Ag Assilaken – Ong azhar Kidal

Tél : 70 34 62 12

E-mail : ongazhar2008@gmail.com

Juin 2017

2 commentaires pour Une culture en agonie : cas des Kel-tamasheq de la région de Kidal

  • Dr M. AG ERLESS

    L’article de Rousmane est d’actualité en ce sens que de plus en plus on constate la régression de la prise en compte des valeurs culturelles de la société kel-tamasheq, particulièrement par la nouvelle jeunesse.Come le dit Rousmane, l’achak est cette valeur, ce comportement qui permet d’éviter d’importuner l’autre, de respecter scrupuleusement les plus âgés et les femmes qui constituent le plus précieux patrimoine de la société kel-tamasheq.Malheureusement la jeunesse ignore cette disposition ou en fait fi. Face à cette situation les conservateurs de la culture de cette communauté sont effarouches.
    la démocratie prononcée par la Charte des Droits humains et la démocratie naissante ne sont aucunement responsables des nouveaux comportements de la jeunesse. Au contraire,ces dispositions devraient renforcer la cohésion sociale et le ‘vivre ensemble’. Je termine en disant que si les jeunes en armes ne se ressaisissent pas, n’arrêtent pas les querelles fratricides c’est toute une communauté qui va disparaitre sous les éclats des rires des autres et non seulement « Une culture en agonie ».Har assaghat.

  • torda

    « Les fièvres du Mali : on en parle ici … !
    L’annonce du pétrole et de l’abondance des ressources minières dans le sous-sol, particulièrement au nord du pays, réveilla le pays de sa torpeur. Le nord, considéré jusqu’à là par certains comme un vaste champ improductif, et l’ensemble du pays furent pris par « La fièvre des ors » : La fièvre des pépites jaunes, du brut noir, du brillant, de la poudre blanche , des herbes, des barbes et des pantalons courts et celle des pauvres « petits bouts de bois de Dieu » qui bravaient les océans.
    Les initiés mettaient déjà main à la poche et fructifiaient les relations. Les blocs se distribuent, les sociétés d’exploitation minière se créaient, s’invitaient ou étaient invitées. Des confréries fermées naissaient. Des personnes perdues dans le paysage, se réveillaient directeur d’entreprise d’exploration ou d’exploitation, pétrole et autres ressources minières. D’où sortaient-elles les moyens de leurs ambitions ? Jusqu’à-là, elles n’étaient que gestionnaires anonymes dans une vague société privée, ONG, un sous-service d’une administration, ou des ministres déchus », « retraitées » et « ménagères ».
    Les petites mallettes en cuir à la main, on faisait le guet devant les bureaux des différentes personnalités de l’Etat capables d’appuyer pour obtenir le « permis ». Seul(e) ou avec son ami, son partenaire, son investisseur ! Ces derniers rodaient d’eux-mêmes aussi. Ils venaient de partout.
    On s’arrachait les permis d’exploration, d’exploitation. Dans les salons feutrés de Bamako, on ne discutait que de blocs libres achetés, de ce qu’il faut absolument acquérir, loués, mettre en exploration, exploitation ou encore de l’argent qui va pleuvoir ! On listait ceux où l’exploration va démarrer, ceux où l’exploitation va commencer sous peu ou encore des « positifs » et des « négatifs ». Les engins lourds sillonnaient le nord du Mali. Les plus pauvres allaient devenir les plus riches ! C’était l’exaltation ! Une course effrénée commença.
    « L’Azawad » pour les arabophones, se réveille. « L’Azawad », qui est dit oublié devint très sollicité. On ne peut plus dormir sous le bruit des engins, des convois venant de tous les coins du monde. Ils ne demandent rien à personne. Les locaux qui les regardaient filer à toute vitesse sur terre ou au-dessus d’eux.
    La fièvre ne faiblie pas. Ce tohu-bohu fort perceptible s’accompagnait de l’arrivée de petits groupes de gens à l’accoutrement inhabituel, d’une religion austère. Ils étaient les rois du nord du pays. Mais on les accueillait discrètement au centre, au sud aussi. « Ce sont nos frères musulmans » avec qui nous ne faisons pas la guerre. Nos seuls ennemis sont ceux que nous ne nommant pas, il faut les dégager, « ils n’ont pas leur place l’Azawad n’existe pas ! »

    La maladie du nord-Mali le secouait à nouveau. Il se torpillait sous ses anciennes et nouvelles reliques : celles de 1963, 1973, mais aussi, sous les soubresauts des nouvelles fièvres.
    Plus un coin où planté sa hutte ou sa tente : Tout devenait surréaliste. L’argent coulait à flot. Sous les ailes des avions, sous les pneus des engins lourds, des colonnes de 4×4, des Toyota flambantes se pliaient des milliers de km. On creusait, on bêchait la terre de partout. Les euros, les dollars emportés par les vents, transportaient l’incrédulité des proches et des otages.
    Dans l’attente de ce que le pays s’apprêtait à devenir et pour le tirer de sa torpeur, il sied de battre les tambours, faire chanter les griots, et, à juste titre, sceller la continuité et la grandeur de Kourankanfougan du 12e siècle. Ce n’était que peu de choses, persuadés que nous sommes que ceux auprès de qui nous mendions hier et aujourd’hui, viendrons bientôt manger dans notre main. C’est la preuve de la continuité de la grandeur de nos empires d’antan !

    Nous ne rangeons pas l’histoire dans les placards. Il faut l’assumer sans la dépoussiérer. Continuer à vivre dans notre arbre généalogique avec les frontières, mais sans elles.
    Au Palais de Koulouba, sont encore assis Tiéba, Babemba, Fihroun : Dépêchons ! ne cherchons pas leurs discernements qui ont permis un vivre ensemble et un voisinage harmonieux, mais plutôt, leurs pouvoirs et leurs fiertés. Oublions leurs sagesses, leurs droitures, leurs humilités et leurs sens de bonne gestion. Ce discernement, qui leur donnait le courage d’affronter les vrais défis : craindre le ressentiment du faible, du pauvre, du voisin, de l’autre, même ennemi.

    Nous serons riches et tout est permis : l’argent ouvre les portes fermées et ferme celles ouvertes.

    La suite le monde entier la connaît : Kona !
    Heureusement… il y eut ce 13 janvier… !

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