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TERRITOIRES ET ACTIONS

« Nos sociétés contemporaines souffrent d’un déni de l’historicité des sociétés africaines »

 François-Xavier Fauvelle Publié le 30 septembre 2019 à 06h30

« Le Monde » publie un extrait de la leçon inaugurale au Collège de France que prononcera, jeudi 3 octobre, François-Xavier Fauvelle, historien et archéologue spécialiste de l’Afrique. Celle-ci s’intitule « Leçons de l’histoire de l’Afrique ».

Elu au Collège de France, François-Xavier Fauvelle, né en 1968, directeur de recherches au CNRS, occupe une nouvelle chaire intitulée « Histoire et archéologie des mondes africains ». Cette entrée dans la prestigieuse institution de la montagne Sainte-Geneviève vient couronner une œuvre d’historien à la fois savante, érudite et originale, qui s’est déployée autour d’une conviction : l’Afrique a une histoire, qui ne se résume pas à celle de la colonisation.

Sa carrière d’historien l’a amené en Afrique australe, où il a conduit une vaste enquête autour de la figure du « Hottentot », mais aussi à l’Est et dans la Corne de l’Afrique, où il a dirigé le Centre français d’études éthiopiennes d’Addis-Abeba, et, enfin, au Maghreb, autour du chantier de fouilles de Sijilmassa, au Maroc, ville oasis située en bordure du Sahara.

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Parce que l’histoire de l’Afrique ne peut se faire uniquement sur archives, les travaux et les livres de François-Xavier Fauvelle empruntent à l’archéologie, à l’ethnologie et même à la critique littéraire. Défendant une approche au croisement des disciplines, l’historien se collette avec les trous de la documentation, fait avec les « traces orphelines » qui sont parvenues jusqu’à nous, nourrissant constamment une réflexion épistémologique. Dans son plus bel essai, Le Rhinocéros d’or (Alma, 2013), traduit dans plusieurs langues, il disait vouloir écrire une « histoire incomplète, consentante aux découvertes encore à faire ». Récemment, il publiait encore L’Afrique ancienne. De l’Acacus au Zimbabwe. 20 000 ans avant notre ère-XVIIe siècle (Belin, 2018), ouvrage collectif qui s’inscrit dans l’ambition de rendre accessible au grand public la recherche savante, une exigence qui passe toujours chez lui par un souci de la qualité littéraire.

En 2007, à Dakar, un président de la République française déclarait que l’« Homme africain n’[était] pas assez entré dans l’Histoire ». Beaucoup ont été scandalisés par ces propos, et avec raison. Il me semble pourtant que l’on n’a pas tout à fait mesuré la portée de la proposition. Car le problème n’est pas qu’elle ait été prononcée, mais qu’elle ait été et soit encore « audible ». Loin que l’Homme africain, avec un grand H, souffre d’un défaut d’Histoire, avec un grand H, ce sont plutôt nos sociétés contemporaines qui souffrent d’un déni de l’historicité des sociétés africaines.

Un déni qui peut s’exprimer ouvertement aussi bien que de mille façons plus feutrées : dans les musées, par l’esthétisation des objets africains ; dans les documentaires et les reportages, par la folklorisation des sociétés africaines ; dans les propos de tables qui se veulent les plus charitables, par la fétichisation des sagesses immémoriales. Un déni qui s’exprime encore dans l’aplomb révoltant avec lequel une chroniqueuse people, un commentateur sportif s’autorisent à parler de l’esclavage des Noirs ou de l’expérience quotidienne du racisme, comme si leur ignorance de ces sujets constituait l’état partagé des connaissances.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce que « ne pas être entré dans l’Histoire » peut bien signifier. Où donc est cette maison-Histoire dans laquelle seraient entrées certaines sociétés, d’autres pas ? Comment fait-on pour trouver l’entrée de l’Histoire, y a-t-il assez de place pour tout le monde et, une fois dedans, faut-il craindre d’être poussé dehors ? Si l’on peut badiner avec cette métaphore, il n’est en revanche pas si facile de se débarrasser de la conception qu’elle véhicule, celle d’une Providence qui élit ou qui condamne, qui nous a accueillis ou bien nous a abandonnés dans une éternelle répétition, une sorte d’état végétatif des sociétés.

Une exceptionnelle diversité sociale

Congédions ces fantasmes et sachons nous en remettre à l’observation de la diversité. Françoise Héritier (1933-2017), qui occupa au Collège de France une chaire d’« Etudes comparées des sociétés africaines », avait, dès sa leçon inaugurale, évoqué l’exceptionnelle diversité sociale du continent. Les quelque 2 400 langues parlées en Afrique ; l’invention religieuse qui se manifeste dans les cultes des divinités du terroir, des génies, des ancêtres ou des héros, qui n’ont cessé de transformer les religions non monothéistes et d’habiter les christianismes et les islams africains ; la complémentarité politique et économique qui fait cohabiter royaumes centralisés et sociétés à classes d’âge, urbanités marchandes et nomadisme pastoral ; ou encore le dynamisme technique sont les fruits de forces créatrices qui constituent le ressort de l’histoire.

« Ce qui s’y passe depuis la sortie de la “grande nuit” coloniale, les ratés politiques et les expériences sociales foisonnantes sont le laboratoire de notre avenir humain »

S’il n’est jamais superflu de rappeler que les sociétés africaines sont faites de la même étoffe historique que toutes les sociétés, c’est parce que l’Afrique a vu sa coprésence au monde depuis longtemps méconnue. On n’est pas historien de l’Afrique, archéologue, historienne de l’art, sans s’obliger, chaque fois que l’on entreprend d’approfondir les connaissances, à remonter dans la généalogie de cette méconnaissance. Alors remontons. Suivons Achille Mbembe quand il écrit que les expériences postcoloniales africaines devraient être le grand sujet d’observation de notre temps ; parce que ce qui s’y passe depuis la sortie de la « grande nuit » coloniale, les ratés politiques et les expériences sociales foisonnantes sont le laboratoire de notre avenir humain ; parce que l’Afrique n’est pas en panne d’histoire, mais en avance sur l’histoire.

Remontons plus haut encore, au temps de la domination de l’Afrique par des pouvoirs européens. Ecoutons Jacques Berque (1910-1995), qui avait été administrateur au Maroc sous le régime du protectorat, dont il avait vigoureusement dénoncé les errements, avant que ses travaux ne l’amènent au Collège de France sur une chaire d’« Histoire sociale de l’islam contemporain ». Tranchant les faux débats récurrents, déjà, sur les bilans positifs ou négatifs de la colonisation, nul n’aura alors exprimé avec autant de force que la colonisation fut à la fois un système de prédation économique et un système qui construisait infrastructures et écoles ; que le colonialisme est une idéologie qui cultive la nostalgie des sociétés qu’elle détruit. Notre goût pour des objets d’art africain naguère pillés et notre crainte de les restituer à des institutions africaines supposément incapables d’en prendre soin ne sont que les traces laissées dans nos mentalités par cette ambivalence coloniale.

Une production de connaissances asymétrique

Le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel, dans le premier tiers du XIXe siècle, et, avant lui, les Lumières françaises et allemandes du XVIIIe siècle avaient une philosophie de l’histoire qui ressemblait à celle de la maison dans laquelle on entre ou pas. Par une grâce divine, l’Esprit de l’histoire s’était posé, tel un rayon de soleil, sur des régions successives du monde. Il avait commencé, paraît-il, par l’Orient, puis s’était posé, à chaque fois sous une forme plus évoluée, moins infantile, sur l’Egypte, la Grèce, Rome, et à présent l’Europe occidentale. (…) Remarquons que l’Afrique n’était déjà pas au programme.

On ne peut pourtant pas dire que c’était faute d’avoir reconnu la massivité du continent africain depuis les débuts de l’expansion européenne, au XVe siècle. Au contraire : ce qui frappe, précisément, c’est que la philosophie de l’histoire dont se dote l’Occident moderne évite l’Afrique aussi sûrement que les voyageurs contournent l’obstacle géographique africain sur la route de l’Orient. L’Europe choisit en effet de méconnaître les sociétés africaines au moment même où ses compagnies marchandes se procurent dans des comptoirs côtiers d’Afrique les esclaves pour l’exploitation des colonies d’Amérique. (…) Les siècles du commerce européen avec les régions littorales de l’Afrique s’accompagnent partout d’un intérêt presque strictement mercantile. La production de connaissances devient alors asymétrique : certains regardent, d’autres sont regardés. (…)

« La colonisation déstabilise des sociétés, sape les cadres traditionnels de la transmission du pouvoir et des savoirs »

La conquête de la presque totalité du continent africain par des pouvoirs étrangers à partir de la fin du XIXe siècle aggrave ce déséquilibre. La colonisation déstabilise des sociétés, sape les cadres traditionnels de la transmission du pouvoir et des savoirs. Elle donne au colonisateur le quasi-monopole de l’établissement du récit historique. Collecte et interprétation des sources orales, éditions des sources écrites, fixation des jalons géographiques et chronologiques du récit, production de grandes narrations de synthèse : tout ce que le philosophe congolais Vumbi-Yoka Mudimbé a appelé la « bibliothèque coloniale » porte la marque de ce mouvement qui à la fois détruit et documente. Il y a dans les récits historiques produits par des hommes en même temps administrateurs et savants une forme de gouvernement du passé.

L’ethnie projetée dans le passé

Il n’est pas difficile de voir de quelle violence procèdent ces récits. Non moins que l’extraction des ressources naturelles et de la force de travail, celle des matériaux utiles à la connaissance se fait grâce aux moyens coercitifs de l’administration coloniale. Les expéditions scientifiques, telle que la mission Dakar-Djibouti conduite par Marcel Griaule en 1931-1933, sont des razzias sur un mobilier qui finira dans les musées d’Occident. (…) Mais la violence s’instille dans l’étoffe même du récit : l’ethnie, unité descriptive et administrative de la colonie, est projetée dans le passé ; elle habille toutes les formations sociales d’un même vêtement étriqué, elle devient rétrospectivement le sujet immuable de l’histoire, qui n’est pas agent de celle-ci mais à qui l’histoire survient. (…)

Faut-il, pour autant, brûler la bibliothèque, le musée, l’archive coloniale ? Ce serait ignorer que ces monuments à la gloire de la colonisation demeurent les conservatoires d’une documentation imparfaite, mais indispensable. Ce serait nous affranchir du devoir de rendre disponibles les ouvrages rares d’érudition, les recueils de traditions, les monographies archéologiques, de faire converser collections et archives des fouilles, de retrouver les narrations enchâssées dans d’autres narrations. (…)

La leçon inaugurale de François-Xavier Fauvelle sera publiée en 2020 par le Collège de France (coédition Collège de France/Fayard).

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