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TERRITOIRES ET ACTIONS

« Kadhafi coche toutes les cases du héros ou de l’antihéros rêvé pour biographe »

 Le Point Afrique-Propos recueillis par
Cela fait six ans que le chef de la Jamahiriya a été tué dans les environs de Syrte. Dans « Kadhafi », Vincent Hugeux nous fait entrer dans l’univers peu commun du Guide. Il s’est confié au Point Afrique.

Qui était vraiment Kadhafi ? Dans la biographie qu’il lui consacre, Vincent Hugeux, journaliste à L’Express, lève bien des voiles sur le parcours tumultueux d’un homme qui aura marqué l’histoire africaine et internationale pendant les 42 années où il a régné sur la Libye, de 1969, année du coup d’État par lequel il a renversé la monarchie, à 2011, année de sa mort dans les environs de Syrte.

Le Point Afrique : Pourquoi vous êtes-vous lancé dans l’écriture de ce livre ?

Vincent Hugeux : Rendons à César… Tout est parti d’une intuition de Benoît Yvert, directeur des éditions Perrin, avec qui j’avais eu le plaisir de travailler à plusieurs reprises, notamment pour Reines d’Afrique, Le Roman vrai des premières dames, paru en 2014, puis ressorti l’an dernier en poche dans une version enrichie et actualisée. De fait, Muammar Kadhafi coche toutes les cases du héros – ou de l’antihéros – rêvé pour biographe en quête d’acteur. À commencer par celle du parcours tumultueux. Tout y est : la filiation incertaine, l’épopée révolutionnaire, les chimères panarabe puis panafricaine, la prétention universaliste, la violence, la « rédemption » tardive, l’épilogue barbare, l’héritage chaotique. Avec, à foison, des énigmes, des volte-face, des lubies, des foucades, des calculs, du bruit et de la fureur. Par ailleurs, l’arène libyenne ne m’était pas totalement étrangère. J’avais eu l’occasion de me rendre à plusieurs reprises en Jamahiriya (l’État des masses), avant de couvrir, pour L’Express, la longue agonie du régime, de Benghazi à Tripoli, via Misrata. De même, ma fréquentation assidue de l’Afrique subsaharienne m’a souvent conduit à mesurer l’emprise du Colonel sur une frange significative de la classe politique et de l’intelligentsia du continent. De quoi intriguer tout esprit un rien curieux.

En quoi est-il important que tous les mystères qui entourent un personnage comme Kadhafi soient percés ?

Tous ne le sont pas ; et l’on ne saurait exclure que certains ne le soient jamais. Pour autant, dissiper le halo de brume qui flotte autour d’un Guide si déroutant, sa psyché, ses obsessions, son verbe, ses écrits, ses embardées tactiques, contribue à démythifier l’intéressé. À quoi bon ergoter sur sa folie réelle ou supposée ? Y aurait-il chez lui, au-delà des apparences, une forme de rationalité ? Et enfin, la question à un million de dinars : un dément aurait-il pu régenter d’une main de fer, 42 années durant, un pays aussi fragmenté et hétérogène que la Libye ? Aurait-il maîtrisé à ce point l’alchimie tribale ? Par ailleurs, les décennies Kadhafi racontent aussi, en creux, un peu de l’histoire du monde arabo-africain, mais aussi un peu de la nôtre. Que l’on songe à la fascination qu’exerce d’emblée l’austère putschiste sur la France pompidolienne, et au tango heurté qu’il dansera avec Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac puis, bien entendu, Nicolas Sarkozy…

Qui était vraiment Kadhafi ?

D’abord, un Bédouin, fier de ses racines modestes et qui, jusqu’à son dernier souffle, préférera le désert à la ville, la tente – certes climatisée – aux « murs qui enserrent les âmes ». Ensuite, un nationaliste panarabe, disciple zélé jusqu’à l’outrance de l’Égyptien Gamal Abdel Nasser, et qui juge très tôt le « bac à sable » libyen trop étriqué pour ses ambitions planétaires et sa fameuse « Troisième théorie universelle ». Mais les années Kadhafi tissent aussi l’histoire d’une « dystopie », une utopie qui tourne mal. La chronique d’une dérive politique et personnelle. Du jeune officier idéaliste au tyran bouffi. Du séducteur au prédateur sexuel. Du lecteur de Montesquieu à l’internaute accro aux thèses complotistes. De l’esprit avide de savoir à l’autiste claquemuré dans ses obsessions, entouré d’une cohorte de courtisans, convaincu d’incarner à lui seul son peuple et sa patrie.

Que dire de Kadhafi et du terrorisme ? De quoi a-t-il été vraiment responsable ?

Muammar Kadhafi a été, jusque dans les années 1990, la providence des freedom fighters – combattants de la liberté – de toutes obédiences, poseurs de bombe compris. Il a été le bienfaiteur des insurgés, des Irlandais de l’IRA aux Kanaks néo-calédoniens, des tribus indiennes rebelles d’Amérique du Nord aux indépendantistes corses du FLNC. Statut assumé et revendiqué. La responsabilité de la Jamahiriya, adepte du terrorisme d’État au point d’envoyer des escadrons de tueurs aux trousses des dissidents en exil, est notamment engagée dans plusieurs attentats mémorables : celui, en 1986, de la discothèque berlinoise La Belle, prétexte aux raids dévastateurs ordonnés en représailles par Ronald Reagan, alors président des États-Unis ; mais aussi et surtout, bien sûr, le crash du DC-10 d’UTA dans le désert du Ténéré, survenu après celui du Boeing de la Pan Am à l’aplomb de Lockerbie (Écosse). Même si l’honnêteté commande de reconnaître, s’agissant de ce dernier épisode, que l’implication de la Libye s’avère moins incontestable. Pour Kadhafi, le terrorisme constitue un outil parmi d’autres, un vecteur d’influence. Que l’on abandonne dès lors qu’il tend à vous fragiliser. Voilà pourquoi le Guide, aux prises sur ses terres avec de puissants maquis islamistes, se prévaut d’avoir dénoncé précocement le péril al-Qaïda. Voilà pourquoi il condamne les attentats du 11 Septembre. Voilà pourquoi il coopère activement avec les services de renseignement occidentaux. Son instinct de survie politique lui dicte alors de passer au plus vite sur l’autre rive de « l’Axe du Mal ».

Qui du panarabe et du panafricaniste domine chez lui ?

Il est d’usage de décrire le panafricanisme du Colonel comme un pis-aller, un succédané à son ambition panarabe déçue. En clair, un Kadhafi dépité par les réticences – au demeurant indéniables – des « frères » de la Oumma (communauté des croyants) moyen-orientale aurait endossé le boubou de Kwame Nkrumah. Un peu simpliste. Car son tropisme africain vient de loin. Lycéen, il orchestre les obsèques symboliques du Congolais Patrice Lumumba afin de fustiger l’emprise de l’impérialisme colonial sur le futur Zaïre. Cela posé, nul doute que l’amertume que lui inspire la tiédeur de ses pairs arabes l’incite à s’investir – et à investir – sans retenue sur le continent noir. Sa monomanie, dès lors : l’émergence à marche forcée des « États-Unis d’Afrique », fruits d’une intégration volontariste, dont il serait bien entendu le Prophète. Ce qui suscite, là aussi, les réserves plus ou moins explicites de maints leaders continentaux. Cette prétention prend un tour grotesque en 2008, lorsque le Qaïd as-Thawra – Guide de la Révolution – se fait proclamer « Roi des Rois traditionnels d’Afrique » par une escouade de chefs coutumiers à la légitimité aléatoire.

L’Afrique avait-elle ? A-t-elle toujours besoin de Kadhafi ? Comment expliquez-vous que l’Union africaine ait d’abord été contre l’intervention étrangère et ensuite contre l’élimination de Kadhafi ?

Elle a eu, sans l’ombre d’un doute, besoin de ses « pétrodinars ». Directement ou via ses fonds d’investissement richement dotés, Tripoli a quadrillé l’espace subsaharien, bâtissant hôtels, mosquées, écoles coraniques, hôpitaux, stades, logements… En 2016, alors en campagne électorale, le Premier ministre béninois Lionel Zinsou recevait à la « villa Kadhafi ». La veille de la mise à mort du Guide, le président malien Amadou Toumani Touré, alias ATT, me confiait ceci en son palais de Bamako : « La Libye a consenti chez nous des investissements substantiels dans les domaines de l’hôtellerie, du tourisme, de l’agriculture et de la banque, contribuant à notre développement. Je ne vais pas aujourd’hui, comme d’autres, cracher sur la Jamahiriya et son Guide. » Cela posé, Kadhafi achetait les allégeances et ne souffrait pas que l’on résiste à son étouffante sollicitude. Dans l’entourage de plusieurs chefs d’État, on vous confiait volontiers que c’est moins par adhésion que par crainte que l’on se pliait aux oukases du Colonel. L’Afrique aurait-elle besoin d’un autre Kadhafi ? Certes non. Dieu et Allah l’en préservent. En tout cas, si l’Union africaine a dénoncé l’intervention étrangère puis condamné la liquidation du Guide, c’est que maints chefs d’État du continent avaient, bon gré mal gré, contracté une dette auprès du Libyen. Chez d’autres, tétanisés par la capacité de nuisance de cet encombrant mentor, l’affliction était feinte. Mais ils ne pouvaient pas prendre le risque de heurter des opinions publiques enclines à voir en Muammar Kadhafi l’incarnation du défi à l’impérialisme occidental ni de passer par pertes et profits le dogme de la non-ingérence.

Comment expliquez-vous l’attachement non dissimulé d’un grand nombre d’Africains à son endroit ?

Par la nostalgie qu’inspire un rêve évanoui. Par une forme de fascination pour la puissance prêtée au Guide et à son royaume. Et par un besoin de héros inassouvi. Où sont, sur le continent, les Nelson Mandela d’aujourd’hui ? Cet attachement, souvent sincère et parfois filial, a quelque chose de profondément paradoxal. Car l’intérêt de Muammar Kadhafi pour l’Afrique, théâtre et vecteur de sa puissance, était avant tout instrumental. Il existe un écart abyssal entre le credo panafricain affiché par le Guide et la condescendance, voire le mépris qu’il affichait pour les négro-africains dans certains de ses écrits comme dans ses propos privés. Qu’a-t-il fait pour prévenir ou enrayer les pogroms racistes qui, notamment en 1999 et 2000, ont plongé les immigrés subsahariens, attirés par l’eldorado illusoire de la Jamahiriya, dans l’hébétude ou la terreur ? Rien. À mon sens, l’élévation de Kadhafi à la dignité de prophète, sinon de messie de l’Afrique, relève de l’imposture.

Avec le recul, la France, la Grande-Bretagne et leurs alliés ont-ils eu tort de le détruire et de faire de même avec l’État libyen ?

Si l’on mesure la pertinence du matraquage franco-britannico-américain à l’aune du chaos dans lequel la Libye a sombré depuis lors, si l’on juge du bien-fondé de cette ingérence coordonnée à celle de la fragilisation induite de l’aire saharo-sahélienne, il est tentant de répondre par l’affirmative : oui, les Occidentaux et leurs alliés auraient dû s’abstenir de mettre à bas la maison Kadhafi. Du moins en l’absence de toute ébauche d’arrangement politique ou de schéma de transition pour le « jour d’après ». Pour autant, prenons garde à la tentation de la lucidité rétrospective. Veillons à ne pas réévaluer, au prix d’une forme de révisionnisme instantané, la performance politique du Guide à la lueur – blafarde – du fiasco d’aujourd’hui ; ni à escamoter la férocité de son appareil répressif. De la Roumanie post-Nicolae Ceausescu à l’Irak délesté de Saddam Hussein, on a entendu au lendemain de la chute de la tyrannie régnante les mêmes formules : « Au fond, c’était mieux avant. Bien sûr, nous manquions de liberté, mais au moins l’ordre régnait. Désormais, c’est l’anarchie, la loi de la jungle. » Rien ne prouve que, même sans l’irruption de la coalition anti-Kadhafi, le régime aurait échappé dans la durée à l’harmattan des « printemps arabes ». Une évidence : il y a eu autant de cécité dans l’acharnement de Paris, Londres et Washington à se débarrasser du Colonel que dans le zèle déployé auparavant pour pactiser avec lui.

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«Kadhafi», de Vincent Hugeux. Editions Perrin © Editions Perrin

 

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