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TERRITOIRES ET ACTIONS

Les « suceurs de sang » du Sahara

Liberation-Vincent Hiribarren 9 août 2017

Questions à Erin Pettigrew, assistant professor à l’Université de New York (Abu Dhabi) et specialiste de l’histoire de l’Islam en Afrique de l’Ouest. See English version below.

Quelle était l’importance de l’islam ésotérique pour les habitants de la Mauritanie coloniale ?

Les médiateurs spirituels musulmans ou les experts qui pouvaient manipuler les sciences ésotériques islamiques ont joué un rôle important en aidant les populations sahariennes à s’attaquer aux problèmes quotidiens que ce soit ceux de la famine, des incursions armées dans leurs communautés, ou bien les nouvelles impositions de l’administration coloniale française comme les nouvelles entraves au mouvement ou la dépendance préexistante au travail des esclaves. En bref, tout ce qui menaçait les efforts visant à établir des moyens de subsistance stables dans un environnement politique et géographique précaire. Dans une région qui n’a pas connu d’Etat pendant la majeure partie de son histoire, ces populations ont mobilisé ces forces spirituelles pour répondre aux préoccupations locales concernant la reproduction sociale et les systèmes hiérarchiques, la sécurité physique et politique, les moyens de subsistance et la santé physique et psychologique. Par exemple, en 1907, les habitants du fleuve Sénégal ont invité un clerc musulman versé dans ces sciences pour les aider à débarrasser leur village de fonctionnaires coloniaux français et de soldats africains en enterrant des amulettes dans le sol et en empoisonnant le puits colonial avec une potion que le clerc a concoctée. Même le cheikh Ma ’al-‘Aynayn (Ma El Aïnin), le leader soufi qui a obsédé les Français parce que ce « jihadiste » se battait contre le régime colonial, était beaucoup plus respecté et craint localement en raison de sa capacité à mobiliser les esprits et les forces ésotériques pour des besoins immédiats et locaux plutôt que pour sa capacité à échapper à l’armée coloniale. Le colonialisme a imposé des restrictions visibles à la vie quotidienne et les villageois ont mobilisé leurs armes les plus puissantes – les armes métaphysiques – pour lutter contre ses agents.

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« Recette » de géomancie. Bibliothèque de Moulay Cherif Ahmed ould Mohamed, Chinguetti.

 

Votre recherche révèle que de nombreuses personnes étaient accusées d’être des suceurs de sang. Que nous dit cette accusation des communautés désertiques ?

J’aimerais pouvoir répondre de façon définitive à la fréquence de ces accusations. Cependant, je n’ai tout simplement pas toutes les données nécessaires pour faire valoir la prévalence de la pratique. Les sources dont je dispose montrent que « sucer le sang » se traduit plus précisément par « extraire le sang », plus exactement dans le Sahara où les populations désertiques semi-sédentaires sont entrées en contact avec des esclaves qui travaillaient dans des oasis de dates. Les communautés voisines Halpulaaren, Wolof et Soninké partagent une langue qui fait référence au phénomène de « manger de la chair humaine » comme un phénomène apparenté, mais cette manifestation spécifique de drainer de façon invisible le sang de quelqu’un par un regard semble être spécifique au sud-ouest du Sahara. Les textes produits en arabe par des savants sahariens locaux mentionnent cette extraction du sang et des forces vives comme une pratique existante dans la région à la fin des XVIIIe et XIXe siècles. Ces textes en condamnent la pratique, en la classant comme interdite par l’islam. Les documents coloniaux rapportent très rarement de telles accusations et, en général, seulement après que les communautés ont décidé d’attaquer – souvent de tuer – la personne accusée de nuire à d’autres en supprimant ces liquides pour des raisons néfastes. Les officiers coloniaux ont été informés de cette violence, bien qu’ils aient rarement agi de manière significative, ne croyant pas aux accusations elles-mêmes, mais ceux-ci ne savaient pas comment traiter la question administrative une fois qu’elle s’était produite. Dans les cas documentés, la personne accusée de sucer du sang était toujours d’origine servile et, par conséquent, n’avait pas de parenté ou de famille pour la défendre en son nom. Les administrateurs coloniaux étaient réceptifs par ailleurs à la nécessité de tolérer la persistance de l’esclavage bien après le décret de 1905 l’abolissant en Afrique Occidentale Française (AOF) afin d’éviter les problèmes d’autorité avec d’importants groupes tribaux.

En révélant la fonction cruciale des idées de race, de hiérarchie sociale et d’appartenance, ces différents récits résument à eux seuls la spécificité de ces accusations dans cette zone de contact entre bidan, populations arabophones et libres, et populations « noires », entendues comme non musulmanes et donc asservissables. Imaginés comme rituellement puissants par les bidan, les Bambara et autres esclaves africains ont une réputation d’experts dans l’art de concocter des remèdes à base de plantes et du poison, dans la magie nuisible et dans la nourriture à base de chair humaine. Souvent identifiés comme non musulmans ou seulement marginalement, même après leur conversion, ces populations « noires » auraient pratiqué des sciences interdites par le Coran tant ces connaissances illicites les faisaient paraître particulièrement dangereux. La plupart des incidents signalés en arabe ou en français montre que les oasis de dates sont les lieux les plus touchés par ces incidents car c’est là que les esclaves ont été amenés en tant que marchandises à travers le désert et qu’ils ont été forcés à travailler. De toute évidence pour les bidan, il était concevable que les esclaves dans les communautés des oasis aient pu exercer leur puissante magie contre les communautés musulmanes locales.

Dans mes entretiens ethnographiques sur place, les historiens et les personnes âgées ont tendance à expliquer les accusations de sucer du sang comme un moyen de rationaliser les maladies causées par l’anémie, le diabète, le paludisme ou l’hypertension artérielle. Pour d’autres, il s’agit en fait de la consommation de viande restreinte chez les esclaves mal nourris qui a conduit certains à sucer le sang d’une autre personne. Dans une région où la viande était à la fois un ingrédient coûteux et vital du régime du désert, ces liens entre la viande rouge et les histoires de suceurs de sang semblent particulièrement évocateurs des défis de la vie dans le Sahara. Bien que les sources arabes antérieures n’indiquent pas le genre comme un facteur notable chez les suceurs de sang, certains rapports coloniaux et la majeure partie de mes conversations avec les Mauritaniens indiquent que les femmes étaient plus susceptibles d’être soupçonnées de ce crime. Il semblerait que ces accusations aient servi de forme de contrôle social dans le cas où certaines femmes menaçaient les structures de hiérarchie sociale établies.

Que peut apporter l’étude de la magie à notre compréhension historique de la Mauritanie et de l’Afrique Subsaharienne ?

Eh bien, premièrement, j’essaie d’utiliser ce terme de « magie » avec modération puisque la catégorie signifie énormément de choses vagues et différentes pour les gens et sa traduction approximative en termes locaux en Mauritanie n’est pas mon objet d’étude. Des experts dans les sciences ésotériques islamiques qui s’appuient sur les esprits invisibles et les forces divines pour faire leur travail considèrent plutôt leurs techniques comme s’appuyant sur des connaissances islamiques licites et non sur des méthodes opaques visant à nuire à d’autres – ce qu’ils appellent l’équivalent de « magie ». Comme les recherches antérieures l’ont clairement montré, ces sciences et leurs experts ne sont guère spécifiques à l’histoire ou au présent ethnographique de la Mauritanie ou de l’Afrique de l’Ouest et, en tant que tels, ils ne représentent pas ce que Terence Ranger a critiqué à juste titre comme l’insistance sur la « relation particulière de l’Afrique avec l’occulte ». Au lieu de cela, les techniques de la géomancie, de la divination du sable, de la communication avec les esprits et de la récitation coranique sont souvent partagées entre le temps et l’espace dans tout le monde musulman, du Sahara au détroit de Malacca. Ce que j’essaie de faire, c’est de situer les populations sahariennes dans une histoire mondiale de l’Islam et de ses sciences ésotériques tout en faisant valoir que ces populations ont mobilisé des forces spirituelles pour répondre aux préoccupations locales concernant la reproduction sociale et les systèmes hiérarchiques, la sécurité physique et politique, les moyens de subsistance et la santé physique et psychologique.

En partie, j’essaie de répondre à l’appel de Dipesh Chakrabarty pour que les historiens poussent les limites épistémologiques du genre d’histoires que nous racontons et d’éviter ce qu’il appelle « la politesse de l’anthropologue » en reconnaissant seulement « les croyances » dans les esprits et les forces invisibles chez les personnes que nous étudions. Au lieu de cela, j’aimerais que les historiens accordent beaucoup plus d’espace et d’attention à la présence de ces esprits et aux experts qui les manipulent parce que les deux (les esprits et leurs médiateurs) ont historiquement joué un rôle central en tant qu’agents de changement dans la protection des communautés des menaces existentielles. Essentiellement, ces sciences étaient les moyens les plus efficaces que la plupart des gens avaient à leur disposition pour gérer les défis de la vie quotidienne et les changements structurels et politiques plus importants au fil du temps. En effet, les habitants du désert ont consacré beaucoup de temps et de ressources à essayer de contrôler et d’accéder à ces forces invisibles pour obtenir les résultats qu’ils souhaitaient. La dépendance à l’égard de ces sciences ésotériques islamiques a eu des conséquences réelles sur les actions des gens et sur l’histoire de la région. Les ignorer ou les expliquer comme de simples expressions d’un outil politique ou social ne permet pas une représentation précise des façons dont les Sahraouis expérimentent et expliquent leur propre passé.

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What was the importance of esoteric Islam for the inhabitants of colonial Mauritania?

Muslim spiritual mediators, or experts who could manipulate the Islamic esoteric sciences, played important roles in helping Saharan populations deal with the daily struggles of famine, raids on their communities, new limits on movement and the pre-existing reliance on slave labor imposed by the French colonial administration, all of which threatened the efforts to establish stable livelihoods in a precarious political and geographic environment. In a region without an overarching state for most of its history, these populations mobilized these spiritual forces to respond to local concerns about social reproduction and systems of hierarchy, physical and political security, occupational livelihoods, and physical and psychological health. For example, in 1907, inhabitants along the Senegal River invited a Muslim cleric versed in these sciences to help them rid their village of French colonial officials and African soldiers by burying amulets in the ground and poisoning the colonial fort’s well with a potion the cleric concocted. Even Shaykh Ma’ al-‘Aynayn, the Sufi leader who obsessed the French in as a “jihadist” fighting against colonial rule, was much more respected and feared locally because of his ability to mobilize spirits and esoteric forces for immediate and local needs rather than for his ability to elude the colonial army. Colonialism imposed clear restrictions on daily life and villagers mobilized their most powerful weapons – metaphysical ones – to fight against its agents.

Were accusations of bloodsucking frequent in colonial Mauritania? If yes, what do they tell us about the desert communities?

I wish I could respond in a definitive way about the frequency of these accusations; however, I simply do not have the necessary aggregate data to make a claim about the prevalence of the practice. The information I have points to the phenomenon in this specific form of “bloodsucking”, more accurately translated as “extraction”, being specific to the Sahara where semi-sedentary desert populations came into contact with slaves who worked in date oases. Neighboring Halpulaar, Wolof, and Soninké communities share a language that references flesh eating as a related phenomenon but this specific manifestation of invisibly draining someone’s blood through a glance seems to be specific to the southwestern Sahara. Texts produced in Arabic by local Saharan scholars mention this extraction of blood and life forces as an existing practice in the region at the end of the eighteenth and nineteenth-centuries and they condemn its practice, classifying it as prohibited in Islam. Colonial documents report very infrequently on such accusations and, generally, only after communities decided to attack –often killing – the person accused of harming others by removing these fluids for nefarious reasons. Colonial officers were notified of this violence, though they rarely acted in any meaningful way, not believing in the accusations themselves but also feeling unsure of how to proceed administratively post facto. In documented cases, the person accused of bloodsucking was always of slave origin and, thus, had no kin or family to advocate on her behalf, and colonial administrators were open elsewhere about the need to tolerate the persistence of slavery well past the 1905 decree abolishing it in French West Africa in order to prevent problems of authority with important tribal groups.

Encapsulating the central specificity of bloodsucking accusations in this contact zone between bidan, or Arabophone and free, and “black” populations, understood to be non-Muslim, and thus enslaveable, these various accounts reveals the crucial function of ideas about race, social hierarchy, and belonging in these incidents in Mauritania. Imagined as ritually powerful by bidan, Bambara and other African slaves bore reputations as knowledgeable experts in the arts of herbal remedies and poison, in harmful magic, and flesh-eating. Often identified as non-Muslim or only marginally so even after converting, they allegedly practiced sciences forbidden by the Qur’an and this illicit knowledge made them appear especially dangerous. Most of the reported incidents in Arabic or French documents point to date oases, where slaves were both brought as they moved as commodities across the desert and forced to work, as being the spaces most plagued by these incidents. Clearly, it was believable that slaves in oasis communities might wield their potent magic against local Muslim communities.

In my ethnographic interviews, local historians and elders tended to explain bloodsucking accusations as a way of rationalizing illness caused by anemia, diabetes, malaria, or high blood pressure. For others, it was actually the restricted meat consumption among poorly-fed slaves that led someone to suck another person’s blood. In a region where meat was both an expensive yet vital part of the desert diet, these ties between red meat and bloodsucking stories seemed especially evocative of the challenges of life in the Sahara. While the earlier Arabic sources do not point to gender as a noticeable factor in bloodsucking episodes, some colonial reports and the bulk of my conversations with Mauritanians indicate that women were more likely suspected of this crime and, here, it seems these accusations served as a form of social control where some women might have threatened established structures of social hierarchy.

What can the study of magic bring to our historical understanding of Mauritania and Subsaharan Africa?

Well, for one, I try use this term “magic” sparingly since the category means a lot of vague and different things for people and its rough translation in local terms in Mauritania is not actually my object of study. Experts in the Islamic esoteric sciences who rely on invisible spirits and divine forces to do their work instead see their techniques as relying on licit Islamic knowledge and not on opaque methods aiming to harm others – which is what they might call the equivalent of “magic”. As previous research has clearly shown, these sciences and their experts are hardly specific to the history or ethnographic present of Mauritania or West Africa and, as such, they are not a sign of what Terence Ranger rightly critiqued as previous scholarship’s emphasis on “Africa’s special involvement with the occult”. Instead, the techniques of geomancy, sand divination, communicating with spirits, and Qur’anic recitation are often shared across time and space within the larger Muslim world, from the Sahara to the Malacca Straits. What I try to do is to situate Saharan populations within a global history of Islam and its esoteric sciences while arguing that these populations mobilized these spiritual forces to respond to local concerns about social reproduction and systems of hierarchy, physical and political security, occupational livelihoods, and physical and psychological health.

In part, I’m trying to respond to Dipesh Chakrabarty’s call for historians to push the epistemological limits of the kind of histories we tell and to avoid what he calls “the anthropologist’s politeness” in only lightly acknowledging “beliefs” in spirits and unseen forces among the people we study. Instead, I want to argue that historians should accord much more space and attention to the presence of these spirits and the experts manipulating them because both (the spirits and their mediators) have historically played central roles as agents of change in protecting communities from physical and existential threats. Essentially, these sciences were the most effective means most people had at their disposal to manage the challenges of daily life and bigger structural and political changes over time. As such, they spent significant time and resources trying to control and access these invisible forces for the outcomes they so desired. A reliance on these Islamic esoteric sciences had real consequences on people’s actions and on the history of the region and ignoring or explaining them away as expressions of some kind of political or social tool does not allow for an accurate representation of the ways Saharans experience and explain their own past.

http://libeafrica4.blogs.liberation.fr/2017/08/09/les-suceurs-de-sang-du-sahara/

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