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TERRITOIRES ET ACTIONS

Réseaux sociaux : la pente glissante de l’indignation permanente

LE MONDE |

Pour les producteurs de contenus, sur Facebook, pousser le lecteur à s’indigner est devenu le moyen le plus sûr d’atteindre son public. Ce qui n’est pas sans risque pour la pratique journalistique, analyse le chef du pôle vidéo du « Monde » Olivier Clairouin.

 Même s’il semble aujourd’hui , Facebook a tout fait ces dernières années pour attirer les médias dans ses filets. Mise en avant des contenus vidéos, subventions massives pour produire des Facebook Live (vidéos en direct), (un format spécial réservé aux médias)…

Objectif : donner à l’utilisateur tout ce dont il peut avoir besoin, dont des contenus d’actualité, pour qu’il ne quitte jamais la plate-forme. Résultat : en France, plus d’un tiers des personnes , et particulièrement sur Facebook. Ce qui a un impact très concret sur la manière dont les rédactions produisent leurs contenus.

Une grammaire adaptée à Facebook

Prenons l’exemple de la vidéo : , , , , …

Les vidéos publiées en ligne n’ont, dans leur grammaire, plus rien à voir avec celles publiées il y a à peine deux ans. Inventé et codifié par les médias dont la stratégie économique repose entièrement sur les réseaux sociaux (ni NowThis, ni Brut n’ont de sites Internet), ce modèle a depuis été imité par l’intégralité des médias en ligne. Et, parfois, moqué pour son manque de profondeur :

Parce que leur morphologie s’est adaptée aux contraintes du réseau social, ces contenus sont incontestablement plus « efficaces » que leurs prédécesseurs pour capter l’attention de l’internaute. Mais ils incarnent aussi une nouvelle logique : celle qui vise en priorité à être liké, commenté et partagé directement sur le réseau social, davantage qu’à être lu sur un site tiers.

Or rien ne provoque mieux cet effet que l’indignation. , professeure en psychologie à l’université Yale, l’indignation , qui « exacerbent la façon dont on [l’]exprime, en gonflant les stimulus déclencheurs, en réduisant son coût et en amplifiant les bénéfices personnels que l’on en tire ». En clair, s’indigner en ligne, c’est flatter son ego en collectionnant les likes et les cœurs.

Pour les producteurs de contenus, le plus infaillible est donc de parler de ce qui peut énerver le lecteur : , les réactions, les par les signataires d’une tribune parue dans Le Monde, un montrant les militants écologistes assassinés en 2017…

Une tendance qui présente des risques

, ce phénomène peut conduire à une forme de surenchère continue. Mais on peut discerner au moins trois autres conséquences :

1. D’abord, on fait des raccourcis.

C’est ce que décrivent la sociologue Sarah Sobieraj et le professeur de sciences politiques Jeffrey Berry dans The Outrage Industry : Political Opinion Media and the New Incivility, paru en 2014. Dans leur ouvrage, les auteurs prennent l’exemple d’une vidéo montrant un policier arrosant des manifestants de bombe au poivre dans le cadre du mouvement Occupy Wall Street, en 2011.

Même si de nombreuses zones d’ombres subsistaient quant au contexte, un certain nombre de médias ont très vite fait le lien entre cette séquence et des épisodes passés de violences policières. Et poussé les spectateurs à s’indigner de ce que cette mise en parallèle désignait, de fait, comme « un nouvel épisode » de violence gratuite de la part des forces de l’ordre.

Même chose avec l’affaire Keaton Jones, plus récente. Le 9 décembre 2017, la mère de ce jeune garçon publie une vidéo dans laquelle, en pleurs, il explique faire l’objet de harcèlement à l’école. Très vite la toile bruisse de messages de soutien et les plus grandes stars, comme Rihanna ou Justin Bieber, lui témoignent leur affection. De très nombreux médias récupèrent ces images touchantes – et donc susceptibles de faire réagir le public – et les mettent en perspective avec le fléau, bien réel, du harcèlement à l’école. Bilan par exemple sur  : 3,3 millions de vues sur Facebook.

Las, il s’agissait d’un cas typique de  : ce qui semblait au début être une histoire émouvante – le comportement du garçon n’était lui-même pas exemplaire, et des clichés de sa mère posant près d’un drapeau confédéré ont très vite ressurgi. Ce qui a poussé les mêmes médias à raconter la suite de la polémique.

2. Cela met en danger l’équilibre déjà fragile de la hiérarchie de l’information, qui finit par s’aplatir.

Ainsi la mort d’un seul lion, tué par un braconnier, les maux d’un pays tout entier. Et ou occupent autant les esprits qu’une ou l de multinationales bien connues. Privilégier l’indignation comme moyen d’expression, c’est finir par ne plus être en mesure de discerner l’anecdote de l’essentiel.

3. Enfin, on peut à terme porter préjudice aux causes dont on pensait se faire l’écho.

Bien avant l’arrivée des réseaux sociaux, on a pu constater que des thématiques, relayées massivement par les médias parce qu’elles suscitaient l’intérêt du public, pouvaient se voir infliger un « retour de bâton » (backlash).

Aujourd’hui, les thèmes de plus en plus traités le sont précisément parce qu’ils font réagir

Théorisé par la journaliste américaine Susan Faludi, ce concept s’applique à l’origine à la lutte pour l’égalité hommes-femmes. Après une certaine avancée dans les années 1970, aux Etats-Unis, le féminisme a connu selon elle un backlash dans la décennie suivante. Dans un premier temps, la presse a massivement relayé l’image de la working girl forte et indépendante. Puis, voyant que tout n’était pas forcément plus rose dans la vie des femmes malgré certaines avancées sur le plan social, cette même presse a, selon Faludi, « retouché l’image d’une femme accomplie et déclaré : “Vous voyez, elle est malheureuse. Cela doit être parce que les femmes sont trop libérées.” »

Or, aujourd’hui le féminisme, mais aussi l’écologie par exemple, sont des thèmes de plus en plus traités, précisément parce qu’ils font réagir. Il est forcément risqué de jouer les devins, mais on peut tout de même retenir un enseignement de l’analyse de Faludi : il existe un risque, dès lors qu’une thématique devient tendance et infuse dans le discours médiatique général, de voir apparaître un backlash.

Quelles conséquences pour les médias ?

Certes, choquer a toujours fait partie des armes à disposition des médias pour attirer l’attention sur un sujet. La photo du vautour et de l’enfant de Kevin Carter et celle du petit Aylan Kurdi de . Pousser à l’indignation, c’est libérer le discours.

Mais le risque aujourd’hui est que cette « technique » devienne systématique. dans une vidéo tournée par France Culture : « L’indignation est devenue le seul mode d’expression que l’on se donne […] sans que l’on réalise par là la nécessité de redescendre sur Terre et de faire suivre ce scandale d’une action quelle qu’elle soit. »

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/20/reseaux-sociaux-la-pente-glissante-de-l-indignation-permanente_5244472_3232.html#bhbzlhvq7HcPwhmZ.99

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