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TERRITOIRES ET ACTIONS

Wahhabisme : matrice du fondamentalisme et d’islamisme ?

 ,11 oct. 2017

Dans le tourbillon de sujets abordés par les médias vis-à-vis d’Arabie Saoudite, figure « le wahhabisme ». On pointe toujours du doigt ce soi-disant courant de pensée et ses adeptes comme étant la source responsable de terrorisme islamiste. Est-ce vrai ? Qu’en pensent les Saoudiens qui sont les premiers concernés par cette question ? Une voix saoudienne s’avère utile pour contribuer à ce débat.
arabie-saoudite

S’en prendre à l’Arabie Saoudite est à la mode ces dernières années. La presse en France, comme ailleurs en Occident, ne manque pas l’occasion d’en tirer parti, mais chacune à sa manière. Le concept du wahhabisme tel qu’il est présenté et médiatisé partout dans le monde semble vraiment faire peur. Pour comprendre la genèse de ce concept, revenons un peu en arrière sur son histoire. Le wahhabisme se réfère à l’Imam Mohammad Ben Abdel Wahhabe (1703-1792). Il ne s’agissait ni d’une secte, ni d’une doctrine. C’était uniquement un mouvement dont le message essentiel était « le monothéisme ». L’Imam appelait à combattre l’ignorance et abandonner l’idolâtrie répandue un peu partout dans la péninsule arabique pour revenir à l’adoration d’un seul et unique Dieu. Son appel incarnait un mouvement de Lumières à l’époque contre toute forme d’associationnisme à Dieu (Chirk) ou contre l’innovation des pratiques agrégées tout au long de l’histoire à l’Islam (Bid’ah). Il a appelé à « comprendre » la religion musulmane comme elle était à l’époque du prophète Mohammad. En ce sens, ce mouvement fit partie intégrante du grand mouvement de revitalisation de l’Orient à la fin du XVIIIe siècle dont la Nahda « la renaissance ». Ce mouvement de réveil, fut la forme péninsulaire, présente certaines analogies avec les réveils religieux qui, dans le monde protestant, ont préparé ou accompagné les révolutions anglaises du XVIIe siècle et américaine du XVIIIe siècle.

 Il était une fois le wahhabisme…

Certains proches de l’Imam, surtout ceux qui s’opposaient à son message, ont tout essayé pour entraver son mouvement en qualifiant ses disciples de « wahhabites ». Le terme s’est répandu aussi dans la sphère politique orientale dans la bouche des tenants du pouvoir politique qu’étaient les Ottomans et les cadres de leur régime dans les provinces arabes. D’où le mot « wahhabisme » que les Orientalistes occidentaux surtout « les Anglais » au XVIIIème siècle ont repris dans leurs textes. Ces Orientalistes ont popularisé le mot « wahhabisme » pour qualifier et distinguer les pratiques religieuses des Saoudiens par rapport à d’autres musulmans de la région. Ils ont contribué d’une manière ou d’une autre à la conception erronée que l’on entend un peu partout dans le monde. Toutefois, la chercheuse américaine Natana J. Delong, a fait toute une thèse sur l’imam Abdel Wahhabe et sa pensée. Elle a publié sa thèse de doctorat dans un livre intitulé : «  Islam Wahhabite: du renouveau et de la réforme au Jihad Global.»[1] Dans son livre, elle a démenti toutes les accusations liées à ce « wahhabisme » comme étant la matrice de fondamentalisme et d’islamisme. Elle a rappelé également que la pensée de l’Imam et sa façon de considérer la législation islamique, le statut de la femme en islam, le Jihad etc., sont loin d’être mis en cause par rapport à tout ce qu’on connaît ces actuellement.

Sources idéologiques du terrorisme islamiste

Le wahhabisme est perçu à tort et à travers comme étant la source idéologique du terrorisme islamiste. Alors qu’en réalité, cette perception ne tient pas la route. Le début de terrorisme de nature islamiste dans le monde date de 1979, l’année de la révolution islamique en Iran. Celle-ci était considérée bel et bien comme l’amorce, cette fois pratique, de ce qu’il convient d’appeler « l’islamisme ou l’islam politique ». L’idéologie qu’elle portait était et est encore la source d’inspiration des actes terroristes islamiste. Il suffit de citer l’exemple de l’occupation de la Grande Mosquée de la Mecque en novembre 1979 par un groupe terroriste islamiste. Un acte odieux qui s’est déclenché quelques mois après la révolution islamique iranienne. Celle-ci a entrainé, depuis et jusqu’à nos jours, des troubles profonds au Moyen-Orient. Car l’idéologie expansionniste qu’elle professe s’appuie sur l’instrumentalisation de la religion à des fins purement politiques. Depuis les années 90, les théoriciens des groupes terroristes notamment, Daech et Al-Qaïda ont développé leur propre fondamentalisme en se référant notamment aux thèses violentes de l’un des idéologues les plus influents des Frères musulmans en Egypte en l’occurrence l’égyptien « Sayeed Qutb ». La thèse de ce dernier, qui date des années soixante, se base sur l’interprétation littéraliste de certains textes sacrés à des fins politiques. Ce que nous connaissons actuellement est la phase la plus grave et la plus sensible d’une trajectoire interprétative extrêmement déviée. Takfirisme (accuser de mécréance toute forme d’opposition à leur idéologie) et Djihadisme (accomplir une guerre sainte pour réunifier l’oumma islamique) ne sont donc que les retombées de ses fausses conceptions politisées et instrumentalisées, bien loin de problématiques théologiques sincères. Ces thèses violentes ont été utilisées comme des symboles pour attirer et recruter des jeunes musulmans naïfs et ignorants pour rejoindre Daech ou Al-Qaïda. Et ce, pour instaurer le calife « le successeur du Prophète de l’islam ». En réponse à ces mouvements, théologiens, savants, imams et prêcheurs saoudiens ont adopté, depuis le début de la propagation de ces phénomènes, des positions fermes et claires : ils appelaient constamment les jeunes Saoudiens à être vigilants et ne pas suivre aveuglément ces fantasmes belliqueux et expansionnistes. C’est pourquoi les Saoudiens sont considérés aujourd’hui comme « mécréants » aux yeux des terroristes de Daech ou de toute autre organisation terroriste. Nous n’adhérons pas à leur idéologie absurde et la condamnons avec la plus grande fermeté. Toute l’histoire de notre pays est une négation du bien-fondé de leurs thèses quoique puissent en dire certaines lectures faciles et superficielles.

Arabie Saoudite : première victime de terrorisme islamiste

En dépit de tout cela, nous sommes encore victimes des diverses calomnies, des images médiatiques très souvent caricaturales et des surenchères politiques intentionnelles. Accusée injustement et sans aucun fondement de répandre l’idéologie terroriste, l’Arabie Saoudite, elle-même, était et est encore victime du terrorisme islamiste depuis plus d’une trentaine d’années. Entre 1995 et 2016, l’Arabie Saoudite est devenue une cible prioritaire pour des groupes terroristes comme Al-Qaida et Daech par la suite. De nombreux actes terroristes ont été perpétrés faisant des centaines de victimes et de blessés. La période de 2013-2016, qui a connu la montée en puissance de Daech, est considérée comme la plus intense en termes de confrontation. Notre pays souffre encore des effets néfastes de ce fléau.

Propagation de wahhabisme et financement des mosquées à l’étranger

L’Arabie Saoudite est accusée encore d’être le pays qui propage le wahhabisme dans le monde entier en finançant les mosquées et les Centres islamiques sans donner de preuves tangibles et concrètes. Oui, l’Arabie Saoudite s’est effectivement engagée depuis sa création à aider les musulmans partout dans le monde : soit dans la construction des mosquées ou la distribution du Saint Coran. Cependant, il n’y a aucune quelconque influence idéologique derrière. Remarquons que le Vatican en fait de même au service du catholicisme sans être pour autant l’objet d’attaques. La plupart des aides sont sollicitées, en principe, par les citoyens musulmans eux-mêmes et en toute connaissance de cause de leurs autorités respectives. Certains vont se poser une question légitime : Pourquoi est-il interdit de construire des églises ayant pignon sur rue en Arabie Saoudite ? Il ne s’agit pas du tout là d’une question d’intolérance vis-à-vis des autres religions. Il faut savoir que l’Arabie Saoudite se distingue par rapport aux autres pays musulmans (où il existe bien évidemment des églises et des synagogues) par le fait qu’elle est une terre sainte abritant, sur son sol, les deux Saintes mosquées. De plus, la population native en Arabie Saoudite est à 100% musulmane, c’est le produit de son histoire longue. Les non-musulmans qui y résident (chrétiens, bouddhistes etc.,) sont des expatriés et des résidents temporaires. Ils pratiquent en toute liberté leurs cultes, mais dans leurs propres complexes résidentiels. Pour les musulmans du monde entier, l’Arabie Saoudite représente une particularité symbolique ce qui explique sa singularité. En contrepartie, l’Arabie Saoudite était et est encore le parrain des différentes initiatives pour le dialogue interreligieux. Parmi lesquelles, citons par exemple le Centre international du Roi Abdallah Ben Abdel Aziz pour les dialogues interculturels et interreligieux. Cette initiative a été fort bien accueillie par le Pape Benoît XVI suite à la fameuse rencontre avec le Roi Abdallah au Vatican en 2007. Le Centre (KAICIID) a été inauguré officiellement le 26 novembre 2012 dont le siège est situé à Vienne dans un quartier prestigieux de la capitale autrichienne.

Derrière la chimère du wahhabite, le Saoudien réel

Par ailleurs, l’islam constitue un aspect essentiel de la vie pour tous les Saoudiens. C’est tout un mode de vie. Or, le wahhabisme est un terme qui n’existe pas dans le langage courant des Saoudiens. Pour ces derniers, le wahhabisme n’existe tout simplement pas. Aucun Saoudien ne prétend être wahhabite. Tout ce que l’on entend dans les médias occidentaux ne reflète pas la réalité que vivent les Saoudiens. Le pays est très souvent présenté et appréhendé par les journalistes et les chercheurs français d’une manière superficielle et uniforme. Ces biais sont d’autant plus aisés que chaque pays tire de son histoire une définition différente des faits religieux. Il suffit d’observer les réactions des autres pays occidentaux à la laïcité française. Même au sein du monde « occidental » les différences d’appréciation à son égard sont immenses. Cela étant dit, un peu d’humilité s’impose avant de porter un jugement péremptoire et hâtif au nom d’un universalisme légitime, mais contreproductif lorsqu’il n’est pas éclairé par une connaissance documentée de la matière traitée. On peut constater facilement le regard exotique et ethnocentrique vis-à-vis de ce pays dans les informations, les journaux télévisés, les tribunes de presses, les réseaux sociaux, et même dans des livres qui inondent les librairies ces dernières années. Ils répètent tous la même chanson, mais à des fins différentes.

Malentendus et points de crispation

En France, on s’aperçoit qu’il existe un regain d’intérêt inédit dans les paysages politico-médiatiques et les milieux intellectuels. Passons en revue quelques poncifs. Il existe bien évidemment des pratiques qui font l’objet de controverses au sein même de la société saoudienne avant qu’elles ne fassent l’objet de critique et de stupeur en Occident. Parmi elles figure l’interdiction de conduite des véhicules pour les femmes. On se félicite encore du dernier décret royal accordant aux femmes saoudiennes leur droit de conduire leur véhicule. Mais, il faut tout de même savoir que l’interdiction était avant tout une question purement sociétale. Elle relevait plutôt des traditions et des coutumes qu’imposent certaines classes dans la société saoudienne. Aucun rapport n’existe entre l’interdiction de conduite et le prétendu wahhabisme. Elle était plutôt liée à un aspect important de la culture arabe en général à savoir « l’honneur » de la famille. La moindre chose qui pourrait le toucher ou le menacer est intolérable et doit être exclue. De nombreuses femmes saoudiennes, celles surtout qui étaient contre l’autorisation de conduite, pensaient vraiment que cela pourrait les exposer à des problèmes potentiels comme les harcèlements. Pourtant, celles qui réclamaient toujours leur droit de conduire étaient convaincues que c’était une question du temps en tout premier lieu. Elles étaient persuadées que tôt ou tard, elles allaient y arriver. Et maintenant ça y est. Félicitations !

A cette question de conduite s’ajoute celle des fatwas (avis juridiques). Certaines fatwas sur des affaires banales étaient parfois hâtives, déplacées et à l’emporte-pièce. D’autres fatwas ont été, hélas, sorties de leurs contextes. Mais, en vérité, ces fatwas n’engagent que leurs émetteurs. Les Saoudiens sont suffisamment intelligents et bien éduqués pour pouvoir distinguer ce qui est bon et mauvais dans leur vie quotidienne. Pour régler cette question et bien contrôler l’émission de fatwas, le Roi Abdullah à l’époque, a lancé un décret royal interdisant catégoriquement toute fatwa individuelle. La fatwa doit être émise uniquement par les savants membres du Comité Permanant de Fatwa. Rappelons, toutefois, que la fatwa sert essentiellement à élucider les questions qui paraissent floues et difficiles à trancher dans la jurisprudence islamique. Elle n’est donc qu’un avis juridique et n’est point une obligation à suivre à la lettre.

Vision 2030 : un nouvel élan

L’Arabie Saoudite est un pays de multiples facettes où coexistent des cultures et des courants idéologiques et confessionnels variées. Il existe également de vrais débats intellectuels entre adeptes de différents courants de pensée (islamiques, islamo-libéraux, libéraux, laïque…) face auxquels l’État est tout à fait neutre. Notons que l’institution religieuse constitue une partie prenante et intégrante du tissu national et social du pays, mais cela n’empêche pas de combiner parfaitement tradition et modernité. Les expériences humaines au fil des temps prouvent incontestablement que les mentalités et les habitudes changent au fur et à mesure. Le changement rapide et brutal est contre-productif. Les douloureuses expériences qu’ont connues des pays voisins lors du printemps arabe font la preuve de cette réalité indéniable. L’Arabie Saoudite a connu et connaît encore des réformes considérables sur plusieurs plans : politiques, sociaux, économiques etc. La Vision de Royaume 2030 va dans ce sens et commence à porter ses fruits. Un plan ambitieux visant avant tout à donner un nouvel élan au pays dont l’instigateur est le jeune prince héritier Mohammad Ben Salman.

La méconnaissance : source des maux de l’humanité

L’Arabie Saoudite est très souvent réduite à ces fameux stéréotypes : islam rigoriste et richesse colossale. Pourtant, ce pays offre une réalité humaine dense et prolifique, loin de ces éléments simplistes et grotesques. Notre riche histoire et notre héritage culturel demeurent, hélas, déformés et largement diabolisés. Une méconnaissance de l’histoire crée des incompréhensions à travers le monde. Et naturellement, « les gens sont les ennemis de ce qu’ils méconnaissent. », comme le dit bien L’Imam Ali Ben Abi Taleb, le cousin du Prophète de l’islam. Face à cet énorme clivage de perception, la responsabilité pour la faire évoluer doit être conjointement assumée et partagée. Et ce, pour que nous puissions faire la part des choses et ne pas se laisser prendre et guider par les clichés et les idées reçues. Car « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », le disait Albert Camus.

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Professeur (Maître de conférence) King Saud University, Riyad (Arabie Saoudite). Consultant et formateur en communication interculturelle.
Riyad – Arabie Saoudite

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[1] Natana J. DeLong-Bas, 2004, Wahhabi IslamFrom Revival and Reform to Global Jihad, Oxford University Press,

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